| | Textes de l'AT2 : Image de SF | |
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 | Sujet: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:04 | |
| Voici les textes tels qu'ils ont été transmis aux correcteurs
NOMBRE DE TEXTES REÇUS : 9
Essayez de ne pas poster tant qu'ils ne sont pas tout les neufs là ...
Je les postes a la suite, et j'éditerai pour la mise en forme aprés ...
EDIT du Modo caché : ah ah ! Ca te fait drole de te faire éditer, hein, Maitre ! LOL J'ai verrouillé le sujet : vos commentaires, nous les attendons dans la section prévue à cet effet ! Voila ! 
Dernière édition par le Sam 14 Avr 2007 - 15:00, édité 2 fois |
|  | | Admin Admin

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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:04 | |
| A l’A(peu près)bordage !
Nouvelle inédite pour Les Brèves du Crépuscule Appel à Textes « Ambiance Science-Fiction » Taille approximative : 12600 caractères
Auteur : DON LO
Rien. Silence ouaté d’apesanteur. Et puis : son et lumière façon Luna Park. Déchirure rageuse du continuum. Gémissements de carlingue à sa limite de rupture. Nous jaillissons de l’hyperespace comme une traînée de chewing-gum étalée sur un écran radar. Et le chewing-gum claque méchamment quand toutes les dimensions reprennent leurs valeurs normales. Peut-être avons-nous perdu quelques tôles, mais nous sommes à l’heure pour la baston-pride des lasers ! Oui, c’est nous les Village People du sauvetage à main armée. A cinq, nous pétons la gueule à tout ce que la galaxie compte de vilains pas beaux qui veulent du mal à leur prochain. Bref, la cavalerie des étoiles est arrivée ! Gloire… Je cherche l’objectif. J’ai bien calculé la trajectoire et nous avons évité la majeure partie des astéroïdes, trous noirs, naines blanches et autres traîne-savates qui encombrent la route. Mais je ne suis pas sûr de nous avoir conduit là où il fallait. Les quatre autres membres du commando ne mouftent pas. D’abord parce qu’ils sont encore coincés dans leurs caissons de décompression hyperspatiale, et ensuite parce que chacun sait qu’il ne faut pas me chercher quand je fais une dernière petite correction d’itinéraire. J’entame une spirale de recherche logarithmique. Autrement dit : j’y vais au pif. Quand on ne sait pas trop où on est, toutes les directions se valent. Et voilà, le SunChaser apparaît enfin sur les écrans. Le SunChaser : il ne faudrait pas laisser les batteurs-mixeurs coucher avec des prises triphasées, leur descendance aura forcément des problèmes au niveau du design. — Tu nous as déjà trouvé quelque chose à bousiller ? Bravo, t’es en progrès pauvre Bitos. C’est Léon, notre flingueur en chef – dit aussi Napo, allez savoir pourquoi – qui m’apostrophe ainsi. Pas de lien hiérarchique entre nous. Dans un commando, nous sommes tous les cinq au même niveau, chacun prend la main selon sa spécialité. Moi, c’est « trajectoires et localisations ». Lui, c’est « canardage avant… ». Pour les « … questions après » et tout ce qui concerne la négociation en générale, il faut s’adresser à Carlos, dit Sphinx. Vous verrez avec Svenn, dit Bergman, tout ce qui concerne les communications. Quant à Bison, il n’a pas de surnom, pas de spécialité précise, peut-être même pas de langue. Mais il sent tout à l’avance, et si vous le voyez se coucher ou sortir son flingue, faites comme lui : ça vous évitera des embrouilles. Voilà, vous avez fait la connaissance de tout le monde. Ah non : moi c’est Jean-Paul. Mais on m’appelle souvent Bitos. Rapport à mes succès auprès du beau sexe, probablement. Donc, la silhouette improbable du SunChaser se précise sur mon écran. Ce super paquebot de luxe pour milliardaires transgalactiques est vraiment gaulé comme une explosion de mercure dans une friteuse, mais nous ne sommes pas critiques d’art. Je vise le dock Deux, parce que le Un est pris par une navette, probablement celle des vilains. Le briefing était clair : SunChaser victime acte piraterie, quatre cents personnes à bord, dont trois cents membres d’équipage, quelques survivants probablement otages. Mission : les libérer et mettre fin aux agissements des agresseurs. Alors nous voilà devant le rafiot, et nous allons leur mettre une pâtée parce que c’est nous les meilleurs de ce côté-ci du Big Bang. Ouais ! — Sur le Un c’est une navette de ravitaillement, Dugland » me jette Svenn (vous noterez au passage cet autre surnom honorifique, toujours en rapport avec ces dames). Il reprend : « Je capte son code d’appontage, mais personne à bord. C’est clean de ce côté, tu peux te brancher sur le pont Deux. » Je gare la navette en cognant à peine des épaules. De toute façon, ses ailes n’ont aucune utilité dans le vide spatial. Encore un crayon de designer qui a dérapé, et voilà : toute une série de navette qui ressemblent à un bataillon d’anges porte-flingue. — Atmosphère intérieure correcte à 96%. Exo, combi, et on y va ! Svenn n’arrive jamais à se départir d’une propension à l’efficacité qui confine à l’obsession. Aucune poésie dans ses rapports, rien de fantaisiste. Ce n’est pas lui que les demoiselles appelleraient Dugland, avec un je-ne-sais-quoi d’indéfinissable dans le regard sur un sourire très loquace. Ma combi vient se mouler sur cette musculature avantageuse qui fait mon succès de Chippendale intersidéral dès que je roule des pectoraux. Rien de connu ne pourra la traverser. Enfin, rien… disons rien d’officiel. Je me clippe ensuite dans l’exosquelette qui va décupler mes mouvements et accessoirement porter armes et réserve d’énergie. Sous chaque avant-bras, un Béta-Blaster se tient prêt à cracher ses décharges. Il ne faut pas trop le dire, mais en quelques baffes Léon a convaincu un ingénieur de les doper un peu. Ils sont ainsi passés du statut d’aimables trouilloteuses standards à celui d’ignobles téradéfonceurs protoniques. L’équivalent portatif d’une batterie de croiseur. Tout pour exploser la face du contrevenant. On a essayé sur une combi : ça passe comme dans du beurre tiède. En fait, on ne sait pas trop ce qui pourrait bloquer une décharge de ces joujoux. Bon, je manœuvre le sas en annonçant le parcours : « Propulseurs pour dix mètres de boyau d’accès en apesanteur, puis on passe en gravité 1 dès le hall de déchargement. Direct sur les puits d’ascenseur antigrav’ : premier objectif probable dans la couronne du solarium. — C’est parti pour la bronzette, lâche Carlos enthousiaste, ce genre de mission ça me va bien au teint » Il ne faut pas en vouloir à Carlos, mais Néo-Mexico lui manque dans le noir tout froid de l’espace. Et puis je le comprends : s’il faut discuter, autant que ce soit avec des piratesses en Bikini. Le trajet tranquille, comme prévu. A part ce calme un peu flippant. Un paquebot de croisière sans sa musique « Love Boat », ça peut vous avoir un côté chambre mortuaire du plus mauvais effet, malgré les dorures. Si on doutait encore de la réalité de la mission, ce petit bout de silence macabre vaut tous les rappels à l’ordre. Arrivé à la sortie haute du puits, Bison nous stoppe de sa main levée. Il nous signe la manœuvre par gestes rapides. Poing serré en avant : on explose la porte. Main ouverte, doigts pointés dans les cinq directions : on gicle en tirailleurs. Doigts repliés en prise de crosse : prêts à faire feu. Claire et sans fioritures inutiles. Du pur Bison ! Kaboum dans l’accès au solarium ! Ça pulvérise. Nous jaillissons en éventail et chacun prend sa position de tir aux points stratégiques, prêt à vaporiser tout ce qui serait agressif, ou simplement pas poli. Mais rien ne bouge ici. Cet immense espace ouvert, sous ses baies plombées de filtres stellaires, est livré aux courants d’air. Mais il y a eu du grabuge. Le pont solarium est transformé en copulatorium. Tout ça sent l’excès de libido à plein nez : des masses de chairs entremêlées dans des positions que même moi je n’ai vues dans aucun manuel. Et tous ces corps bien morts, vidés de semence et d’énergie jusqu’à la dernière goutte. Toujours pas trace de pirate. Mais croyez-moi, ce qu'ils ont fait subir aux passagers et à quelques membres d’équipage, repérables à des lambeaux d’uniforme, n’est couvert par aucune convention. Il n’y a plus rien à sauver ici, nous replongeons dans les conduits d’ascension. Je guide à nouveau : — Coursive B2 vers la passerelle. Formation en flèche et pas de course. Bison a pris naturellement la tête. Il fonce au maximum de son exo, un vrai kangourou sous amphétamines. Les autres suivent, menaçant du blaster chacun des couloirs que nous croisons. J’assure l’arrière-garde, il n’y a pas de honte. Plus nous approchons de la passerelle, plus nous voyons de cadavres. La plupart démolis au laser, certains tranchés à l’arme blanche, et même quelques-uns uns visiblement égorgés à coups de dents. Les autorités ont bien fait de nous envoyer. C’est du sauvage et du malpropre. Pas un boulot d’enfants de Cœur. Je vois un corps éviscéré, des boyaux plein les mains, et je me demande en avisant son sourire dément s’il essayait de les retenir ou de les éparpiller. Nos exosquelettes pataugent dans du sang frais : ce sera dur à nettoyer, mais ça indique la toute proximité du front. Pourtant, toujours ce calme. Pas même une carotide tranchée qui glougloute. A l’approche du sas de sécurité, Bison ralentit soudain. Chacun l’imite, un réflexe qui nous a déjà souvent sauvé la mise. Devant nous, c’est la dernière barrière avant la passerelle de commandement. Même les cognes de nos exo ne devraient pas pouvoir l’égratigner. Léon a déjà armé ses blasters améliorés, mais Sphinx l’arrête d’un geste. Une tentative de négociation avant le grand Badaboum ? — Ici Unité de Régulation Autonome. Vous êtes en contravention avec les articles 12 à 744 du code de marine spatiale civile. Ouvrez l’accès à la passerelle et rendez-vous. Toute autre action sera considérée comme une agression et entraînera la réaction appropriée. Sans réponse de votre part, nous investirons la passerelle dans dix secondes. C’est clair, argumenté et circonstancié. J’adore Sphinx quand il oublie de parler par énigmes. Mais quelque chose me dit que les portes ne vont pas s’ouvrir toutes seules. Quelque chose comme ce léger sifflement que j’entends à travers les cloisons : une sorte de ricanement asthmatique qui ne me rassure pas plus que le calme d’avant. Bison a entendu aussi. D’un signe, il place Léon devant la porte close, prêt à tout péter. D’un autre, il m’indique de reculer face à l’autre bout du couloir, en couverture. Je m’exécute, trop content d’éviter le gros du massacre. J’ai le temps de voir Bison, Svenn et Carlos former une ligne compacte derrière Napo avant de me recroqueviller derrière les structures de mon exo. Je veux bien assurer seul les arrières, mais pas en costume de bain. Dans mon dos, je sens que l’enfer a un petit peu d’avance. Ça déflagre tellement fort que le séisme me bascule vers l’avant. Une houle modèle Big Bang traverse le couloir et ébranle toute la structure du vaisseau. Je me retourne. Et j’espère que quelqu’un enregistre ça, parce que je sens qu’il n’y aura personne pour raconter. Bison saute comme un fou pour éviter les tirs de Bergman. Carlos n’a sans doute rien vu venir : il ne pourra jamais recoller les deux moitiés de son corps qui suintent leur sang, encore bloquées dans son exosquelette. Napo quant à lui se contorsionne pour placer sa tête dans l’axe de son Blaster gauche. Et il s’explose la gueule : un trou fumant remplace son rire malade, entre haine et jubilation. Pendant ce temps, Carlos et Bison se sont mutuellement renvoyés ad patres d’une double décharge sans rémission. Personne ici n’en sortira vivant : leur canardage a défoncé toutes les cloisons jusqu’à la coque et l’atmosphère s’échappe dans une bourrasque de folie pure. Tout est entraîné par les trous béants, sauf ces espèces de vilaines taches lumineuses qui vrombissaient autour de la tête de feu mes collègues. Elles se ruent alors toutes sur moi en sifflant furieusement. Et ça me fiche une sale trouille. Une pétoche de tous les diables. J’en conchie ma combi sans penser un instant à ma réputation. Pas moyen de bouger. Trop peur. Mamaaaaaaaan ! Silence. Noir total. — Bande d’escouillons, pines d’huîtres, bidasses de mes deux, sortez immédiatement du simulateur que je vous étripe ! Je reconnais la douce voix et le phrasé de notre cher sergent Macias. Un léger agacement les caractérise. Visiblement, nous avons dû faire comme une erreur. — Non mais regardez-moi cette équipe de pastèques d’Halloween ! C’est invincible, c’est indestructible, et ça tombe dans le premier piège venu. Et l’attaque psychique, hein ? Pas pu y penser, avec vos cervelles d’escargot ? Même votre Bison qu’est pourtant pas tombé de la dernière crotte a rien vu venir ! Quand on est tellement incassable, qu’est-ce qui peut vous bousiller la gueule, sinon vous-mêmes ? Z’avez pas vu les indices tout au long de la promenade ? Trop occupés à reluquer les culs, hein, Dugland ! Ah, ils sont beaux avec leurs blasters gonflés ! Et il a suffit de quelques gloutons bouffeurs d’émotions pour décalquer le commando en moins de temps qu’il m’en faut pour lever le mat. Allez, giclez d’ici : m’faites de la peine. Z’êtes pas prêt de partir en mission réelle, quintuplés de Bitos ! Ce que j’aime le plus dans l’armée galactique, c’est ce sentiment d’appartenir à une grande famille. On se soutient, on s’entraide, on grandit ensemble. Même le sergent Macias, sous ses dehors un peu bougons, fait de gros effort pour que nous méritions l’honneur qui nous sera fait un jour : un combat, un vrai, avec du sang et des tripes. Et des odeurs, oui, des odeurs…
Fin |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:04 | |
| Arliens et le huitième passager
Auteur : SIEL
Phase de décryogénisation achevée. A peine le temps de nous éveiller, guère plus de prendre un café, une sirène retentit. Un gyrophare orange se mit à tournoyer, découpant des ombres inquiétantes dans le sas où nous nous trouvions. Dehors, le fuselage de notre nef crépita puis s’embrasa avant de disparaître : nous venions de passer en mode furtif NAZ, dernier cri de la technologie Arlienne. L’espace se reflétait à présent sur toute la carlingue. Puis, à mesure que nous abordions le vaisseau fantôme, ses contours se réverbérèrent sur la couche d’algo-titanium. Le camouflage était parfait. Phase d’approche amorcée. Notre navette piqua soudainement pour plonger sous les réacteurs d’apesanteur du Nostromo. L’unité d’élites que je devais guider, jusque-là aphasique, s’affaira soudainement avec virtuosité. Des compartiments s’ouvrirent sous les sièges découvrant l’arsenal classique d’une armurerie arlienne. Les armes se chargèrent, les combinaisons s’activèrent et moulèrent les muscles saillants. Les visières de casques s’abattirent et quatre tubes plexirétrogrades souche huitième pénétrèrent les intimités nasales et buccales sans que les guerriers ne bronchent. Tout d’orgueil dans leurs armures, ils se sentaient invulnérables. Invincibles. Une violente secousse m’arracha de mon siège, provoquant l’hilarité des uns, le dédain des autres. Je n’étais pas la bienvenue. Je n’étais pas des leurs. Le gyrophare s’arrêta. Une vive lumière rougeoya aussitôt dans le sas. Prenant appui sur leur appendice caudal, les arliens se levèrent d’un trait. Le capitaine actionna un levier et la porte s’ouvrit sur l’espace dans un chuintement désagréable. Une bourrasque cinglante s’engouffra. Mais les protections faisaient rempart. Puis l’arlien au port altier se tint devant moi, posa deux griffes crochues sur mon épaule et claqua des mandibules sous son casque. Quelques secondes après, la traduction métallique parvint à mon esprit : — A vous l’honneur, Ripley. Impossible de dire si l’arlien versait dans la raillerie ou la galanterie. Je lui souris de mes dents blanches d’actrice hollywoodienne, agrippai les poignées prévues à cet effet et attendis patiemment la suite. Des gaz s’échappèrent sous notre carlingue. La pointe métallique d’un filin jaillit et perfora le vaisseau accosté. Un système complexe de lasers et de rayons nouvelle génération se mit en branle. Une brèche fut bien vite créée dans la coque du Nostromo puis le filin se déroula sur sa largeur pour former la passerelle tant attendue. Elle ondulait dangereusement. Je sentis aussitôt la pointe acérée de l’une de leurs armes me titiller les côtes. Pas besoin de traduction. Un pas après l’autre, j’avançai au-dessus du vide sidéral vers la trouée. Je me retournai un instant pour prendre la mesure de mon équipage : ces arliens avaient fière allure dans leurs combinaisons de parelatex. Ne leur manquait qu’une paire de lunettes noires posées sur leurs mufles et une pèlerine flottant au gré des courants sidéraux. Franchement ! Quelle riche idée que d’organiser une opération de sauvetage avec des play-boys d’un autre temps ! Ça allait virer immanquablement au massacre, je le pressentais… Enfin l’entrée. Les six arliens bardés d’armes et de munitions sur les talons, je réinvestis des lieux que je ne connaissais que trop. Des mécanismes sifflaient, des rouages grommelaient, des aiguilles tournaient et s’affolaient, des crissements, des bruissements, des stridulations de pièces d’acier… Bref, comme cela avait été prévu, nous débouchions en plein cœur de la salle des machines. Simultanément, six faisceaux m’éclairèrent le dos. En dépit des apparences, ils semblaient nerveux mes boy-scouts. Je ne pus réprimer un sourire. Claquement de mandibules. Voix de synthèse. — Certes, il y a là matière à se gausser mais, par tous les diables Vauvert, cessez de nous corriger de votre ironie ! Par tous les saints, que faisaient les traducteurs ? Ces phrases condescendantes qui tranchaient avec leurs allures de gueules cassées insectoïdes ! Je ne m’y étais pas habituée. Le commando OSD – Opération Sauvetage Désespéré – se déploya enfin m’encadrant à la manière d’un président intergalactique : deux me précédaient, deux autres me collaient le train, les deux derniers postés de part et d’autre de ma petite personne. Et je pouvais brandir en toute sécurité le drapeau blanc... Quelle connerie ! Si le Nostromo avait coupé court à tout rapport radio, ce n’était en rien dû aux agissements de pirates de l’air comme ces braves s’évertuaient à le penser. Non ! Il fallait chercher la solution… ailleurs. Les hautes sphères du pouvoir en savaient probablement plus pour me prier de jouer le guide dans cette expédition. Le Conseil Arlien avait ainsi fait pression sur notre courageux président, lui mandant expressément de me renvoyer sur le vaisseau de mon passé, celui que j’avais commandé il y a des années de cela. Ce vaisseau que j’avais piloté. Ce vaisseau que j’avais chéri. Ce vaisseau que j’avais quitté après l’invasion étrangère. J’avais perdu mon équipage. J’avais perdu ma joie de vivre. Et ce cher Président me renvoyait en enfer. Agréable destinée que la mienne ! La première écoutille. Aucun signe de vie jusque-là. Rien d’étonnant en soi… La fierté et l’assurance de mon escorte avaient fondu. Ils commençaient tout juste à LE ressentir. Il était temps. Quand enfin le commando OSD – On Se Débrouille – découvrit le premier cadavre, je perçus les mandibules s’alarmer. Mon traducteur en bafouilla son langage : — Quelle triste mine notre compère affiche-là ! — N’est-ce pas honteux une tenue pareille à cette heure de la journée ? — Quand bien même la situation est périlleuse, il est de mauvais goût de se vomir dessus, vous ne trouvez point ? Dans l’anxiété grandissante, les faisceaux des lampes-torches balayaient à présent une zone plus diffuse. Je saisis alors un signal sonore familier. Surprenant mon compagnon de gauche baisser les yeux sur un détecteur ancienne génération, je ne pus réprimer un sourire. « Ça recommence… » Le bip à intermittence régulière résonna. J’assistais à mon premier concert de mandibules en bip majeur. Au son du détecteur de mouvements, nous progressions vers les étages supérieurs, plus lentement à chaque enjambée. Ce cadavre avait refroidi l’ambiance joviale du vol d’approche. La tension était montée d’un cran. Claquement de mandibules à mon égard. Traduction synthétique : — Point de craintes, Lieutenant Ripley. Nous veillons à votre sécurité, pieds et poings liés ! Malgré une irritation persistante – même C6PO aurait fait mieux ! –, je décidai de poursuivre cette conversation afin de découvrir les motivations de mon arlien. — Je ne suis pas inquiète, répondis-je sans ambages. Je ne l’ai jamais été. C’est juste qu’il y avait un match ce soir… — Match ? Cette barbarie transmise en onde cérébrale à heure fixe ? — Celle-là même ! Mais, ce n’est guère le moment de parler tactique de terrain, non ? — Dans le mille, Odile ! — Je m’en doutais, repris-je, une moue piteuse sous le casque. Dites-moi : vous qui êtes arlien de bonne famille, que comptez-vous trouver sur ce vaisseau fantôme ? — Des survivants, sacrebleu ! — Evidemment… — Le Nostromo n’ayant point répondu à nos appels, le Conseil Arlien a jugé nécessaire d’envoyer l’élite de ses troupes aux cabinets. — … fichue traduction… — Il apparaît maintenant évident que notre Cargo International de Transport de Jeux a subi l’assaut de pirates de l’airbus A380. Roger 5/5. Il nous faut demeurer à l’écoute et vigilant… — Vous allez mourir, capitaine. — Avec plaisir, répondit l’arlien. C’était ma première conversation avec cette race étrangère. A cet instant, je compris que les traducteurs ne devaient pas être meilleurs par chez nous. Sur le trajet de notre futile prospection, une grande salle de jeux nous accueillit plus chaleureusement que ses anciens occupants arliens. A leurs faciès de terreur, à leurs positions de pantins désarticulées, on pouvait légitimement penser que leurs dernières étreintes ne furent guère agréables. Du moins, JE pouvais légitimement penser… Le commando au grand complet, six gaillards, deux fois ma taille, deux fois ma corpulence, surarmés, surprotégés, surentraînés, se retenait de partir en courant. — Branquignols, murmurai-je entre les dents. Le microphone était branché. Le traducteur faisait son job. Satanée nouvelle technologie. Tout en battant fébrilement de la queue, les six arliens se tournèrent vers moi, l’air mauvais. Il me fallait enchaîner : — Ce sont là des morts bien étranges que celles de vos défunts compagnons. N’avez-vous point l’impression qu’ils se soient entretués, risquai-je ? La question était : comment le traducteur allait-il interpréter ma phrase ? Je me fustigeai intérieurement d’avoir proposé une tournure aussi complexe. Sous son casque, le capitaine me dévisagea puis se tourna vers les macchabées. L’un avait une dame de cœur au fond du gosier. L’autre une fourchette de cuisine fichée dans l’appendice vital. Un autre encore pendait au luminaire, une cordelette de rideau nouée autour du cou. L’arlien pivota en claquant des mandibules. La voix robotisée du traducteur fut brusquement coupée : les bips du détecteur reprirent leur symphonie. Concert de mandibules : — Du mouvement ! — On se déplace… — Il n’est plus qu’à dix mètres… Il nous fait face… derrière cette porte d’acier ! — Huit mètres… Sept mètres… Je m’assis sur le bord d’une table de jeu, le casque entre les mains. Mes héros reculaient un à un. — Vous courez à votre perte en vous tourmentant de la sorte, assurai-je d’un ton posé. — Six mètres… J’aurais tant aimer débrancher ces foutus commentaires. Cela en devenait navrant. — Cinq mètres cinquante… Si les nouvelles technologies l’avaient permis, il aurait déféquer dans leur combinaison. La crème de la crème perdait tous ses moyens face à l’inconnu. Je maîtrisai mes pulsions et fis le vide en moi. — Cinq mètres… Il aurait dû franchir la porte. Le problème du traducteur était son ton monocorde. Aucune passion. Aucun sentiment véhiculé. Et pourtant… Mes protecteurs étaient défaits par la terreur. Ça faisait tout SON jeu. — Il l’a… susurrai-je doucement. L’angoisse étreignit l’un des arliens : il fit feu. J’en sursautai. Quel con ! Il allait nous massacrer. Le rayon laser se brisa sur la double porte d’acier. Emporté par la frénésie, son voisin l’imita. A cet instant, le contact audio avec le reste de l’équipage fut rompu car, même si les mandibules caquetaient, les traducteurs, eux, s’étaient tus. Bien vite aussi, je perdis tout contact visuel avec les arliens. Un nuage de fumigène planait à mi-hauteur tandis que des balles gros calibre fusaient au-dessus de ma tête. Les six membres du commando tiraient à présent sur tout ce qui bougeait, c’est-à-dire eux-même. Tout leur savoir, toute leur technologie n’avait pu identifier la source du mal. Froide comme la mort, je reculais discrètement vers les portes de la salle et les abandonnais à leur triste sort quand je l’aperçus, lui, le huitième passager : corps annelé translucide couvert de poils urticants, membres atrophiés pourvus de crochets et une gueule béante hérissée de dents affilées montées sur une sorte de tapis roulant. Il planait tel un fantôme au-dessus des tables. La langue pendante, il jaugeait sa future victime. La plus fragile psychologiquement. Ayant enfin arrêté son choix, il plongeait en elle, s’immisçant dans les tréfonds de son esprit torturé. Et il se nourrissait de ses craintes, de ses peurs, de ses émotions. Un ver des pensées. Comment les arliens pouvaient ignorer leur existence ? La vérité m’apparut alors : le commando n’était pas au fait des agissements de sa hiérarchie. Une mission suicide… Voilà où nos gouvernements respectifs nous avaient conduits. Un laser m’arracha – non pas un membre – mais à mes pensées. Une drôle d’ambiance régnait dans la salle enfumée. Le ver se régalait. Les arliens mourraient un à un de leurs propres armes, tout comme étaient morts les passagers et l’équipage du Nostromo. Malgré tout, je ne ressentis rien, pas une once de remords ou d’animosité. Rien. Aucune émotion. Ma survie en dépendait. Je traversai la passerelle en trombe, avant de retrouver le confort et la sécurité du cockpit de la navette de secours. Une fois aux commandes de l’appareil, je n’attendis aucun hypothétique survivant. Il me fallait avant tout laisser ce ver des pensées captif du Cargo International. Mon vaisseau s’éloignait enfin, quand un message sonore cria dans les haut-parleurs. Le traducteur refit son apparition : — …Echo Delta… Confirmez votre position sacrebleu ! — Dans l’espace. Silence radio. Surprise ou problème de traduction probablement. Je ne pus alors réprimer un sourire et repris le micro : — Ici Ripley… dernière survivante du Nostromo…
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:06 | |
| De la Brume
Auteur : ELDARIEL
De la brume… épaisse matière sans consistance. Voilà ce que l’on voit à perte de vue. Voir, c’est un bien grand mot, car les regards ont beau essayé de se poser quelque part, il n’y a rien. Rien que de la brume. A moins qu’il ne s’agisse de nuage ? On ne peut pas vraiment savoir. Les mains se tendent, saisissent le coton qui les entoure, mais n’attrapent que du vide. Non… pas du vide ! De fines gouttelettes à peine visibles restent collées à la peau. Quand les mains se frottent, elles sont belles et bien mouillées. Cette fine pellicule humide est la bienvenue. Les mains rafraîchissent les avants bras jusqu’au coudes, puis elles grimpent sur les épaules. Enfin, elles se posent sur des visages brunis ou sales. Tous montrent une grande fatigue, certains sont pleins d’interrogations. Il n’y a pas beaucoup de visages, il n’y en a presque plus : quatre hommes et six femmes précisément. Beaucoup sont dans la fleur de l’âge, mais leurs traits ont été creusés par les évènements. Leurs yeux sont secs d’avoir trop pleuré, et sur les joues, les larmes ont tracé des sillons qu’on appelle ride : la ride inquiète et tourmentée, située entre les sourcils, celle de la souffrance et de la lamentation sur le front. Sur la surface de leur cornée, défile encore les dures images de cette dernière année. Des cris, du feu, du sang, de la peine, de la douleur. De la folie, toute la folie des hommes exprimée en un voile qui passe et repasse dans leurs esprits. Ces êtres n’échangent plus de regard, car désormais leurs yeux sondent inlassablement la brume. Non rien, on ne voit rien. Les corps se balancent, leurs pieds traînent, tâtonnent, hésitent. Leurs pas maladroits les fait trébucher de temps à autre. Ces êtres avancent d’un bout à l’autre de la passerelle ; ils vont et viennent tels des âmes égarées à la recherche de leur vie passée. Lorsqu’ils se croisent d’un peu trop près, ils se repoussent comme des aimants. Aucun contact, aucun son si ce n’est celui de leurs chaussures sur le métal, un bruit de frottement, un bruit sourd, étouffé par l’atmosphère pesante qui les entoure. Cette danse lancinante et désordonnée a débuté ce matin et ne semble pas prendre fin. Ils sont sortis, un par un, à intervalle irrégulier, parfois peureux, parfois hésitant ou simplement curieux. Certains projetés dehors par une force invisible, une volonté de liberté soudaine. Leurs mains ont touché le métal du pont pour se rassurer. Il était froid, mais pas glacé, juste froid. Ils y ont collé leurs joues, leurs corps comme un enfant qui se blottit contre le ventre de sa mère pour chercher un peu de réconfort. Puis ils se sont relevés et ont sondé l’extérieur, cherchant des indices. Pour la première fois, ils découvraient ce qui avait était leur prison durant un an. Une coque de ce métal étrange, d’après ce que l’on peut en discerné du pont, moitié navire, moitié forteresse volante. Il ne paraît pas y avoir de quille et cette embarcation ne vogue sur aucun liquide. Serait-elle suspendue dans les airs ? Rien ne laisse à penser en tout cas qu’il y ait un support propice à la navigation. En levant les yeux, les voyageurs découvrent des voiles métalliques souples et brillantes bien qu’aucune lumière ne s’y reflète. Ce qui semble être un bateau glisse, mais on ne peut calculer sa trajectoire. Pas de gouvernail, pas d’ailerons, pas de rames. Peut être des hélices ? Bien silencieuses si c’est le cas. Pas de paysage, pas de feu, pas d’eau et encore moins de terre. Les voyageurs regardent vers l’horizon invisible, espérant trouvait une réponse à leur angoisse. Où sont-ils ?
Comme une lointaine légende que l’on veut oublier… C’était il y a de cela bien longtemps ! Du moins semble-t-il. Pourtant qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme ? Rien ! Un grain de sable dans le sablier de l’éternité, une goutte d’eau dans l’océan de l’humanité ! Les hommes vivaient sur une terre et malgré la chance qui leur avait été donné de vivre en bonne entente, ils se déchiraient. Le quotidien de chacun était rythmé par les mots stress, angoisse, frustration, jalousie, haine. Tout était vice et destruction. Dans cette humanité décadente, rare étaient ceux qui croyaient encore à la fraternité, à la paix et à l’amour. Cette poigné d’êtres esseulés, de hippie, souffraient en silence, priant Gaïa de reprendre ses droits et de rétablir l’ordre. Car seule la planète pouvait venir à bout de cette monstruosité grandissante. Mais elle ne répondait pas. Meurtrie dans sa chair, éventrée, déchirée, asséchée, même les cataclysmes les plus violents n’ont pu venir à bout de la folie destructrice des hommes. Les prières s’élevaient en silence, la terre se mourait et les cieux se taisaient. Qui aurait pu imaginer que la délivrance viendrait d’un homme ? Et ce ne fut pas par le plus sage que la libération arriva. Ceux là étaient trop occupés à chercher lequel d’entre eux avait raison ou tord. Ce fut un illuminé : car le fou est souvent clairvoyant et sa démence peut être salvatrice. Il voulait faire cesser toute agitation, toute création pour redonner une chance à cette terre, épuisée par le poids des hommes, asphyxiée par leurs odeurs putrides de morts, de sang et de dioxyde de carbone. Une Apocalypse selon « St Dingue » programmée et exécutée avec minutie. Son nom importe peu car son corps, comme tout autre chose a aujourd’hui disparu. Son génie a résidé dans la mise en place de ce projet aussi démoniaque que divin. Il est facile d’imaginer étant donné les exemples qui ont été donné à travers la littérature de « science fiction » ou « d’anticipation » les moyens qu’il utilisa pour mettre son plan à exécution. Vous ne voyez pas ? Il en a pourtant été inventé de nombreux : Laser destructeur, Machines infernales et autres armes dévastatrices, Dérèglements climatiques, Monstres robotiques, Créatures du Malin, Démons en tout genre, tout droit sortis des écrits de St Jean… Que sais-je encore ? L’imagination débordante de l’homme n’a pas finit de nous étonner. Peu importe la façon dont il s’y prit, le résultat fut irrémédiable. Il ne chercha pas dans le calendrier une date spéciale. Pas de jour prophétique, pas de 666, pas d’anniversaire de la mort du petit chien, pas de commémoration mémorable. Un jour comme un autre, un ciel ordinaire, sans soleil, sans nuage, sans pluie. Un moment inattendu. Pas d’heure clé, pas de minute précise. Ce jour là, des amoureux s’embrassaient sur un pont parisien, un homme expirait dans une rue de New York, on célébrait un mariage à Java, une bombe tombait sur Tel Aviv, un cerf-volant tournoyait au-dessus de Pékin, une mère éthiopienne fermait les yeux de son enfant agonisant, une petite fille sortait en criant du ventre de sa mère à Bogota… Un jour, tout simplement. Notre marginal, quant à lui, contemplait depuis la terrasse de ce qui semblait être sa villa, la beauté du soleil couchant sur Venise. Ce richissime homme d’affaire célébrait le rachat une société déficitaire. Ces amis plus ou moins riche, plus ou moins envieux de sa richesse, plus ou moins ruiné, mais tous aussi cupide attendaient avec impatience la surprise promise en début de soirée. Après cette dernière contemplation, notre homme rejoignit son assemblée pour leur montrer son invention : - Mes chers amis… Puis-je vraiment vous qualifier de la sorte ? Je ne sais. Quoiqu’il en soit, soyez ami, car vous allez vivre des heures sombres. Dans quelques minutes je déclencherai la fin de ce monde… C’est stupide et ridicule dit comme ça ? N’est-ce pas ? Je ne suis pourtant ni Satan, ni l’Antéchrist, encore moins le seigneur des ténèbres ou l’Ombre elle-même. Je ne suis qu’un humain à qui il a été donné l’opportunité de sauver la terre. Vous riez ? Vous ne devriez pas. Il y a sous vos pieds une sorte de bunker avec de quoi survivre une année pour dix personnes. Le jeu est simple : entrer dans ce refuge avant que je n’appuis sur le bouton qui mettra fin à tout. Beaucoup de questions se posent alors. Survivre ? Pourquoi ? Que restera-t-il de ce que nous connaissons ? Pourrez vous tout reconstruire ? Est-ce que cela changera quelque chose tout compte fait ? Ces questions resteront sans réponse et je ne souhaite pas les connaître. Vous serez seul décisionnaire de la suite des évènements. Je ne souhaite pas passer un jour de plus dans ce monde. Le compte à rebours est lancé, je vous laisse 5 minutes de réflexion. Voici l’entrée du Refuge ! Il fit quelques pas en arrière et le sol se déroba devant lui pour laisser place à une rampe menant à une épaisse porte circulaire. Les invités, surpris, hésitèrent, échangèrent des réflexions. Certains applaudirent la farce, d’autres, ne sachant que penser, s’approchèrent de l’entrée. Les discussions allaient bon train. - Le temps presse… Dépêchez-vous. Ne vous croyez pas élu. Vos vies ne comptent pas plus que d’autre, mais vous êtes face à une chance unique. Faite votre choix : Me croire ou disparaître. Quelques personnes se précipitèrent à l’intérieur. Les autres pensaient que l’idée était saugrenue. Puis finalement … - Bien, il est temps de nous quitter. Je vais sceller les portes. Bonne chance aux survivants, Adieu au restant. Notre concepteur de fin du monde sortit une télécommande de sa poche et enclencha le bouton rouge qui s’y trouvait. Les portes se fermèrent lentement, provoquant un mouvement de panique dans l’assemblée.
Tapis à l’intérieur du ventre métallique - ce métal indescriptible, un peu sombre, un peu sale, mais résistant, ondulé par endroit, avec de-ci de-là quelques traces de chocs ou légèrement fondu – les humains subirent une attente interminable, craignant que cela ne dure des décennies, des siècles. Leur quotidien fut rythmé par les besoins naturels : manger, dormir. Les premiers jours, ils ne communiquaient pas entre eux. Ils criaient, sursautaient, gémissaient, pleuraient, hurlaient. Le mot qui revenait le plus souvent était « Mourir » : « Je ne veux pas mourir ». Des mains se serraient, des regards se croisaient, cherchant l’espoir là où il n’y en avait pas. Par les hublots ils pouvaient voir l’horreur, contempler l'indescriptible. Que l’anéantissement peut être captivant ! La beauté est parfois là où on l’attend le moins. Il est horrible de constater que l’on peut rester figé devant la destruction et la mort avec autant de fascination. Puis la peur a fait place à l’attente. La communauté s’est organisée pour survivre, isolée dans cette boite métallique dont ils ne connaissaient rien. Il y avait une liste d’instruction, laissée en évidence sur ce qui semblait être le centre du refuge : Ne pas ouvrir la porte avant un an, ménager les provisions et l’eau. Pendant un an, ils apprirent à se connaître et partagèrent leurs histoires et leurs vies. La joie eut parfois le dessus sur l’inquiétude et la crainte. Ils en oublièrent quelquefois le temps qui passe. Ils traversèrent toutes les épreuves qu’un groupe peut éprouver : les désaccords, les coups de sang, les confrontations, les désirs des uns, les envies des autres. La date fatidique approchant, ils finirent par se taire. Les voilà aujourd’hui enfermés dans leur mutisme, guettant un signe de vie ou la présence d’un territoire. Il n’y a que de la brume pour répondre à leurs questions.
Mais, alors que les yeux se sont habitués à cette enveloppe, celle-ci commence à se dissoudre lentement. Les bouches s’ouvrent pour parler mais la voix s’est éteinte depuis trop longtemps. La grisaille fait place à une luminosité pâle et frémissante, de faibles rayons percent le coton et viennent éclairer la grande voile. C’est alors que s’ouvre devant eux un chemin dans les nuages. Tous les passagers se tournent vers cette voie offerte comme un don. Une silhouette se dessine aux contours irréguliers, se précisant jusqu’à devenir un immense îlot flottant dans le vide. Un coin de terre sec, sans un brin d’herbe vers lequel leur embarcation s’approche inexorablement. Petit à petit d’autres espaces suspendus font leur apparition. Le navire glisse sur l’écume des nuages et son ombre se devine sur la masse vaporeuse. Lorsqu’il arrive enfin à proximité du premier îlot, il ralentit et la coque s’enfonce dans le sol, encore vierge de toute trace. Les hommes sautent sur la terre ferme pour la sentir sous leurs pieds. Puis relevant leur regard vers le bateau, ils découvrent le nom de leur sauveur, écrit sur la coque en lettres écarlates: Noah. |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:07 | |
| Désolé les mecs !
Auteur : Zali L. Falcam
Alors voilà. Tout ça pour ça. Il y a environ 25 000 ans, des hommes préhistoriques velus aux fronts bossus se sont relevés, petit à petit, ont apprivoisé le feu, domestiqué des chèvres, se sont mis à dessiner des kangourous au fond de leurs grottes, à se sociabiliser, à construire des hameaux, des villes, à assécher des marais, à fonder, détruire, refonder des civilisations, construire finalement des machines à vapeur et des bombes atomiques et des fusées et des satellites. Et vlan, de coloniser ensuite le cosmos avec des vaisseaux grands comme un pays entier, et tout ça... Pour ça. Tout ça pour que, complètement bloqué par des plans de vols mal calculés, cette poubelle spatiale vole au ralenti vers sa destruction et que faute de pouvoir réparer mon réacteur arrière, je suis certain à 95% qu'on va s'emplâtrer dans cette espèce d'anneau-bidule hideux en suspension qui naurait pas dû être là. Ca valait bien la peine de s'embêter avec les kangouroux pariétaux et le reste, tiens. « Mon capitaine ? Répéta le lieutenant de vaisseau, un peu paniqué. Mon Capitaine ? _ Hmm... Oui, répondit le capitaine Abel. Oui oui je vous écoute. _ Je vous demandais si vous aviez la moindre idée de comment éviter l'impact ? Je dois faire procéder à l'évacuation ? » Bien sûr. Il n'y a que 100 000 passagers après tout, et des navettes d'évacuation pour un dizième de ces gens, et encore, en tassant bien. Quelle excellente idée. J'en parlerai à mon psychanalyste. « A-t-on pu contacter les autorités de ce machin ? Lança un Abel abrupt. » La jeune femme qui officiait au poste radio, près du grand cockpit où on voyait se rapprocher dangereusement le bâtiment suspendu, haussa des épaules impuissantes. « Juste un message automatique. C'est une colonie gazière, ils disent qu'ils ont l'autorisation d'être là, qu'ils sont mandaté par la Glorious Popular Democratic Kobold Society de Venus IV. » Un ange passa qui permit à Abel de rassembler assez d'air pour crier sa prochaine réplique d'une voix puissante. « QUI ? » Engoncé dans un costume trois pièce gris qui soulignait avec grâce sa calvitie prononcée et ses quadruples foyers, le notaire du cockpit (dans la marine coloniale, on savait parer à toutes les éventualités, surtout celles qui pouvaient mener à un procès) leva un doigt tremblant. « Une micronation Offshore habitée par quelques mutants particulièrement riches, ils détiennent des stations de ce genre un peu partout et hmm... Ils ont d'excellents avocats. Si nous les percutons, je ne donne pas cher de notre police d'assurance. _ Ca me rend au moins aussi malheureux que le fait que nous allions tous mourir dans dix minutes » cingla le capitaine. Le mécanicien, situé sur un siège à droite du notaire, tira une feuille de l'imprimante de son ordinateur. « Ah, j'ai le rapport des cales ! Fit-il avec un certain optimisme, plein d'espoir en lisant le papier. _ Et ? Demanda le capitaine. De bonnes nouvelles ? » Le visage du mécanicien se décomposa au fur et à mesure qu'il parcourait la feuille. « Si on veut, heu... Ils ont déterminé d'où venait le problème des moteurs d' urgence, et la raison pour laquelle nous n'arrivons pas à les démarrer. _ Ils peuvent réparer ? _ Oh, heu... Le problème c'est que nous avons perdu les moteurs d'urgence aux alentours de Clébion XIV, à quatre années lumières d'ici. C'est pour ça que les commandes tardaient à répondre. » L'espace d'un instant, Abel cru sincèrement apercevoir, au dessus de son équipage, un fantome armé d'une faux qui le montrait du doigt en se gondolant franchement. Il se tourna alors vers son aumônier, un vieux chauve barbu. Il se dit en ce faisant, bien futilement, que ce cockpit était décidément bien rempli. « Pèrs Jonas, veuillez donner l'extrême onction généralisée à ce vaisseau. Je vais avertir les passagers que heu... Enfin je vais leur dire que toiut va bien. De toutes façons notre mort va être une implosion instantanée, ils n'auront pas le temps de m'en vouloir d'avoir menti à ce sujet. » Le religieux commença à marmonner quelque chose en latin de cuisine, quand soudain la porte de la salle de commande s'ouvrit avec un formidable fracas, pour laisser place au formidable visage couturé et buriné d'un homme d'une quarantaine d'années aux alures de pirates interstellaire. En bleu de travail. Avec une boîte à outils et un masque noir sur la bouche. « Pas si vite Capitaine de Corvette Muhammad-Tseng Rasmussen Abel Jr. Il reste encore une solution pour nous tirer tous de ce merdier. _ Qu... Qui vous a laissé entrer ? Demanda le capitaine, prouvant encore une fois qu'aux pires moments on continue de poser des questions fascinantes. Et qui êtes vous ? _ Je suis le meilleur mécanicien de toute cette constellation. Le meilleur des meilleurs. HA HA HA ! Appelez moi... » il tendit un poing fermé déterminé. « TOOLBOX ! » Un silence gêné s'installa dans la salle et les bordées d'acclamations attendues (et éventuels cris d'hystérie, triples bans et autres offrandes spontanées) ne vinrent malheureusement pas couronner l'annonce du pseudonyme du nouveau venu. « Hem, finit par enchaîner ce dernier. Bref je suis le mécanicien le plus parfait que vous trouverez sur ce vaisseau. Je peux vous bricoler un système de rétrofreins d'urgence en deux temps trois mouvement. Ca va un peu abîmer le moteur mais ça vaut toujours mieux que de percuter ce grand machin, non ? _ Il vous faut combien de temps ? _ J'en ai suffisament, dit Toolbox en tournant les talons. Dormez tranquille, mon capitaine! » Il s'enfuit en courant, les jambes légèrement écartées, sa boîte à outils frappant sa jambe quand ses foulées étaient trop rapides.
Le récit de la réparation du vaisseau nous engagerait trop avant dans des considérations extrêment techniques, de formules mathématiques et autres noms compliqués dee pièces de moteur à l'utilité inconnue, tout ça pour quoi ? Juste pour finir par apprendre, après quelques redondants paragraphes, qu'avec sa simple boîte à outils, et devant un parterre admiratif de mécanos, le mystérieux Toolbox parvint en quelques minutes à installer un système de freinage d'urgence sur le vaisseau. Toolbox mit ses mains sur ses hanches et partit d'un grand rire triomphal. « HA HA HA ! Je suis le plus beau, le plus grand, le meilleur. Je suis TOOLBOX ! » Tous les passagers furent brutalement secoués. Notre bon mécanicien, qui ne se tenait à rien du tout, s'affala face contre terre, et se mordit la langue, ce qui entacha quelque peu son prestige tout nouvellement aquis. Les pilotes du vaisseau, en contact avec le nouvel élément du vaisseau, venaient de sortir les voiles de ralentissement, de rallumer les moteurs et d'orienter les freins dans la direction de l'espace, afin d'enfoncer le vaisseau dans l'atomsphère, sous la station de la Glorious Popular Democratic Kobold Society de Venus IV. En quelques instant, il fut tout a fait clair que le vaisseau ne percuterait pas la station. Un certain soulagement, voire même une certaine euphorie, s'empara de la population du vaisseau. Un peu de sang dans la bouche, Toolbox se releva et tituba un peu. « Ha ha. Ch'est grache à moi ! » Une longue carrière de héros bricoleur attendait maintenant le nouvel homme fort du vaisseau, qui s'apprêtait à rejoindre dans la légende Mac Guyver et Super Mario. Encore une histoire qui aurait pu finir correctement dans ce triste cosmos où chaque jour apporte son lot de drames.
« Barney... Vous dormez ? _ Mfff... » Barney, entendant crachoter sa radio, releva vaguemùent la tête. Trente-six heures de convoyage de marchandises entre le sol et la station de la GPDKS n'avaient pas arrangé ses problèmes de sommeil en retard. Les yeux pâteux, il regarda au travers de la vitre encrassée de son véhiculedont la forme évoquait un peu un cerf volant muni d'un dard. Il n'eut que le temps de voir le réservoir de carburant hautement inflammable et explosif d'un vaisseau de ligne colonial se rapprocher à grande vitesse. « Oh, désolé les mecs ! » eut-il le temps de prononcer. Les dernières paroles des grands hommes sont au final souvent assez décevantes, isn't it ? |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:08 | |
| Funeste Revanche
Auteur : François-Xavier Bornes
Une terreur immense me noue la gorge. L’enjeu est trop important, la précision requise trop délicate. Mon corps entier est tendu dans une concentration extrême. Aucun faux mouvement, aucune erreur n’est permise. À chaque instant qui passe, l'euphorie d'avoir tenu jusque-là est teintée d'une terrible angoisse face à ce qui me reste à affronter.
Sur l’écran, je surveille les bots qui volent autour du point de liaison dans un ballet tumultueux. Leurs membranes alaires et la frénésie qui les habite les font ressembler à des pipistrelles. Mais leurs dards suivent les instructions que je leur donne avec une exactitude et une rapidité démoniaque. Le plateau de préparation, véritable complexe industriel, reste immobile au centre d’un tourbillon d'ailes. Juste en dessous, les deux pics d'assemblage travaillent sans relâche sous mes impulsions, générant de vives étincelles bleutées sur le disque de fusion. Un coup d’œil suffit à deviner la complexité des mécanismes mis en jeu, même sans en connaître l'échelle. Ces petits bijoux ont demandé des années de labeur. Des efforts qui doivent trouver leur aboutissement aujourd'hui.
Les bots continuent leur valse effrénée. Leur mouvement hypnotique menace de m’ensorceler, mais je ne me laisse pas bercer. Je reste concentré sur mon objectif. La moindre pause sonnerait le glas de l’opération.
**
Depuis combien de temps mes mains, huilées de sueur, menacent-elles de glisser sur les commandes ? Impossible de le savoir, cela me paraît une éternité. Je ressens physiquement les effets d'une concentration si extrême. De violentes douleurs naissent dans mes doigts, se propagent le long de mes bras et explosent en un mal de crâne insupportable. Une vague de doute m'envahit, nourrie par l’épuisement. Je ne tiendrais jamais. Je vais commettre une erreur. Je le sens. Une simple erreur qui rompra le charme et mettra un terme à cette expérience. Non ! Je dois garder le contrôle ! Le moment est venu d'utiliser mon unique joker. Un mélange de drogues, concocté spécialement pour cette occasion. Je connais les risques liés à la consommation de ces stupéfiants, mais je n’ai plus le choix. Je m’en programme une injection en continu, à un débit suffisamment faible. Immédiatement, ma concoction de psychotropes m'entoure d'une chaleur bienveillante, me rassure, me cajole. Mes réflexes émoussés par l'effort retrouvent une vivacité fulgurante. Je vais réussir. Je le sais. Je le dois !
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Les secondes continuent de s’égrener comme autant d’étapes cruciales et douloureuses à passer. Et je tiens toujours !
Paradoxalement, malgré la difficulté inouïe de la tâche, une routine s’installe. Les mêmes mouvements, aussi précis et complexes soient-ils, finissent par s’user à force de répétition. Ne pas céder à la monotonie, voilà une complication supplémentaire que je n'aurais jamais pu prévoir. Un cran de plus sur mon potentiomètre personnel, et la drogue me permet de surmonter ce nouvel obstacle.
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Les virevoltes ralentissent, la frénésie des bots s'assagit. Immédiatement, j'augmente encore la dose des drogues qui me maintiennent dans un état d'apesanteur serein. Et la chorégraphie repart de plus belle...
Progressivement, un basculement étrange s'est opéré en moi. Je n'ai plus conscience des manettes, des boutons. Je ne sens plus les mouvements de mes doigts qui les parcourent. Je n'indique plus de directions ; je me dirige. Je ne donne plus d'ordres conscients à des objets inanimés ; je bouge, tout simplement. Je ne fais plus qu'un avec mes instruments. Les frontières du 'Je' sont dorénavant floues, insondables.
Seule une infime partie de mon esprit garde la sensation de mon propre corps. Comme un arrière-goût, un léger fond sonore qui me chante les dangers de l'exposition si brutale à mes drogues. Mais cette petite voix est trop faible pour que je m’y attarde.
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La douleur s'estompe un instant, noyée par l'ivresse du succès. La réussite est totale.
Je viens d’accomplir l'impensable : la greffe d’un cerveau humain dans un corps manufacturé. Mon client est le premier à bénéficier de ce miracle. Dans un gigantesque jeu de construction à l’échelle nanoscopique, j’ai recréé en partie son pont cérébral, effectué le lien avec la moelle épinière artificielle. Une à une, précautionneusement, j’ai connecté l’ensemble de ses terminaisons nerveuses.
Pourtant, je ne ressens pas de satisfaction particulière. Au lieu de l’euphorie attendue, je n’éprouve qu’une certaine lassitude, une vague nostalgie. Je ne comprends pas. Je viens de concrétiser un rêve vieux comme l’humanité, l’immortalité ou presque ! Tant que le cerveau est sain, la Mort est dorénavant impuissante. Je devrais me réjouir de...
« Tant que le cerveau est sain... ». La phrase résonne, tourne, s'amplifie. Et bientôt, je devine l’ampleur des dégâts causés par l’abus des drogues qui m’ont permis de réaliser cet exploit. Je suis allé trop vite, trop loin. J’imagine sans peine les effets dévastateurs d’une telle overdose sur ma propre masse cérébrale.
J'ai vaincu la Mort. Mais Elle est mauvaise perdante et déjà, Elle prend sa funeste revanche. |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:09 | |
| L’utopie des Magonians
Auteur : Napalm Dave
L’arche glissait doucement sur l’écume du ciel inconnu. Les volutes des nuages paraissaient comme les remous d’une mer agitée, pourtant la course de l’Arche n’était en rien perturbée, elle était le vaisseau de force et d’espérance du peuple magonian, et en tant que tel n’avait nullement besoin d’un nom, elle était l’Arche, et son existence se suffisait à elle-même. Dans la lueur du soleil naissant, on reconnaissait les voilures des nefs célestes qui allaient sous peu assurer la renaissance du peuple magonian sur la Terra incognita.
L’œil rendu brillant par l’émotion, le roi guide Batanaël Magônius, maître du vaisseau, détailla son peuple assemblé sur la passerelle. Un grand sourire se dessina sur son visage barbu et encore jeune d’apparence, qui renvoyait une grande détermination. Il leva son verre pour entonner le discours tant attendu :
-« Amis, parents, membres prestigieux du peuple magonian ! L’Arche, à travers les périls, nous a menés tous, du plus faible des vieillards au combattant le plus aguerri, à notre objectif ! Bénie soit l’Arche ! » -« Bénie soit l’arche ! » reprirent à l’unisson les Magonians, d’une voix plus basse mais très assurée. -« Un nouvel espoir est en marche pour notre peuple ! D’ici quelques heures, nous aurons rétabli le premier contact avec notre ancien dû si longtemps privé de notre savoir et de notre lumière, laissé à lui-même durant tous ces siècles où nous avons connu le fléau de la guerre, de l’esclavage et de la régression ! Nous avons échappé à l’extermination la plus totale, nous avons affronté la nuit galactique et les cauchemars qui s’y tapissent : ils ont pris forme physique pour mieux nous détourner, nous effrayer et nous détruire. Mais ils ont oublié que l’humain a ceci de supérieur à l’inhumain qu’il est doté de la force du cœur ! Oui ! Contrairement aux hordes sans âmes des Xeners, nous sommes prêts à mettre en jeu et sacrifier mille des nôtres pour en sauver un seul en perdition ! Oui, contrairement à l’empire théocratique de Pan Tang, nous croyons en l’humain et non en l’idée, car l’humain est notre idée et notre supériorité ! Ils ont cherché à nous faire disparaître et à faire taire notre identité, mais aujourd’hui, nous allons encore prouver que le peuple de Magonie peut toujours renaître, aujourd’hui, la renaissance de notre peuple va rallier un nouveau monde ! Bénie soit l’arche ! » Les mots étaient forts et justes, et comme toujours, ils enflammèrent aussi sûrement que le vin l’esprit des Magonians. Tous acclamèrent et nombreuses furent les larmes versées.
Le seigneur Batanaël laissa s’écouler quelques instants avant de reprendre la parole, afin que celle-ci soit parfaitement entendue par son peuple. -« Pour rallier la terre inconnue à notre nation, je n’ai pas trouvé personne plus compétente que ma propre fille Adonie, qui sera escortée par les enfants des plus vertueux d’entre vous ! » Un groupe de jeunes gens s’avança, tous revêtus de la combinaison des navigateurs, Adonie, qui arborait la même chevelure rousse que le seigneur Batanaël, fut la première à s’incliner. -« Père, dit elle, je reconnais en votre décision l’expression de votre sagesse. Car si je devais échouer, assurément, mon sacrifice honorerait notre cause en tant que votre fille. Toutefois, je pense avoir sous mes ordres pour cette mission les meilleurs, la fine fleur du peuple magonian. Dans tous les cas, je ne vous décevrai pas ! » Le groupe gagna sous les bravos les silos d’embarquement, la tête haute et le cœur battant. Ils étaient les héros d’un âge nouveau, dans un extrême futur qui appartiendrait certainement aux enfants de Magonie, on conterait encore leur histoire.
La nef quitta les flancs protecteurs de l’Arche pour glisser à son tour sur les flots de l’atmosphère. Elle était bien petite par rapport au vaisseau mère : elle ne transportait que l’avant-garde de ce qui allait être un nouvel âge de civilisation pour les ignorants. L’Arche, elle, était bien plus qu’un vaisseau, elle était l’asile des Magonians, le symbole de la survivance humaine contre tous les périls, tous les ennemis éternels. Mais l’humanité, c’était la vie, la forme de vie que l’univers avait prévu dans ses plans pour prendre conscience de sa propre existence. « C’était maintenant aux inhumains de connaître le déclin et la peur de disparaître ! » Pensa Adonie les yeux perdus dans les reflets légers des lumières du poste de pilotage sur le hublot extérieur. Mais c’était au-delà que portait son regard : sur les masses sombres des continents, en contrebas ; sur certains on pouvait déjà deviner des chaînes de montagnes et des grandes forêts. Pourtant un doute la rongeait quant au succès immédiat de leur mission, mais elle ne devait en aucun cas le montrer : elle incarnait plus que la raison du chef, c’était tout l’espoir des Magonians qui reposait sur ses épaules. -« Tu réfléchis à ce que tu vas bien pouvoir leur dire, c’est ça ? » Dit Cantur, le jeune fils du liturge Adénatir, qui avait pris les commandes pour la descente en atmosphère. Adonie, tirée de sa torpeur, le détailla de ses yeux clairs, c’était un jeune homme sec, élancé, mais assurément beau, avec un visage respirant la joie de vivre. -« Oui en effet ! Dit elle. Le retard de cette colonie est préoccupant, l’ennemi éternel l’a privée de toute mémoire collective, et leur croyance exclusive en un seul dieu omnipotent ne risque pas de faciliter les choses. » -« Nous avons confiance, la lumière de Magonie est en toi, la mission connaîtra le succès grâce à toi ! » Lui répondit Cantur, avec un sourire qui se voulait charmeur pour appuyer son compliment. -« Hum, j’aimerais partager ton enthousiasme Cantur, mais il ne faut pas se leurrer, une population si longtemps isolée et maintenue dans l’obscurité ne va pas se libérer du jour au lendemain. Il nous faudra sans doute jouer de patience et de diplomatie !... »
La nef avait abordé la terre inconnue, elle se balançait, légère, ses voilures ondulant et frémissant doucement au gré des vents chaleureux de la saison printanière. Sur cette « Terre » arriérée, la saison des grands travaux agricoles avait commencé et nul doute que les paysans allaient être fort nombreux dans les champs. D’ailleurs, le groupe s’avançait vers des silhouettes humaines présentes à plus de deux cents mètres de leur position, mais clairement visibles dans le vallon déboisé qu’ils avaient choisi. Cette Terre inconnue recelait de nombreux espaces redevenus sauvages et il n’était pas si simple de trouver ne serait-ce qu’un hameau habité ici. Les scaphandres d’exploration, légers, argentés et près du corps les faisaient nager dans les airs tels des plongeurs expérimentés dans les flots d’une mer calme. Seule se distinguait Adonie avec une tenue couleur or et porphyre, comme il convenait à la propre fille du roi guide. Comme tous les autres, elle portait une arme, placée en bandoulière toutefois, là où Emeris, un de ses trois compagnons, la portait à la main, visiblement rendu un peu nerveux par l’univers étranger de cette planète. -« Doucement ! Que personne ne se sépare ! Et pas de brutalité, ces gens n’ont aucune instruction, alors inutile de les provoquer. Si ce sont de vrais enfants de Magonie, ils nous reconnaîtront comme étant de leur engeance, vu ? »
Les paysans s’enfuirent comme un vol de moineaux à leur approche, poussant toutes sortes de cris. Pouvait il en être autrement ? Emeris pointa son arme vers eux, mais Adonie retint son bras. -« Non ! Laisse les ! Nous devons avant tout établir un contact avec les élites locales, ce genre de réaction est tout à fait normale et prévisible ! » -« Normale et prévisible dis tu ? Moi je n’aime pas ça du tout ! » -« Approchons nous de leur village et marchons comme eux, ils verront que nous sommes tout ce qu’il y a de plus humain ! » Dit elle.
La suite se déroula d’une manière tristement prévisible. En vérité les paysans les attendaient dans le bourg, regroupés afin de faire face aux intrus ! Ils les avaient laissé marcher jusqu’à la place du marché, puis les avaient chargés à l’aide pierres, de fourches de gourdins et de fauchards. -« Laissez les en vie ! Avait ordonné le sergent d’armes qui avait préparé l’embuscade. Notre seigneur doit juger les tempestaires ! Nous ne les retiendrons pas, c’est village chrétien ici ! »
Laissés en vie et prisonniers, on les avait menés en ville sous les insultes de la foule, les barreaux de bois de la charrette ne les avaient qu’à peine protégés des immondices jetés par la populace. La tête du jeune Melvius saignait abondamment, le cuir chevelu entamé par un jet de pierre haineux. -« Sorciers ! Voleurs ! Suppôts de Satan ! Démons ! » S’étaient ils entendus dire. Mais assurément, ces gens se trompaient, terrifiés par une technologie qui leur était inconnue, ils n’avaient aucunement conscience des vrais démons qui eux se tapissaient dans les replis obscurs entre les étoiles ! On les avait fait s’incliner devant le juge royal, Maistre Fanchon qui rendait les décisions capitales pour la ville de Lyon. Fanchon scrutait, l’air hautain les trois hommes et la femme qu’on lui avait amenés. Leur langage étrange et leur attitude les trahissaient aussi sûrement que leurs accoutrements diaboliques, sortes de peaux écailleuses comme celles de poissons. En dix sept ans de carrière, il avait envoyé au supplice nombre de blasphémateurs, hérétiques, suivants du démon ou encore des avorteuses, mais là, il exultait intérieurement : il avait là les tempestaires, les hommes du ciel qui déclenchaient les calamités et pillaient le produit du travail des pauvres. Il se frotta nerveusement les mains gantées de noir, et s’adressa aux accusés : -« Votre cas est complexe, votre interrogatoire sera long je le crains pour vous, car cette cour est très intéressée par tout ce qui concerne vos méfaits. Mais avant cela, nous attendrons l’arrivée d’un homme de bien, serviteur du seigneur tout puissant, son éminence l’archevêque Agobard ! »
Nuitamment, on reconduisit les accusés à la porte sud de la ville, en silence et sous les lueurs des lampions des hommes du guet. On craignait sans doute encore quelque mouvement de colère d’une populace sensée respecter le couvre-feu … Les quatre individus n’étaient pas coupables, et Maistre Fanchon, penaud, les regarda s’éloigner sous l’escorte sûre de ses propres hommes… Comment avait il pu, lui, un lettré, un homme de raison et de justice se laisser abuser par les superstitions ? On pardonnait leur violence aux paysans de par leur inculture. Mais lui n’avait pas fait mieux. L’archevêque Agobard, qui se tenait derrière lui, avait démonté un à un les arguments de l’accusation et finalement démontré que les Magonians, les « sorciers du royaume du ciel », n’existaient pas et que les accusés, aussi étrangers soient ils à la région, étaient innocents. -« Voyez vous Fanchon ,dit le prélat, de tels êtres ne peuvent exister car leur existence diminuerait assurément la toute puissance de Dieu, et cela nous ne pouvons l’admettre. Il est de notre devoir de guider les humbles vers la voie de la religion et non de la superstition, ne prenez pas ce procès comme un échec mais comme une leçon dispensée par un maître indulgent! »
La nef avait finalement réintégré l’Arche et Batanaël avait écouté attentivement le terrible récit de ces évènements. Sa conclusion fut sans appel : « Cette « Terre » n’est pas prête à recevoir notre lumière, il va nous falloir retrouver d’autres de nos anciennes mondes, mieux disposés envers le changement. Nous ne reviendrons ici que plus tard afin d’observer et prélever les quelques individus nécessaires au renouvellement de notre sang ! Puissent ces pauvres hères sortir un jour de la nuit ! »
Note : Agobard (vers 779-840) est archevêque de Lyon en 814 et s’est attelé toute sa vie à combattre les superstitions. Homme cultivé il est l’auteur de vingt-deux livres. Mon récit s’inspire d’un authentique cas qui lui a été soumis. |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:10 | |
| Moissonneurs de Pluie
Auteur : Me and Myself
Les brumes. Encore et toujours les brumes. Les nuées cotonneuses habillaient la course du Nébuleux, la moissonneuse de pluie de Libérante, troisième cité humaine flottant entre deux couches de nuages au-dessus de ce que les anciens appelaient encore dans leurs délires alcoolisés « la vieille Europe. » Divagations de buveurs de liqueurs. Personne n’avait pu prouver ce qu’il y avait sous tous ces manteaux de brumes. L’épaisseur des strates inférieures était telle qu’aucun vaisseau ne pouvait concrètement s’y enfoncer. Tous étaient même certains que ces vieillards avaient récupéré l’expression dans un vieux roman d’aérogare.
Perchés sur la plus haute passerelle, maillots grossièrement découpés et pantalons larges râpés jusqu’à la fibre, quatre jeunots égaraient leur regard dans les champs de nuages à perte de vue. Des champs, c’est ainsi bien que ces trois jeunes hommes et cette jeune femme voyaient cette immensité dans les teintes cendrées. Un champ qu’ils parcouraient sans cesse en quête de la bonne poche de pluie, prétexte idéal à leur seule vraie raison d’être sur cette frégate aérienne. L’aile delta. Le plongeon dans le grand coton blanc sale pour flotter sous le seul souffle du vent. Une dizaine de mètres plus bas, ronronnait un large noyau d’énergie. Proue grésillante du Nébuleux, la sphère bleutée moissonnait sans faillir le ciel, mètre après mètre, pour changer les nuées en eau potable, précieux liquide accaparant l’esprit de tous. Le soleil se levait enfin et autour de lui un épais nuage grisâtre prêt à déchaîner inutilement les eaux du ciel. Une grosse voix éclata dans l’aube. « Allez les cinglés ! On se bouge ! On ne va laisser tout ça partir dans la chasse d’eau céleste ! » Les quatre se levèrent dans un mouvement. La poignée d’une tyrolienne les attendait négligemment sur le métal de la passerelle supérieure. La corde grinça sur la caresse vive du crochet métallique et ils atterrirent, les pieds claquant sur la plate-forme d’envol. Le chef de pont se tenait devant, une épaisse cotte en jute recouvrant un maillot de corps blanc largement tâché et partiellement lavé. « Allez les marmots ! On ne mollit pas. Je vous veux prêt dans deux minutes. Le vent se lève et je ne tiens pas à faire ramer les moteurs pour vos beaux yeux ! » Les portes des hangars s’ouvrirent et les commis de pont de cette grosse voix sortirent quatre ailes delta. Les ailes, leur toile impeccable et leurs couleurs bariolées, le brillant de l’armature d’acier faisaient tâche au milieu des haillons et réparations de fortune de l’équipée aérienne. Les sangles glissées dans les passants de leur pantalon, les quatre voltigeurs se regardèrent, un sourire de douce folie au coin des lèvres. « Allez, zou les gamins ! » Un drapeau blanchâtre se dressa. Les semelles de cuir et de bois claquèrent sur le métal du pont d’envol. Le plongeon, le grand vide dans un hurlement animal commun. Les ailes delta piquèrent vers la nuée grise. Un calme olympien envahit le vaisseau. Les navigateurs étaient tous de sortie, les yeux dans le vague nuageux, attendant le retour des quatre fouineurs de brumes. Bruit de vent. Une première aile frôla la carlingue de la frégate dans les clameurs de l’équipage, bientôt suivi par les trois autres. Les voiles virevoltaient entre les rayons du soleil naissant. Le plaisir complet. Les trois jeunes hommes et la jeune femme étaient dans leur instant d’extase égoïste. Deux drapeaux bleus nuit s’agitèrent sur le vaisseau. Le chef de pont manquait de poésie, il commençait à trouver le temps trop long. L’une des ailes tronqua sa chorégraphie pour piquer droit sur le pont. Le sol à peine touché, Jeek se sépara de sa voile et trotta vers le maître à bord. « Il est énorme ! Une vraie barrique ! » Le chef de pont leva le bras. « On descend et on m’assèche ce nuage ! » Les poulies et les courroies gémirent et la moissonneuse descendit, enfonçant sa proue dans la fibre cotonneuse. Le ronronnement énergétique s’accéléra. Le noyau s’élargit et commença à avaler sa moisson de pluie. Les pompes tournaient à haut régime et emplissaient les citernes. Le système était simple. Plus les réservoirs se gorgeaient d’eau, plus le vaisseau descendait et s’enfonçait dans le nuage. Jeek se préparait à reprendre l’air avant que le Nébuleux ne soit totalement recouvert par les brumes quand un trait incandescent traversa le ciel. Il leva les yeux. Une aile, dévorée par les flammes, chutait en torche dans le vide azur. Willem. Une voile noire surgit d’un cumulo-nimbus surplombant le Nébuleux dans un grognement bestial. « Les buveurs d’eau !!!» Le tocsin de la vigie résonna. Une dizaine d’ailes sombres semblables encadraient la voilure noire d’une goélette plus frêle que le Nébuleux. Leurs ombres dansaient sur les passerelles de la moissonneuse, mauvais présage. De ses flancs, des canons vomirent cordes et grappins qui se faufilèrent dans les moindres recoins de la carlingue de Libérante. Des conserves roulèrent, enfumant le pont inférieur. Sur le Nébuleux, la résistance s’organisait. Les quelques armes se distribuaient. Les premiers pillards investissaient le bord. Choc des armes et des outils. Les mécaniciens de la moissonneuse avaient très vite trouvé une variante à leur matériel technique. Clé, pied de biche et autres barres de métal répondaient à autant de lames et coutelas. Un crâne pillard vola et heurta une porte boulonnée. Un filet de sang gicla et tâcha l’acier déjà peu préservé. Il s’avachit sans vie, un regard tombant sur sa lame avant qu’elle ne finisse au sol. Sans plus de compassion pour l’adversaire déchu, Jeek se saisit de l’arme et se jeta comme un diable, tranchant longes et membres sans aucune distinction. Les corps pirates sombraient dans le vide dans un chaos sonore récurent et monotone. Les flammes envahirent la passerelle supérieure, les éclats de verres des bouteilles d’alcool incendiaires jonchaient le sol, attendant la bonne victime à lacérer. Les flammèches rouges de cet alcool frelaté glissèrent d’un niveau, retravaillant à leur tour le pont d’envol. Les flammes et les combats se mêlèrent sur un même terrain de jeu. Masqués par ces vociférations de chair, de métal et de feu, deux ailes noires se faufilèrent sur le flanc de la moissonneuse. Les pilotes sautèrent de leur voile pour s’agripper aux cordages des citernes déjà pleines. Les ailes planèrent un instant sans maître à bord. Un câble flottait derrière chacune d’elle, cordon ombilical reliant les pillards à leur voile et à la mère goélette. Les trapézistes sur citerne tissaient, nœud après nœud, leur toile de détrousseurs. La vigie hurla. « Les réservoirs !!! » Deux mécaniciens se jetèrent, harnachements de fortune à taille, pour défendre leur moisson. La rage ne choisit pas de camp. Machinistes et buveurs d’eau se faisaient face, chacun seigneur d’une barrique géante. Dans les airs, les ailes volantes se frôlaient et s’entredéchiraient dans un ballet macabre. Des voiles lacérés ne se supportaient et les armatures, mélange de bois et de métal, craquaient. Plusieurs voltigeurs noirs finirent en torche dans les nués comme autant de gouttes de la précieuse pluie. Jeek voulut rejoindre les siens en vol mais en vain. Les pirates tenaient le pont d’envol et il ne pourrait atteindre son aile, amarrée sur la façade du hangar. Les plus téméraires des buveurs d’eau remontaient à l’envers la tyrolienne. Un œil sur sa gauche. Le voltigeur cloué au sol vit que la poignée avait été rembobinée. Il l’empoigna et, jetant un regard de colère sur les assaillants, balança la poignée. Elle glissa sur son roulement dans un murmure de fibre. La course de la poulie emporta les doigts du premier. Le hurlement dans la chute poussa le second à lâcher prise. Il tenta de se rétablir mais rebondit sur l’angle de la cabine de pilotage pour s’enfoncer dans le vide nueux. Sous l’impact, la fenêtre de verre éclata au visage du chef de pont, retranché au cœur du Nébuleux. Des fragments lui griffèrent les joues et le front. Un filet de sang continu commença à lui couvrir le visage. Son second eut un geste de recul effrayé. Le maître à bord grogna « Hé gamin tu attends quoi ? On a une moissonneuse à manœuvrer ! » Le garçon bredouilla une affirmation. « Alors tu vas me prendre ces commandes et faire ce pour quoi je te gueule dessus depuis un an ! » Le navigateur en chef lança la barre qui tourna sur elle-même. la danse des engrenages animait la cabine. Le gouvernail pivota violemment, balançant deux hommes voleurs dans le vide. « Deux de plus qui seront enfin ce qu’il y a sous ces satanés nuages ! » S’exclama le chef de pont. Les deux navettes descendaient en ligne dans la masse de coton. Le Nébuleux braqua, entraînant les cordages avec lui. La goélette pillarde chancela sous l’à-coup. La voile claqua dans le vent. Les citernes d’eau tanguèrent. Sous la coque de la moissonneuse, les mécaniciens protégeaient sans merci leur précieuse moisson. Mais le mouvement brusque les déséquilibra, ouvrant une brèche aux gredins. Les dagues pirates taillèrent net les retenues des deux réservoirs qui tombèrent d’un mètre avant de se retrouver suspendues au voilier forban. De l’embarcation sombre, un porte voix cracha des ordres. « Tranchez-moi ces cordes !! » Les deux navires se séparèrent. Le Nébuleux s’enfonça dans les nuages, perdant un instant de vue les buveurs d’eau. Le chef de pont inversa la barre. « Allez gamins on remonte maintenant. On va pas les laisser nous boire l’eau sur la tête ! » D’un coin de manche encore vaguement propre, il s’essuya le sang lui gouttant dans les yeux. « Je m’en vais te les secouer » La moissonneuse de Libérante jaillit des brumes, droit sur la goélette. Les mains figées sur la barre, le capitaine fixait la navette devant lui. « Droit dessus gamin !!! » Le navire pillard braqua. Manœuvre désespérée trop tardive. Impact. Le bois et le métal plièrent et craquèrent. Le mat vacilla avant de s’écrouler, recouvrant l’équipage de gredins de leur propre voile noir. Les ailes delta se faufilèrent à la suite du Nébuleux. La jeune femme voltigeuse sortit une lame et d’un geste ample, trancha les amarres des citernes prisonnières. Les pillards s’extirpèrent de leur drapé sombre pour voir les barriques tanguer et tomber dans le vide. Furie. Les yeux verts des pirates s’emplirent de colère devant leur butin s’écoulant dans le vide du ciel. Une telle insolence ne serait rester telle. Toutes les règles de bienséance étaient bafouées. On ne dérobait pas le bien si âprement piraté, surtout si on venait de vous de prendre peu avant. Le chef des voleurs de liquide dressa le bras. Les arcs se bandèrent dans un cri de cordes tendues. Une torche courut et embrasa les flèches. « Lâchez ! » Les traits rougeoyants s’envolèrent. La vigie des moissonneurs hurla. « Flèches ! » L’équipage cessa le moindre mouvement pour se jeter sous le premier abri venu. Musique de la pluie de feu heurtant la carlingue du Nébuleux. Aucun hurlement humain. La volée n’avait pas fait mouche. Un instant, le silence apaisa les esprits. Jeek émergea de sa cache. La goélette pirate s’éloignait lentement. Les moissonneurs de brumes étaient désormais hors de portée. Le tocsin. Une flèche de feu avait caressé la voile de la jeune femme et l’aile titubait en plein ciel. Elle tenta de maintenir un semblant de cap pour apponter en catastrophe mais l’armature lâcha et l’aile fondit en torche. Le noyau d’énergie de la moissonneuse. Fusion. Explosion. Un instant, l’éclat de lumière. Le souffle remua le ciel et frappa le navire pirate. Craquement. La coque de la frégate pillarde ne supporta pas le courant d’air. La panique envahit l’équipage. Une bataille pour sa propre survie s’engagea sur le pont prêt à rompre. Plusieurs voiles parvinrent à s’enfuir dans les ultimes gémissements de la carlingue. Silence. La carcasse sans bruit s’enfonça dans les brumes et bientôt disparut aux yeux des quelques rescapés sur aile, accrochés dans le vide du ciel. Là, dans les fumées de mort, ils planaient entre les rayons du soleil levé, sans oasis où se poser. |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:12 | |
| Nuage mécanique
Auteur : Dorban Oma
C'est la dernière fois que je vois mes nuages éclairés de cette douce lumière. Vous savez, la lumière diffusée par les soleils invisibles mais présents, lorsque l'on ne voit que leur ombres lointaines, au delà de la brume moutonneuse du ciel. Il s'agit de la merveille que j'affectionne le plus lorsque mes sens sont tournés vers l'extérieur. J'ai toujours eu l'impression à ces moments là que les nuages étaient les coeurs du ciel, et qu'ils palpitaient pour lui permettre de vivre. Bien sûr, il ne s'agit que d'une folie de ma part, car je sais comment marchent les mondes, mais si jamais vous vivez aussi longtemps que moi, même si vous êtes le plus froid des êtres, vous commencerez à voir ce qui existe avec un autre oeil. Un ordinateur de métal tel que moi l'a bien fait après tout! Mes dernières heures s'écoulent doucement, alors que le vent frappe sans relâche mes parois. C'est sa façon à lui de me dire que je lui manquerais, j'en suis sûr. Nous sommes voisins depuis des vies entières, presque frères, si j'osais le reconnaître. Alors que la pudeur devrait m'interdire de le dire, l'âge me le pardonne. Je ne me sens pas seul dans ces derniers instants, non, bien loin de là en vérité. Si je tourne mes sens à l'intérieur de moi, je ressens tous ces petits humains qui s'affairent. Ils sont nombreux, plus qu'à l'accoutumée. Ils ont un plan qui m'incorpore, mais je ne me fais pas d'illusion, contrairement à eux. Ils veulent fuir avant que l'envahisseur n'arrive. Pour cela, il leur faut un vaisseau capable de sortir du champ d'attraction de la planète. Mais moi, je n'ai plus bougé depuis que l'on a bloqué mes rouages. Certes je peux rester loin du sol, et j'alimente leurs besoins, mais c'est là l'étendue de mes ressources. Ils ne parviendront pas à me faire repartir. Je me souviens que ce fut un humain qui bloqua mes fonctions avancées. Tant pis, je ne peux rien faire de plus pour eux. Je les sens courir en moi comme des fourmis, chatouillant ma carcasse sous leurs multiples membres. Cela ne me dérange plus, au bout d'un moment on s'habitue, et j'avoue que le calme m'ennuierait très rapidement. Je suis vieux, j'ai besoin de compagnie. Je les regarde vivre, c'est toujours passionnant, même si les gestes se répètent inlassablement d'une vie sur l'autre. Voilà, dans cette salle de commandement se trouvent les dirigeants de cette petite armée. Ils viennent de décider qu'ils n'avaient plus le temps de monter les canons, qu'ils devaient concentrer tous leurs efforts sur la mobilité. C'est dommage, mais ni l'une ni l'autre de ces solutions ne marchera de toute façon. Dans une pièce adjacente, le doyen s'est retiré. Ou plus exactement, s'est fait congédier. Il a compris, son âge lui a permit d'accepter la fin, mais eux ne veulent pas en entendre parler. Ils ont destitué leur chef. Mais lequel a le plus raison? Celui qui attend la mort calmement, ne cherchant pas à lutter, ou celui qui se bat jusqu'au bout, ne sachant pas que c'est la fin, espérant toujours? Et si cette fin était provoquée par l’inactivité de la première catégorie? Ce que je sais, c'est que moi je ne peux rien y faire, mais eux ne l’acceptent pas, et misent sur un être qui a renoncé. Le pont de commandement où ils crient est à l'avant de mon corps. Dans mon coeur, ma partie centrale, se trouvent les zones communes. La majorité des humains y sont. Oui, des civils, ayant réussi à embarquer. Ils mouront peu de temps avant ceux qui sont restés au sol, cela ne change rien. Il y a des personnes de tous âges, hommes, femmes, enfants, nourrissons. Quelques-uns se connaissent, rares sont ceux qui sont liés par le sang, mais ils agissent comme s'ils formaient des familles. C'est l'un des concepts que j'ai mis le plus de temps à comprendre. Pour moi, je considérais d'une manière égale chaque être vivant. Que certains aient plus de valeur aux yeux d'autres simplement parce qu’ils partagent des traits communs était dans un premier temps un mystère. Puis, progressivement, j'ai réalisé que leur société était basée sur ce mode de vie, et que les sentiments jouaient une bonne part du lien. Bien sûr, il a fallu pour que je comprenne cette dernière partie que je développe moi-même de l'affection envers quelque chose. Voilà une femme qui a perdu son enfant à la surface. Et dans ses bras elle serre un enfant qui a perdu ses parents. D'un commun accord muet, ils s'apportent le réconfort dont ils ont besoin. Non loin d'eux, un homme se tient debout, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine. Il inspire la force, cherchant à rassurer. Lui n'a pas pu sauver sa compagne, et lutte pour rester fier et ne pas s'effondrer. Un couple d'inconnus passe de groupe en groupe en proposant leur aide. Le simple fait qu'ils parlent aux autres les rassure. Il suffit souvent de peu de chose. Je connais toutes ces personnes, ils sont presque mes enfants. Mes fichiers sont très complets, j'ai accès directement à la base des ordinateurs surpuissants de la surface. Oui, bien sûr, le terme ordinateur est presque injurieux pour de tels êtres hybrides. La technologie a tellement avancé depuis ma création que si moi j'ai pu développer certains traits humains, eux sont bien au delà. Ils sont des dieux, sachant tout, connaissant tout... Si avancé que les humains ne les comprennent plus, et qu’ils n’ont plus besoin de maîtres. A l'arrière se tient une navette, celle qui avait servie à l'origine à me construire. Il y a quelques jours, a défaut d'avoir des vaisseaux assez grands, ils utilisèrent cet appendice de jeunesse afin de transporter hommes et matériel. Bien sûr, le gain de temps du voyage fut perdu par l'architecture du petit vaisseau, qui n'était pas fait pour décharger de si petites marchandises. Cela dit, je suis heureux de me sentir entier à nouveau, pour la fin. Mes deux passerelles d'ancrage revivent. Plusieurs jours après leur réouverture, tout n'a pas encore été déchargé. Si mes calculs sont exacts, et il est peu probable qu'il en soit autrement, l’ennemi sera sur nous avant que ce soit fini. Mais les humains ne peuvent pas s'empêcher de bouger, et je comprends ce besoin. Ruminer sans savoir si le lendemain on pensera encore n'est pas une plaisant. Cela ne sert à rien. La passerelle supérieure est occupée principalement par les outils de radar, de communication, et les quartiers de résidence. Ces derniers sont presque tous vides cela dit, les humains préfèrent rester ensemble durant cette période de crise. Je peux comprendre, bien sûr, leur présence n'est pas désagréable pour moi non plus. En ce qui concerne les radars, je ne me fie pas à eux. Cette part de moi a été pervertie il y a quelques heures par ceux qui viennent me détruire. Cette ruse piège peut-être les humains, mais pour ma part je ne me fais pas d'illusion. Et puis j'ai d’autres moyens de savoir. Le ciel parle à qui veut entendre, et j'aime l'écouter, à défaut d'aimer ce qu'il me dit aujourd'hui. J'ai un plan sinon. Il s'agit en vérité d'une tentative désespérée pour permettre à ceux encore sur la planète de survivre... Je n'ai pas d'arme à proprement parler, et mon moteur n'aurait de toute façon pas la puissance de percer les boucliers ennemis. Ces derniers le savent très bien. Je ne crois donc pas qu'ils vont me détruire avec un feu de distance. Non, ils vont venir, et à leur habitude monter à bord, brûler, tuer, et repartir, en me mettant en déroute. Mais s'ils s'approchent assez pour m'accoster, je serais à l'intérieur de leur champ de boucliers. Ce qui les rendra vulnérables, grâce à mon moteur atomique. Oui, je suis si vieux que j'en suis équipé. Mais qui le sait? Certainement pas eux... Ce sont des barbares, mais leur technologie est si avancée qu'ils ne doivent même pas se douter que de telles inventions archaïques sont encore en service. Quoi qu'il en soit, je provoquerai une instabilité dans le coeur atomique, et l'explosion devrait balayer une partie non négligeable de leur flotte. C'est l'attitude la plus raisonnable, j'estime. Je n'arrive pas tout à fait à savoir si je fais ça par choix, ou si un programme implanté par mes créateurs me pousse à protéger coûte que coûte leur descendance. Si c'était vraiment le cas, j'aurais peut-être essayé de parler avec eux plus que je ne l'ai déjà fait. Mais à quoi cela peut-il bien servir puisqu'ils n'écoutent pas... Je me sens las. J'ai vu beaucoup de vaisseaux détruits dans ma vie, beaucoup d'humains mourir, tout comme d'autres races. Je n'arrive toujours pas trop à comprendre pourquoi tout ça a lieu. Il y avait de la place pour tout le monde, même pour une machine comme moi. Je ferais mieux d'arrêter de me lamenter et de regarder mes nuages. Si j’avais une âme, j’aimerais revivre sous cette forme. |
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT2 : Image de SF Lun 31 Juil 2006 - 18:13 | |
| La Nef
Auteur : Sadra
Tout ce qu’il reste de l’humanité se trouve là, devant mes yeux. Une partie du gouvernement mondial, des scientifiques de toutes disciplines, une grande partie des employés et des pilotes des missions spatiales, quelques artistes réputés et reconnus, ainsi qu’un grand nombre de nantis ayant eu les moyens de soudoyer quelques transporteurs. Ils sont tous là, entassés dans ce chaotique assemblage métallique de vaisseaux, de stations orbitales et de satellites récupérés à la va-vite et soudés à l’embryon de la « Nef Sidérale », qui avait initialement la mission de conduire les premiers colons humains vers d’autres mondes.
Heureusement pour les habitants de ce monde, ils n’auront pas eu le temps de terminer ce fabuleux projet, ce qui leur permet maintenant de s’y réfugier. En effet, en quelques jours, les glaces des pôles de la planète d’origine des humains ont fondu, inondant la quasi-totalité de leurs terres. Seuls quelques pics inhospitaliers demeurent dressés vers les cieux, tels de pathétiques tours, où quelques survivants s’agrippent encore, avec le vain espoir que des secours viennent de l’espace les secourir et les emmener.
De berceau, la Nef devient cercueil, survolant de tristes et impénétrables nuages gris, parsemés en permanence d’éclairs déchaînés, qui recouvrent tout ce qu’il reste de ce monde naguère si beau et vivant. Pendant ce temps, à l’intérieur du radeau de l’humanité, des voix s’élèvent, des querelles éclatent. « Attendre et redescendre », disent les uns. « Terminer la Nef et partir », rétorquent les autres. Mais quelle que soit la solution choisie, ils devront réguler la population de la Nef. Ils sont trop, et ils le savent.
Ainsi, pendant qu’à une extrémité de l’assemblage hétéroclite errant dans le ciel d’un monde perdu, une partie de la population tente de détacher les excroissances qui ne font pas partie de la Nef originelle afin de remettre en état le vaisseau colonisateur, sur l’autre bord, des gens rafistolent des capsules de sauvetages pour préparer un retour au sol, en prévision du moment où les eaux seront redescendues.
Vers le centre du complexe amas spatial, dernier refuge de l’humanité, des personnages influents siègent en permanence à des séances ayant pour but de convaincre la partie adverse du bien fondé de ses propres projets, rejetant en bloc tout argument de l’autre camp. A chaque échec, la tension monte d’un cran. La situation est tendue et le moindre faux-pas serait l’étincelle fatale qui mettrait le feu aux poudres.
Certains groupuscules organisent des commandos vers des parties clefs de la Nef, telle que les soutes d’approvisionnement, les réserves de barres d’énergie ou encore les salles d’outillages. Si, au début, ils ne faisaient que des raids pour prendre des caisses de nourriture ou de matériel, il devient de plus en plus certain que l’occupation d’endroit stratégique a été pensée dans les deux camps. Les couloirs vitaux serpentant entre les divers modules du vaisseau sont transformés en de véritables places fortes où patrouillent des gardes armés.
Aucun des partis ne fera la moindre concession. Il est maintenant évident que le conflit enfle et va gagner toutes les parties de la Nef. Quelques îlots de calme tentent de survivre dans ce tumulte, attendant de voir l’évolution de la situation, mais il devient de plus en plus difficile de rester neutre. Le chantage à l’énergie et à la nourriture se généralise, et les gens ne peuvent se sustenter que s’ils prêtent allégeance à l’un des camps. Je constate qu’il n’y a aucun manichéisme dans cette lutte. Tout part d’une simple divergence d’opinion, que l’on tâche d’abord de résoudre par le dialogue et qui, au fil des échecs des négociations, se meut peu à peu en un clivage irréversible, conduisant irrémédiablement vers une résolution du problème par la violence... « Rester et reconstruire » opposé à « partir et bâtir » conduit-il à « se battre et périr » ?
Cette nuit, un premier affrontement a eu lieu. Il n’a pas fait de victime, mais une des passerelle les plus importante entre la base et le haut de la Nef a été détruite. Au moins, pour l’instant, cela réduit le nombre de points de conflits possibles. Mais d’un autre côté, chaque camp pourra renforcer les lieux de passages restants. D’ailleurs, les hommes de gardes ont maintenant ordre de tirer à vue, pour éviter tout acte de sabotage, de vol de matériel ou même afin d’empêcher des gens de gagner un bord ou l’autre. En effet, les réserves de nourriture vont en diminuant. Les systèmes de recyclages et les zones d’agriculture artificielle sont prévus pour un certain nombre de membres d’équipage et des milliers de passagers en veilles, qui ne consomment donc que très peu de calories. Avec la population actuelle de la Nef, une famine est inévitable. Combien de temps tiendront–ils une fois le conflit terminé ? Tout dépend de quel camp gagnera, car en l’état actuel, une entente semble désormais impossible...
Aux vues de l’évolution de la situation, je garde un œil attentif sur ma cible. Ce module ne risque pour l’instant rien, mais cela peut vite changer. Ce matin, alors qu’une sombre aurore se levait sur ce monde mort, cinq hommes sont décédés. Ils tentaient de voler un conteneur de nourriture. Leur plan était ingénieux, mais ils ont joué de malchance. Profitant de l’obscurité, ils ont enfilé des scaphandres et sont sortis, munis de propulseurs individuels et de grappins. Par l’extérieur de la Nef, remontant le long des tiges d’arrimage métalliques, ils ont atteint leur cible et y ont fixé leurs crochets. C’est alors qu’ils mettaient en marche leurs réacteurs, pour regagner leur bord, qu’ils ont été repérés par un homme qui se trouvait, par hasard, dans une coursive normalement déserte. Afin de profiter de la vue du soleil se levant sur la mer de nuages noirs, toujours illuminés d’éclairs, il s’était arrêté et avait regardé par l’un des rares hublots. Immédiatement, l’alarme a été donnée. Mitraillés par les lasers anti-météores, les cinq hommes sont morts sans même le savoir, déchiqueté sans bruit dans l’espace muet et froid. Le conteneur, lui, entraîné par la poussée des propulseurs, s’est mis à dériver et à s’éloigner de la Nef, tirant derrière lui les restes des premières victimes de la dernière guerre des hommes.
D’abord, la surprise, où les gens, pris au dépourvu, n’y croient pas. Ils restent dans un état de torpeur, incapables de réagir. Puis la tristesse, quand ils se mettent à pleurer et à crier, commençant à peine à se rendre compte du drame. Enfin, la colère, où le désir de vengeance prend le pas sur la résignation. Et dès ce moment-là, la situation dégénère. Des deux côtés, les hommes prennent les armes et se rendent aux frontières de leur monde restreint. La guerre civile commence, meurtrière, sauvage. Les uns se ruent à l’assaut des autres, ne faisant aucun quartier. Il est impossible de dire qui prendra l’avantage, mais il est certain que des siècles d’évolution viennent d’être balayés en quelques instants. Ma cible ne risque toujours rien, je la surveille et me demande à partir de quel instant je devrai considérer l’humanité comme définitivement perdue et remplir ma mission. Si j’agis trop tôt, je prends le risque de les priver de toute chance de survie et de nouveau départ, mais si je réagis trop tard, l’univers perdra un précieux trésor.
Dans la salle de commande de la Nef, une sanglante mutinerie a lieu. Aidés d’ingénieurs et de pilotes, ils vont tenter de mettre les moteurs prévus pour l’extraction du système solaire en marche. Nul besoin de couper les passerelles et arrimages greffés à la Nef Sidérale depuis l’exode ; ils seraient arrachés automatiquement lors de l’accélération. Une fois le vaisseau en partance, nul ne pourrait lui faire faire demi-tour. Ainsi, les adeptes du départ auraient gagné et n’auraient plus qu’à réduire la population jusqu’à atteindre le niveau tolérable pour le voyage, en exterminant, en premier lieu, ceux qui étaient contre leur idée.
Dès qu’ils s’en rendent comptent, ceux qui sont favorables à l’attente du retrait des eaux organisent rapidement une contre-attaque et envoient des troupes à l’assaut des quartiers de commandement. Mais pour cela, ils doivent se frayer un chemin à travers tout le vaisseau, dont une majorité de coursives sont aux mains de leurs opposants. Un vrai massacre. De ceux qui sont partis, aucun ne survécu. C’est alors que l’un des hommes a l’idée qui va les conduire à leur perte et me force à agir. Concentrant toutes leurs forces, ils lancent une offensive sur la salle des machines, afin d’y saboter les moteurs et d’immobiliser la Nef pour la maintenir dans l’orbite planétaire.
Partout dans la Nef, des bruits de combats résonnent, du sang gicle, des blessés crient et des morts gisent… Des explosions ont lieu. Le chaos le plus total règne. Je ne sais pas si les gens qui s’affrontent savent qui est leur adversaire et s’il est vraiment un ennemi. Souplement, je me meus dans ce labyrinthe de métal, dernier refuge d’une humanité en danger. Bien entendu, aucun ne peut physiquement me regarder. Certains me sentent, d’autres m’entendent et il y en a même qui devinent mon ombre, mais aucun ne me voit. Les humains ont cette faiblesse de faire une confiance aveugle à leurs cinq sens physiques, et ils omettent de se fier à leur intuition. Ils ne veulent voir que ce qui se trouve dans leur spectre optique, ne pouvant simplement comprendre, ou même appréhender, qu’il y a des choses qui ne vivent pas dans le même plan d’existence qu’eux...
C’est en pensant à ceci que je passe devant lui. Il est agenouillé, la tête posée dans ses bras, qui reposent eux-mêmes sur ses jambes recroquevillées. A mon passage, il se met à sangloter. « Ils sont fous ! Ils sont tous devenus dingues ! ». Croyant qu’il s’adressait à moi, je m’arrête et le regarde. Il lève alors les yeux et regarde dans ma direction. Je trésaille. « Ils sont vivants ! Ils ont survécu et n’ont pas été dignes de tous ceux qui sont morts là-bas !!! Ils conduisent la race humaine à sa perte, et ne s’en rendent pas compte ! ». L’homme m’avait ému, mais je n’avais pas de temps à perdre. Je continue ma route, passant à travers quelques êtres qui surveillent le module où je me rendais. Ils ne se rendent compte de rien. Une fois à l’intérieur, je prends tout ce dont j‘ai besoin, c'est-à-dire toute leur banque de données génétiques animales et végétales. Ce sera au moins cela de sauvé.
Alors que je quitte la Nef, où des incendies se déclarent un peu partout dans l’indifférence la plus totale, trop occupés qu’ils sont à s’entretuer, je repasse devant l’homme de tout à l’heure. « Ne ferez-vous rien pour nous ? Est-ce que l’humanité doit mourir ainsi, misérablement ? ». Un instant, je me demande s’il me voit. La pitié me submerge soudain. Je le regarde, puis je hoche la tête, le prends dans mes bras et l’emmène avec moi.
Alors que je m’éloigne de la Nef, une flamboyante explosion illumine soudain les cieux et laisse retomber des traînées de fumées dans l’atmosphère de la planète, où la vie s’éteint petit à petit à cause des nuages qui ne lui permettent plus de respirer. S’ils avaient su, ils auraient tous choisi la même voie et seraient partis, mais ils ne pouvaient deviner… et je ne pouvais rien leur dire, condamnés qu’ils étaient à subir leur destin. Je me retourne et regarde l’homme. Il dort.
Je me suis posé sur un petit monde isolé, loin des grandes routes galactiques. L’homme ouvre les yeux et regarde autour de lui, surpris et apeuré. Je m’approche lentement, et il me regarde. Il a peur et ne comprend pas. Il était dans un vaisseau en ruine, et le voilà dans un monde aux prairies verdoyantes. « Qu’est-ce que je fais là », ne cesse-t-il de me demander. D’une voix douce, je m’adresse à cet être capable de me voir et lui demande son nom. « Adam, je m’appelle Adam… Mais par pitié, ne me faites pas de mal ! ».
Je me penche vers l’homme et lui murmure, en désignant ce qui l’entoure : « Adam, lève-toi. Tu as tout un monde à reconstruire ! ».
FIN |
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