Les Songes du Crépuscule
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Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques

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MessageSujet: Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques   Sam 30 Sep 2006 - 21:35

NOMBRE DE TEXTES REÇUS : 6




Note du Modo : Comme toujours, il m'est impossible (car trop long) d'adapter vos textes pour une présentation dans le forum correcte. J'invite donc les auteurs qui le désirent à m'envoyer par mail (à l'adresse des brèves) une version refaites de leur textes, affichable ici. Je la remplacerai sans délai.




Ce Soir Encore


De


Don Lo






L’homme en noir quitta la forêt des buildings au volant de sa fierté, son lourd tout-terrain à la robe sombre soigneusement briquée polie. Ce genre de véhicule dont les feulements rauques et la taille imposante étaient censés lui donner l’avantage sur les autres conducteurs, pressés dans l’entonnoir des bouchons vespéraux. La pluie grise sur le goudron luisant de vomissures pétrolées : décor à vous poigner le cœur et l’en faire suinter sa tristesse. Il ne pensait même pas à la carrosserie et au lavage qu’il faudrait lui offrir. Il n’y pensait plus, passé de l’autre côté. Dans les géants de pierre et de verre, les lumières s’allumaient, l’efficacité en continu. Lui s’en allait vers d’autres devoirs. Le malheur était en route, et il n’y pouvait rien. Silence dans la voiture, sauf ce chuintement moite des pneus surdimensionnés traçant au ralenti dans la glaire urbaine comme… un gargouillis de gorge tranchée (ces idées qui vous viennent, quand le soir est trop lourd !). Et ce soir était lourd.

Loin là-bas, le chevalier noir fait mouvement. Depuis sa chambre de recluse, la fillette a perçu ce changement irréversible dans la trame de l’avenir. Il s’est mis en chemin, elle le sent, elle le sait, même sans le voir. Elle tremble déjà sous la menace. Cette force irrépressible qui le pousse vers elle, l’enfant la discerne et l’isole de la marée des craintes qui l’envahissent. Leurs destins sont liés, il vient pour elle, rien ne l’arrêtera. Elle va suivre sans bouger la course implacable. La broussaille pourrait la freiner, mais non l’empêcher. Ces arbres pourtant touffus piègent la lumière du soir mais protègent mal d’une bruine pénétrante. La monture, elle aussi caparaçonnée d’acier et de noir, pèse d’un sabot lourd sur le sol humide. Son martèlement spongieux dans ce presque marais : est-ce le tambour de la mort déjà sur le départ ?

Dehors, quelques Klaxons, des emballements de moteur aussi, tous inutiles dans la blocaille, et une sirène au loin. Ce hurlement de flicaille remontait les colonnes d’enracinés du bitume, vers une urgence gyrophardée. Quelques-uns tentaient de suivre dans la trouée. Rien à faire : la marée rouge des feux arrière se refermait sur le passage de la meute policière. L’homme leur céda le passage d’un coup de volant agressif vers la bande d’arrêt, refusant le combat. Il n’était pas leur proie, pas ce soir. Il ne pouvait pas se le permettre, malgré sa conduite rageuse des fins de journées que rien ne rachète. Et pourtant, sa journée était loin d’être finie.

La bête piaffe, renâcle, tourne et s’élance. Ce noir coursier va conduire vers la fillette le porteur de sentence. Le temps est compté à ceux qui en redoutent la fin. Elle perçoit à distance le galop qui l’ébranle. Mais, par-dessous ces frappes, elle entend soudain le halètement des loups. Il crie comme un espoir. Eux aussi sont en course. Étaient-ils hommes, avant de hurler dans ce crépuscule de pleine lune ? La meute est-elle lancée sur les traces du chevalier pour en briser la course ? Lui, sous son heaume de ténèbres, sait bien que leurs deux chasses n’ont rien de commun. Là où son puissant destrier le mène, les loups n’ont pas affaire : il n’y sera question ni de griffes, ni de crocs. Juste un appel de crépuscule, répondre avant que la lumière ne meure. La fillette sent bien que rien ne viendra le dévier de sa cible. Il se détourne à peine pour laisser passer la meute qui fuit dans le terne de ce soleil mourant. La plaine marécageuse absorbe jusqu’à leurs hurles. Doit-elle renouer avec sa peur ? Ou espérer que tout s’arrête enfin lorsqu’elle verra sa porte s’ouvrir ?

Le puissant 4x4 dut presque jouer des épaules pour s’extraire de cette mélasse de carrosseries dégoulinantes. Un soir de semaine comme il en pleut chaque jour, qui jette les employés dans les trains de banlieue et les cadres sur le périph’ huileux. Et lui, tentant de surnager et de garder son cap. Il avait failli rater la Porte d’Italie. De l’utilité d’un pare-buffle dans la conduite parisienne : entre la troisième voie de gauche et la bretelle de droite, cinq coups de trompe, mais pas une égratignure. Malgré tout, ça énervait. Ensuite, le trafic se fluidifiait. Une retenue de barrage qu’on lâcherait dans la vallée : furie et grondements entre les parois bétonnées avant d’aller se vomir sur la plaine. Il lança les chevaux à l’assaut de l’autoroute Sud, sans un regard pour un papi, roue crevée cric en main, rincé par les giclures de flaques et toutes les trombes du ciel. La vitesse enfin, comme une délivrance. Brève.

A chaque battement des sabots, pourtant si loin au-delà des marais et des bois, le cœur de la fillette s’affole. Elle perçoit l’avancée inexorable comme si c’était son tendre corps que déjà le destrier labourait. Maintenant que les sous-bois ont relâché leur étreinte, rien ne ralentit plus le chevalier de nuit. Il lâche sa monture sous le crachin visqueux, il l’éperonne sans ménagement, sans un regard pour la vieille encapuchonnée qui glane quelques branches tombées en bordure des grands chemins. Qui pourrait arrêter cette chevauchée ? Qui pourrait seulement la détourner de son noir dessein ?

Les nuages s’épuisaient sur les vallons goudronnés. Un horizon fuyant reculait derrière chaque crête avalée. Des lambins sur voie de gauche, rappelés à l’ordre d’un Klaxon aboyeur. La vitesse, pour lui une fuite intérieure : ne pas penser, ne pas se projeter vers les minutes suivantes, garder le temps en main pour en presser l’instant. Il jeta pourtant un œil sur le vol lourd d’un Airbus crevant les nuées au-dessus du pare-brise, en descente vers la piste. Orly, déjà. Comment peut-on prendre l’air par un temps pareil ? Comment peut-on avoir envie de se poser dans cette vallée de pluie ?

Le cheval hennit sous l’effort. La glaise lui happe les fers et semble ne les lui rendre qu’à regret. Ciel et terre sont ligués pour ralentir sa course. Mais le chevalier avance, bravant les éléments comme il broie les destins. Et ces corbeaux dans le lointain : sont-ils du voyage ? Leurs cris rauques sont-ils les premières mesures d’un chant mortuaire ? Sans quitter son cloître, la fillette en vient à partager le rythme de la course. Liée à chaque foulée par delà l’espace et le temps, elle cherche l’air, produit son effort. Hâter la fin, c’est presque prendre la fatalité en main.

Sous les larmes du ciel, la banlieue passa doucement en mode nocturne. L’homme sentait presque physiquement les rues aux vitrines noyées, puis les alignements pavillonnaires, tenter d’agripper la voiture pour le retarder encore un peu. Il les aurait peut-être remerciés, sans la tristesse sourde que chaque détail du décor lui injectait par les yeux. Cafard sous perfusion, en dose presque létale. Un lotissement pareil à tous les autres, une ruelle, le but, enfin. Il se gara en bordure de trottoir, un réflexe pour libérer l’allée du garage. De l’inutile comme tentative de retenir le temps qui passe. Il y pensa longuement, sorte d’ultime tentative pour reculer l’inéluctable. Pourtant, il fallait bien entrer.

L’approche du chevalier imprime sa scansion lourde au corps de la fillette. Elle bataille comme lui pour que la course s’achève. Les abords de la ville, les mains tendues des mendiants cachés sous l’auvent des échoppes, les gardes en armure : tous, êtres et bâtis, semblent s’écarter bien tard pour n’être pas engloutis sous le sabot vorace au galop finissant. Enfin, le destrier se fige. Il fait face à la porte et derrière les hauts murs la prisonnière retient son souffle. Sous les cliquètements de métal ruisselant, l’homme semble encore faire partie du cheval qui cherche un nouveau souffle. Mais l’union se brise. Un ample mouvement absorbe l’éclat du crépuscule : il est au sol. Un pas cognant le pavé comme on frappe une enclume. Il est là.

Une allée dallée, trois marches, un perron : c’était ici comme cela aurait pu être ailleurs. L’homme en noir approcha de la porte, tourna la poignée, et poussa, secoué d’une inspiration fébrile. Grincement long et morbide : avec la pluie traînante, l’humidité avait gonflé de poisse toute l’huisserie. Il fallait s’imposer. Pénétrer d’un coup d’épaule de cambrioleur. Sinistre retour. Il traversa du regard l’entrée, le séjour et la cuisine ouverte. Vides. Ne devait-il pas y avoir une baby sitter ? Tant mieux. Un soir comme celui-ci, il préférait ne pas avoir à parler, ne pas devoir forcer le chemin vers ce qu’il a encore à faire. Il suffirait de peu pour qu’il tournât les talons et s’en fût.

La fillette sait qu’il va ouvrir. Le messager noir n’a pas fait tout ce chemin pour faiblir sur le parvis. Elle sent sur la porte le poids de la main gantée de fer. Elle résiste avec les lourdes boiseries, mêle sa plainte au gémissement des gonds rouillés. Rien n’y fait, il entre. Son pas crépite sur le dallage exsangue, fouillant des éperons les entrailles de la jeune prisonnière, chaque enjambée un peu plus profondément. Il avance, il avance encore, il n’a plus que quelques marches à gravir. Rien ne viendra donc l’arrêter ? Personne. Pourtant… Ce long cri semblant monter des noirceurs de la terre, cette clameur lancée comme une invocation… Cela suffira-t-il à briser son approche ? Et qui peut, en ces lieux, lancer pareil appel ? Est-ce la fillette elle-même qui lâche enfin l’écluse, ou vient-il d’un sauveur qui se jette dans un courage désespéré entre le chevalier d’ombre et sa proie ?

Le téléphone ! Ce satané téléphone sans fil sonnait, quelque part dans la maison. Il faut répondre, éviter que quelqu’un ne s’inquiète et vienne intervenir. Et s’il rebroussait chemin ? Et s’il n’avait jamais pénétré en ces lieux ? Il pourrait encore repartir, trouver un ailleurs au soleil, laisser mourir cette sonnerie dont les ululements lointains lui vrillaient la moelle. Mais quelqu’un a décroché. Une voix de jeune femme, peut-être du côté de la salle d’eau. La baby sitter était là, finalement, consacrant sans doute les derniers instants du jour à se refaire une beauté. Il s’occupera d’elle après. Assez retardé le moment. Il faut en finir. Cuir sur bois des semelles qui claquent dans l’escalier. Bruissement souple de la moquette sur le palier, comme une ultime caresse. La petite chambre. Il faut entrer et faire face.

Rien ne l’a retenu, c’était écrit, elle le savait. La porte qui s’entrouvre finit par rompre cette trop longue attente et réunir en un même lieu ceux qu’un lien sans matière unit en destinée. Seule et sans défense, la fillette envisage le chevalier noir qui la domine de toute sa taille. Il a toujours ce feu triste dans le regard, flammes froides que seule une cataracte de larmes enfin lâchées pourrait éteindre. Mais le barrage tient bon. Alors l’enfant sait. Elle voit dans ces yeux-là que le saccage va avoir lieu. C’est bien elle que les lourds éperons vont déchirer, sans qu’il soit question de rémission ou de pitié. Elle s’élance pourtant, avec un dernier espoir…

— Papa, Papa !
L’homme en noir voudrait pouvoir se baisser vers sa fille, mais il sent une armure de douleur lui bloquer le cou, les reins, les genoux… Il voudrait tant sourire, il essaie, il peut à peine tendre les bras vers elle. Encore dans l’embrasure de la porte, il attend la question meurtrière. La question de chaque soir. Pour ne pas rompre, il s’est changé en pierre.
— Papa, c’est aujourd’hui que Maman rentre ?
L’ambition de sourire disparaît du visage de l’homme. Peut-on passer de sombre à encore plus sombre ? Lui le peut.
— Non, pas ce soir. Tu sais que Maman est partie.
L’éclat d’espoir abandonne les yeux clairs de l’enfant. Un peu d’ombre, puisée à la source de son père, vient les envahir. Mais il reste une question à espérer.
— Partie pour un très long voyage ?
— Oui c’est ça, un très long voyage.
Ce soir encore la fillette aurait voulu que son père revienne avec une meilleure nouvelle. Ce soir encore, elle a chevauché avec lui sur le sentier tortueux d’une réalité qu’elle refuse. Ce soir encore, le lourd cavalier du crépuscule est sorti de la pluie pour assassiner son rêve.


Dernière édition par le Sam 14 Avr 2007 - 15:00, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques   Sam 30 Sep 2006 - 21:36

L’ombre d’un doute

De

Siel





« Dans le sang et la douleur, quand l’homme se sera révolté, il réinvestira la planète qui l’a vu naître, cette planète qui est sienne. »
Adam, Grand Connétable des Temps Anciens






« C’était une enquête toute particulière. Comme à l’accoutumée, je travaillais avec Stéox, un satyre au cœur trop tendre pour ce métier.
La mission nous avait été confiée quelques lunes auparavant. Un… hominidé… aurait été aperçu aux abords des Tours Rouges. Alors, sous cette pluie battante, nous nous étions rendus sur les lieux, à la recherche d’empreintes ou tout autre trace de passage. La routine en somme. Une enquête sur fond de rumeur. Nous y étions habitués.
Aux pieds des Tours Rouges, nous nous séparâmes. Stéox prit à l’Est tandis que je bifurquais au Nord. Sans réellement attendre de cette sortie nocturne, j’avoue ne pas avoir fait preuve d’une vigilance accrue. Et, lorsque l’ombre passa à quelques mètres de mes naseaux, je ne sus réagir promptement. Qu’est-ce qu’une ombre dans la nuit ? Nous sommes au Pays des Akros, non ? Cela pouvait être n’importe quoi : un centaure empressé, un esprit vagabond, une déïde endiablée… Les exemples ne manquent pas.
Pourtant, j’ai bougé. J’ai agi. J’ai hurlé pour prévenir Stéox. Car cette chose, quelle qu’elle soit, possédait une odeur inconnue. Mes sens ne pouvaient me tromper.
Je me suis lancé à sa poursuite sans attendre mon partenaire. Quelques enjambées plus loin, je n’étais toujours pas sur les talons de l’ombre, moi le plus rapide des Akros. Et cette senteur qui flottait toujours. Qui pouvait me résister de la sorte ? C’est alors que, mêlé à cette fragrance si… particulière, j’ai entendu ce son étrange, une longue plainte. Je tenais quelque chose, j’en étais persuadé.
Stéox me rejoignit, le souffle court, ses oreilles pointues rabattues sur sa chevelure graisseuse. Il avait sprinté comme jamais pour me retrouver. Lui aussi avait perçu, lui aussi avait senti : cette excitation naissante à l’approche d’une heureuse découverte. La preuve que nous n’étions pas seuls sur cette planète. La preuve d’une vie intelligente nommée Homme.
Le tonnerre nous fit tous deux sursauter. De vrais enfants appréhendant une rencontre impromptue.
En dépit de l’orage et de la pluie, je parvins aisément à suivre les traces olfactives laissées par l’ombre et son acolyte. Car il y avait bien là deux traces. L’odorat d’un garou est sans faille, assura Stéox tout en me caressant à rebrousse poils pour me taquiner.
Ce furent là ses dernières paroles…
La piste nous mena au moulin. Un être étrange dépourvu du langage broutait un peu d’herbe. On aurait dit un centaure sans bras, aux oreilles aussi effilées que celle d’un satyre. Sa gueule ressemblait à la nôtre, plus allongée toutefois. Deux yeux noirs et globuleux nous fixèrent un instant ; le monstre poussa un grognement et je reconnus la sonorité toute singulière qui m’avait tant intrigué quelques instants plus tôt. Même son, même odeur : nous étions en présence de l’acolyte de l’ombre. Se désintéressant finalement de nous, le monstre se pencha pour achever sa pitance de fortune. Il n’avait montré aucun signe d’agressivité.
Nous reportâmes alors notre attention sur le moulin en question. Stéox se dirigea vers la porte principale. D’un signe de la main, il m’invitait à contourner le bâtiment à la recherche d’une issue secondaire. Nous travaillions ainsi, comme on nous l’avait enseigné. Je n’ai plus revu mon équipier par la suite.
A l’arrière du bâtiment, j’ai découvert une fenêtre fracturée. D’un bond, je me glissai dans la demeure.
En explorant un peu, je tombai finalement nez à nez avec un esprit quelque peu colérique qui, d’un chandelier, me menaça aussitôt. Il marmonnait dans son drap quelques imprécations caustiques : « On entre ici comme dans un moulin, ma parole ! »
Je n’ai osé lui avouer que c’était le cas. Vous connaissez tout comme moi le caractère irascible des esprits.
Bref, j’allais entamer la discussion quand vous êtes intervenus.
Voilà toute l’histoire, Capitaine.
— Bien. A présent, nous vous renvoyons en cage en attendant les dépositions suivantes. Cela ne devrait plus être long.
— Nous avons vu un Homme, Capitaine… Un Homme ! Rendez-vous compte !
— Vous avez aperçu une ombre, Sirtak. Seulement une ombre.
— Vous ne me croyez pas. Je peux le flairer.
— Bien. Nous verrons après avoir auditionné les derniers témoins de cette affaire. Une question avant que nous nous quittions : Stéox a disparu. Que lui est-il arrivé selon vous ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Ce n’était pas un satyre vaillant. Il se sera peut être enfui à la vision de l’Homme. On le retrouvera demain, transi de peur, se réconfortant dans la poitrine opulente d’une gorgone.
— Merci de votre sincérité. »
Le garou au pelage blanc quitta la table aux bras de son gardien tandis qu’entrait un golem de pierre. Le géant posa sur la table d’interrogatoire une petite boîte que le temps avait rongée. Pas d’ornementations. Juste une boîte métallique.
Le golem prit soin de verrouiller la pièce à présent hermétique. Seule demeurait la boîte et son mystérieux contenu.
Crachée par des haut-parleurs, la voix d’outre tombe résonna alors :
— Sortez, Eons. Sortez de ce réceptacle où je vous compresse comme une crêpe. Nous attendons votre version des faits.
Le couvercle pivota doucement. Un drap blanc jaillit et alla aussitôt percuter le mur. Surpris, Eons fit une seconde tentative. Il comprit alors qu’il était piégé.
— Bien. A présent, c’est votre tour. Racontez-moi, Eons…
— Et si je ne voulais pas ?
— Esprit, es-tu là ? N’es-tu pas las d’être aussi acariâtre ? Il n’y avait dans mes paroles aucune suggestion. C’était un ordre !
— ‘Faut pas vous énerver, Capitaine.
— Bien. Tu viens de me faire lâcher la masse que je destinais à ton réceptacle. A présent, je t’écoute.
Il y eut un moment de flottement. Mais, sous la pression invisible des speakers, Eons reprit la parole d’une voix de fausset :
« On ne peut ni dormir, ni travailler en paix au Pays des Akros. Un comble pour des esprits, vous ne trouvez pas, Capitaine ?
J’ai été réveillé par un vent inhabituel. Pourtant dehors, la tempête achevait son office. Quelle ne fut donc pas ma surprise en trouvant le verre étalé sur mon tapis ! On osait s’aventurer chez moi sans permission ! C’est alors que la porte d’entrée tourna sur ses gonds. Une éternité que je n’avais perçu ce grincement. D’abord étonné, je fus submergé par la colère. Les morts n’ont-ils pas le droit de vivre en paix ? Je suis descendu et ai crié : « Qui essssttt lààààà ? »
Evidemment, on ne me répondit. Me munissant d’un chandelier, le plus affûté qui me tombait entre les mains, je me précipitai vers le vestibule. Je surpris ainsi un premier inconnu, un satyre mouillé jusqu’aux oreilles qui me dégueulassait le parquet. Mais il me fila entre les draps. Je n’ai pu le poursuivre.
Un autre bruit attira mon attention, près de la fenêtre fracturée. Je me lançai corps et âme – enfin, plutôt âme d’ailleurs – dans le dédale de ma demeure et découvris au détour d’un couloir ce garou au pelage blanc, la truffe fourrée dans mes affaires.
Comment auriez-vous réagi, Capitaine ?
J’ai voulu le chasser, chandelier au poing. Et puis, vous avez débarqué sans crier gare : artillerie lourde nous menaçant de vos crocs et vos ergots. Fin de l’épisode.
— Bien. Est-ce là votre déposition, Eons ?
— Vous voyez autre chose ?
— En fait, oui. Si je vous parle de Globes de Jouvence…
— Des œufs du Diable. Plutôt rares de nos jours.
— Effectivement.
— La légende raconte que, parfaitement préparés, ces œufs apportent la vie éternelle à l’Akros qui les consomme. Enfin, vie éternelle… On se comprend, Cap’taine.
— On se comprend. Toutefois, saviez-vous, Eons, que le vitellus laisse une trace invisible que seuls les hiboux peuvent percevoir ? Une trace comme nous en avons trouvée chez vous ? Non… Evidemment que non : vous ne le saviez pas…
— Je n’ai rien à vous dire, Capitaine. Ma déposition est terminée et, qui plus est, vous me fatiguez.
— Irascible… Bien. Retournez dans votre réceptacle, Eons, je vous prie. Ce n’est plus qu’une affaire de minutes. »
Visiblement irrité, l’esprit ne demanda pas son reste et regagna la quiétude de son réceptacle.
Le golem de pierre récupéra soigneusement la boîte métallique tandis qu’un corbeau prenait place derrière le bureau.
Le bec droit, les ailes le long du corps, le corbeau tenait sa position militaire, nourrissant la peur secrète de se faire voler dans les plumes par son supérieur hiérarchique :
— Bien. Veuillez me montrer votre bague, je vous prie.
Le corbeau leva instantanément une patte et salua :
— Matricule 12 456. A vos ordres, Capitaine !
— Bien. Commencez votre récit. Vous étiez en planque…
Le corbeau sembla prendre une profonde inspiration :
« Et j’avais pour mission de surveiller le moulin hanté. Une mission classée ‘moindre importance’. Le moulin constituait le repaire possible d’un trafiquant de Globes de Jouvence. Une retraite plutôt.
Son occupant, l’esprit Eons, soupçonné d’être la tête pensante d’un réseau d’envergure, ne donnait signe d’activité depuis de nombreuses lunes. La surveillance, sans être abandonnée, avait donc été progressivement amoindrie.
Alors, lorsque l’ombre parvint au parvis du moulin, j’ai bien cru que mes yeux me jouaient un mauvais tour. Sous cette pluie battante, nous autres les corbeaux sommes moins clairvoyants. Je décrirai toutefois cette ombre comme suit : quadrupède, pestilence de satyre, posture au garrot d’un centaure, cri bref vrombissant.
La situation ayant évolué, j’ai pris sur moi d’appeler du renfort : cinq croassements brefs selon le code des corbeaux.
C’est alors que passa au pied de mon perchoir un garou au pelage blanc. Il se faufila entre les ronces du jardin puis disparut derrière le bâtiment.
Peu après, la légion huitième est arrivée et, après l’avoir rapidement mise au fait de la situation, l’assaut du moulin hanté fut donné.
A l’intérieur, nous avons trouvé le garou aux prises avec un esprit s’avérant être Eons.
Aucune trace de la première ombre entraperçue.
Les hiboux ont vite détecté des restes de vitellus.
Fin du rapport.
— Bien. Il pleuvait. L’orage menaçait. Et l’acuité visuelle des corbeaux est… ce qu’elle est en pareilles conditions. Êtes-vous sûr, matricule 12 456, de l’exactitude du portrait dressé de l’ombre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse, à défaut d’ombre, d’un Akros de passage ?
— J’ai eu cette impression de masse, de volume, Capitaine. Mais…
— … le rideau de pluie. Il pouvait constituer une entrave, ai-je tort ?
— Il le pouvait.
— Bien. Votre description de l’ombre n’est donc basée que sur de vagues suppositions. Irrecevable.
— C’est un fait, Capitaine.
— Bien. Merci matricule 12 456. Il ne me reste qu’à concerter les Maîtres.
Il y eut un grésillement strident et sinistre et les haut-parleurs se turent.
Le corbeau, demeuré seul dans la salle exiguë d’interrogatoire, se sentit soudainement mal à l’aise. S’il avait omis un détail, le Capitaine et les Maîtres lui feraient chèrement payer.
Bien vite, Sirtak le garou et la boîte métallique le rejoignirent.
La voix d’outre-tombe gronda alors :
— Bien. Après l’audition de vos différentes versions et en recoupant avec nos sources, voici ce qu’ont retenu les Maîtres. Je parle en leurs noms :
« Il n’y a jamais eu d’Hommes dans la région. Pure fabulation. Seule une ombre parmi d’autres au Pays des Akros, le Pays des ombres. Toutefois, un satyre, Stéox, a disparu sans laisser de traces dans ce moulin hanté.
Retraçons le fil de la vraie histoire : le matricule 12 456, chargé de surveiller la baraque, a cru distinguer la silhouette d’un quadrupède : il a été trompé par la présence de ce monstre inoffensif nommé cheval dans les Temps Anciens. L’ombre qu’il a vue n’était autre que Stéox, notre disparu. Matricule 12 456 a ensuite suivi des yeux la progression de Sirtak, le garou et partenaire du satyre. Les deux acolytes se rendaient de leur plein gré au moulin afin d’acheter des Globes de Jouvence à Eons, l’esprit.
Mais, l’échange entre l’esprit et le satyre a tourné court quand Stéox, probablement poussé par l’avidité, essaya de s’emparer des Globes désirés. Eons, chandelier à la main, réagit promptement et tua l’impétueux voleur.
Son corps, certes, n’a pas encore été retrouvé mais la disparition est ainsi expliquée.
Venons-en maintenant aux propos de Sirtak le garou jugés incohérents par l’ensemble des Maîtres. Il lui fallait un alibi et a monté cette histoire d’investigation de toutes pièces.
Je le répète ici : il n’y a plus d’Hommes au Pays des Ombres.
En conséquence, Sirtak le garou est arrêté pour trafic de Globes de Jouvence et hérésie. Eons l’esprit est condamné pour trafic de Globes de Jouvence et meurtre. Ferrez le garou, scellez le réceptacle de l’esprit.
Bien. Rien à ajouter. Affaire suivante. »


* *
*


« Grand Connétable Adam, j’ai réussi. Je suis parvenu aux frontières du Pays comme vous me l’aviez demandé.
J’ai accumulé suffisamment de données sur les Akros et leur variété pour anticiper leurs déplacements. Nous avons aujourd’hui les moyens de nous préparer correctement à refaire surface.
Malheureusement, un garou au pelage blanc m’a confondu à mon retour. J’ai dû abandonner derrière moi la monture que vous m’aviez confiée.
Toutefois, en contrepartie, je vous apporte un spécimen unique : un satyre. Il m’a suivi jusqu’au moulin puis à la cave. Il a sauté dans le puits avant que la porte dérobée ne se referme et m’a filé dans les entrailles de la terre, atteignant sur mes talons le premier niveau – le niveau treize – du complexe. Je l’ai laissé espérer et explorer avant de le prendre. Il est aujourd’hui prisonnier dans un niveau inférieur sous haute surveillance.
Ce qu’il ressort de ma longue excursion, Grand Connétable, ce sont les difficultés éprouvées pour m’infiltrer dans les différentes couches de leurs sociétés primitives. J’ai l’intime conviction que, concernant notre existence même, il demeure l’ombre d’un doute dans leurs esprits. Ils nous craignent autant qu’ils nous attendent. Ne les faisons pas trop languir, Grand Connétable. »

* *
*


« Nos craintes sont fondées, compagnons. L’Homme est là. Il complote.
— Nous devons l’anéantir définitivement.
— Nous en savons trop peu… Grand Maître : que décidez-vous ?
— Nous avons contenu ce garou et ses sombres pensées. Mais d’autres Sirtak feront leur apparition. Nous voila réduits à l’impuissance tant que les hominidés ne se montrent pas. Et, paradoxalement, je souhaite que nos jours ne soient pas comptés quand viendra ce moment. Pour l’heure, saisissez le moulin et procédez à une fouille minutieuse. L’Homme doit demeurer un loup pour l’Homme, et non pour les Akros… »

FIN
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MessageSujet: Re: Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques   Sam 30 Sep 2006 - 21:40

Voyage


De

BlackWatch





Forêt Noire, Allemagne
Août 1827


Petit frère,

Il m’est si difficile de commencer cette lettre. Je ne trouve pas les mots pour t’exprimer les sentiments qui s’agitent dans mon cœur. La violence de mes émotions m’a lacérée cette nuit de mille coups de poignard, me laissant égarée et malade de chagrin. Mais il faut me hâter : bientôt, les chevaux de la diligence qui t’emportera définitivement feront claquer leurs sabots sur la route et j’aimerais que cette missive soit finie avant ton départ. Le vent hurle sa colère contre les murs du manoir, la pluie griffe en vain les fenêtres de ma chambre. L’humidité suinte des murs antiques. Un temps idéal pour partir, ne crois-tu pas ?
Trêve de divagations. J’écris si hâtivement que mes phrases sont à peine lisibles, mais je suis certaine que tu me comprendras. Et si ce que tu lis te semble pure bêtise de femme, comme tu aimes désormais à le répéter, tu jetteras au loin ce morceau de papier taché d’encre. À ce moment, il m’importera peu.
Un loup solitaire se met à hurler, confondant sans doute la noirceur d’encre de l’orage avec l’obscurité de la nuit. Je souris. Te souviens-tu, quand nous étions enfants, de nos explorations en forêt ? À cette époque, sous le couvert des grands sapins, tu aimais vagabonder sur les sentes désertes et dans les sous-bois. Un parfait silence régnait, seulement interrompu par les cris des corbeaux et des rapaces. Tu brandissais un bout de bois en guise d’épée et luttais contre des monstres redoutables et imaginaires, qui menaçaient de me dévorer. Je criais à la fois d’horreur et de joie. Quand tu revenais vers moi, toujours victorieux, je t’accordais mon baiser de princesse. Toutefois, quand les ténèbres recouvraient peu à peu la forêt, tu te rapprochais de moi et je sentais ta peur m’effleurer. Toi, mon cadet de quelques minutes et pourtant héritier du domaine familial.
Jamais je n’ai songé à te reprocher ce fait, ni pensé à te disputer ta prédominance. Mon rêve le plus cher était alors de vivre à tes côtés, amie fidèle et discrète, jumelle de sang et de cœur. Enfant, quand je joignais mes mains pour la prière du soir, j’appelais ce souhait de toutes mes forces. Dans ma naïveté, je n’imaginais aucun obstacle susceptible de séparer nos mains l’une de l’autre. Et quand nous dormions côte à côte, j’enfouissais mon visage dans tes boucles brunes et me promettais de rester éternellement à tes côtés.
Cependant, ni les hommes ni les cieux ne répondirent à ma prière. Ils se chargèrent de nous séparer, nous, les jumeaux, les inséparables. Ils accentuèrent nos différences, coupant tes longs cheveux châtains et t’ordonnant d’une voix sèche d’arrêter tes plaintes. Mes préceptrices ne montrèrent guère plus de tendresse envers moi, irritant ma peau de leurs ongles effilés. Sous les voûtes du château, entourées de portraits d’ancêtres rébarbatifs, je devais me taire, me tenir droite et arborer un sourire accueillant en toutes circonstances, lois immuables imposées aux femmes de la noblesse. Je ne comprenais pas ses notions, je m’agitais et criais après toi. Mes marâtres me menacèrent alors d’interdire tout contact avec toi. Je baissais la tête : elles avaient vaincu.
Te rappelles-tu cette première nuit, où ils t’enfermèrent, seul et désemparé dans le noir ? Dans la chambre glaciale, je frappais de mes petits poings la lourde porte, je hurlais ma détresse, tels les prédateurs nocturnes, dans la forêt plongée dans les ténèbres. J’entendais tes pleurs et je devenais folle. Je me souviens de leurs mots, où se glissaient la condescendance et la fermeté. Il fallait nous éloigner l’un de l’autre, briser notre complicité, tous nos liens qui nous attachaient depuis la naissance. Tu devais devenir un homme, à l’image de notre père, le ton plein de morgue, le regard hautain. Ils ont réussi.
Je n’ai pas encore évoqué notre géniteur dans ces pages. Inconsciemment, je désirais peut-être l’éloigner de mes pensées, nier son existence. Comme il nous a si longtemps niés. Sa silhouette massive, son sourire carnassier, son regard sans cesse animé d’une flamme de convoitise… Je n’oublierais pas son expression quand, quelques années après notre brusque séparation, il t’a découvert, pâle et tremblant, auprès du cercueil de notre mère. Sacrilège dans cette pièce, sa joie devant son héritier. Moi, je ne comptais pas, nuisance inintéressante avant de devenir femme bonne à marier. Désormais, tu existais seul à tes yeux.
Il te volerait à moi, j’en étais assurée. Mon intuition d’enfant le murmurait à mes oreilles : il me déroberait bientôt ton affection, tes pensées et même ce lien, éternelle union de nos chairs, que je considérais indestructible. Cette nuit-là, je n’ai point dormi, pleurant autant de tristesse pour notre mère décédée dans l’isolement que de rage devant l’attitude de notre père. Du haut de mes douze ans, je le maudissais. Mon corps s’enflait encore de sanglots quand tu me rejoignis, aussi silencieux qu’un loup, sur la pointe des pieds. Dans ton regard, tout le désarroi du monde. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, réflexe inné de notre enfance. Nous avons juste oublié que cette époque était derrière nous. Tu as embrassé mon front, mes joues, me murmurant à l’oreille des paroles réconfortantes. Après quelque temps, tes mouvements se sont ralentis, une expression nouvelle s’est peinte sur ton visage. Tes mains tremblaient en se posant sur mon cou, sur mon épaule.
« Je ne veux plus que tu pleures. »
Explorateur hésitant, vierge de toute expérience, tu as frôlé ma poitrine, esquissé la naissante rondeur d’un sein. Tes bras se sont peu à peu refermés sur ma taille, délivrée en ce moment de l’impitoyable emprise du corset. Nos lèvres se sont mêlées peu de temps après. De ma vie, je n’oublierai ce moment. Tu as encore murmuré :
« Je ne veux plus que tu pleures. »
Mes larmes se sont définitivement taries cette nuit-là.

Puis tu m’as oubliée, comme on oublie les souvenirs gênants. Tu voulais ignorer les regards suppliants que je te décochais à l’église ou au-dessus de la table, quand nous prenions nos repas. Lors de nos rares têtes à têtes, tu ne cessais de me répéter :
« Nous avons commis une erreur, un sacrilège! »
Garde ces mots pour d’autres, petit frère. J’ai bien vite découvert l’amère vérité. Mon corps ne t’avait guère suffi, il avait aiguisé ton désir pour la chair. Et notre père, constatant les œillades dont tu couvrais les jeunes paysannes, riait tout son soûl. Tu lui ressemblais de plus en plus. À son image, ton regard se faisait plus impérieux, ta démarche, plus autoritaire. Et cette lueur dans tes yeux, cette lueur que, tentatrice ignorante, j’avais allumée… Tu étais devenu un ogre, avide, insatiable, le monstre que tu combattais enfant. Et les villages des environs subirent bientôt ton appétit.
Combien de temps a duré mon calvaire ? J’ai perdu le compte des années, prisonnière d’un univers gris, terne, où tu dominais, ange déchu. Ta beauté rayonnait, astre de mes jours et de mes nuits. Loin des princesses des contes de fée, je ressemblais plutôt à Icare, brûlée de m’être approchée trop près de tes rayons. Et mon pauvre cœur était tien, malgré la noirceur qui s’emparait de ton âme. Je la voyais grandir, prospérer. Je m’imaginais tes victimes, consentantes ou non, implorer ta pitié ou au contraire, se livrer à toi sans retenue. Tes dents dans leur chair, ton visage animé d’une flamme diabolique… Ces visions me faisaient mal, j’enfonçais mes ongles dans ma peau. Les diligences se succédaient au château, amenant tes précepteurs ou les renvoyant dans leur pays. Peu importait cet étrange ballet : je n’en faisais pas partie.

Et vint ce soir, il y a quatre mois. Notre père était absent, en voyage pour ses affaires. Il y démontrait le même appétit que toi, pour la débauche de chair et d’alcool. Je me promenais dans le jardin aromatique, au pied de l’antique tour, où je t’écris aujourd’hui. La forêt entourant notre demeure laissait échapper mille bruits, prémices du printemps. Le parfum des plantes, mêlé aux senteurs des pins, m’envahissait, je trouvais un peu de paix dans ce lieu que les hommes dédaignaient. Depuis combien de temps, petit frère, m’observais-tu ? L’alcool, ton fidèle compagnon désormais, chuchota-t-il à ton oreille la tentation ? Ou me considérais-tu juste comme une proie, ne figurant pas encore à ton tableau de chasse ? En te voyant, j’ai souri, comme je t’ai toujours souri. Tu m’as adressé en retour une grimace et la luxure, flamboyante, de tes yeux. L’ogre se tenait devant moi et non mon frère. L’ogre, malédiction de notre famille, qui piétine allègrement sentiments filiaux et fraternels. Mes protestations n’ont pas pesé lourd face à ta force.
« Cesse de gémir ! » m’as-tu hurlé. « Tu devrais être contente, enfin quelqu’un s’intéressant à toi ! »
Depuis longtemps, tes mains avaient abandonné toute tendresse et j’en portai les marques ce soir-là. Renversée dans le jardin désert, sous les arbres silencieux, je te laissai assouvir ton désir. Et une partie trouble de mon âme, malgré l’horreur de ton acte, prenait du plaisir à ce chevauchement brutal, à cette souillure éternelle. Je criai sous tes morsures, pleurai sous tes coups. En dépit de tout, je voulais te retenir auprès de moi. Le sang impur de notre famille me contaminait à mon tour. Mais l’ogre ne connaît point d’entraves, le monstre, point d’attachement. Tel notre père auprès de notre mère, aussitôt ta besogne faite, tu m’abandonnais à mes regrets et à mon désespoir.

Les sabots des chevaux claquent nerveusement sur les pavés. J’entends leurs hennissements de peur, trahissant leur crainte instinctive de la foudre. Le conducteur ne restera pas longtemps dans notre demeure. Il chargera tes malles et t’emportera dans la ville, jalouse maîtresse qui se rira bien de mon amour. Oui, petit frère, je t’ai toujours aimé. Je dois sans doute être un monstre, moi aussi. Il m’importe peu.
La porte principale s’ouvre. J’entends le bruit des bottes du cocher contre la pierre brute, la bière qu’on verse dans son verre. Le rire glouton de notre père résonne jusque dans ma tour solitaire. Ta voix me reste inaudible. L’orage tempête toujours, ses légions s’abattant sur ma fenêtre. J’aurais voulu te voir une dernière fois, t’embrasser, te dire que les évènements antérieurs n’ont plus vraiment d’importance.
Je passe mon doigt sur le fil du couteau et vérifie une dernière fois son tranchant. Je l’ai longtemps aiguisé, pensant à toi. Il est l’heure de t’adresser mes adieux. Au revoir, petit frère. Que la ville te prenne ! Engendre-lui quelques monstres, sang abâtardi de notre maison. Je souhaite qu’ils lui dévorent les entrailles. Quant au mien, au petit ogre que tu m’as laissé lors de ton étreinte, il ne survivra pas. De cela, je puis t’en assurer. Je prends le couteau, répète une dernière fois le geste à accomplir devant mon miroir. Ma main est assurée, elle ne tremble plus. Je souris.
Adieu, petit frère. Adieu, petit monstre. Sois assuré de tout mon amour.
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MessageSujet: Re: Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques   Sam 30 Sep 2006 - 21:42

Seconde chance


De

Angel






Hypnotisé, William regarde se balancer les nacelles du bras mécanique. Les piaillements de dizaines de personnes semblent jaillir en un seul et même hurlement d’épouvante. Pourquoi dépense-t-on de l’argent à s’infliger pareille souffrance ?
Depuis qu’il est enfant, William supporte difficilement cette incessante cacophonie, confus brassage de rires, d’effets sonores et de motorisation. Tout juste se rendait-il sur les fêtes foraines pour ne pas décevoir son père. Par chance, William avait un frère aîné qui sautait frénétiquement d’un manège à l’autre. Toujours le meilleur, toujours à attraper les pompons. C’était une somme de satisfaction paternelle et de soulagement fraternel.
Aujourd’hui dimanche, William endure cette fête foraine-là pour l’amour d’Alexandre, leur premier fils, et pour laisser à Alice un peu de tranquillité avec le bébé. Mais la peur est toujours là, peur d’avancer, de se risquer, de tenter. Il marche sur les talons, tout le temps. Il est lourd, un vrai soldat de plomb. Perpétuellement encombré d’un corps trop délié, trop émacié, fragile, si souvent ridiculisé. Parfois, il se demande pourquoi Alice a voulu l’épouser.
« Papa ! Alors papa, tu viens ?
- Hein ? Ah oui, j’arrive ! »
Alexandre a pris son père par la main, laquelle est toute poisseuse de barbe à papa. William se doute que bientôt, il passera un sale quart d’heure. Sans mot dire, il se laisse emmener, slalome entre les passants. Et quand l’enfant s’arrête, l’affreux manège qui se dresse devant eux l’en convainc.
Une boite. C’est une immense boite auréolée de créatures grotesques. Des boites de ce genre, William en a vu des dizaines. Vomissantes de jupes soulevées, d’enfants agités, et bruyantes à vous rendre sourd. Dedans, il y fait noir et l’on monte, descend, frôlant des choses molles ou gluantes. Seul le thème de l’attraction change. Et dire que ça se prétend Maison hantée !
Cette boite-ci arbore le thème éculé des fantômes, des cachots et des squelettes à boulets.
Résigné, William sort son portefeuille. Ils font la queue devant la caisse du forain. Le regard brûlant d’Alexandre gobe chacune des allées et venues des enfants déchaînés qu’on voit parfois rejaillir de la boite par quelques balcons.
Le caissier n’a pas fière allure. Torse bombé. Tête enfoncée dans les épaules. Un excès de soleil semble avoir taillé à la serpe les traits de son visage. Sa mâchoire inférieure proéminente lui donne l’air d’un chien méchant. Il est chauve. La peau tannée de son crâne évoque le vieux cuir. Un ignoble tatouage violet couvre sa tempe droite. S’il ne fait pas peur aux gosses, c’est parce qu’ils sont trop excités par la perspective de l’attraction.
« Un adulte et un enfant, s’il vous plait ! »
D’un insoutenable bleu glacier, les yeux du caissier se plantent dans ceux de William. Un ruissellement de sueur inonde sa colonne vertébrale. Reprends-toi! N’as-tu pas honte ? Se gourmande-t-il intérieurement.
« Amusez-vous bien, mes mignons ! Au suivant ! »
Alexandre se précipite sur l’escalator, William à ses trousses.
« Attends-moi ! Mais attends-moi donc ! »
L’enfant grimpe sans difficulté l’escalier démentiel qui monte, descend, monte, descend, sans discontinuer. Quand son père, ivre de maladresse, parvient à se hisser au sommet, il trépigne déjà d’impatience.
William enrage. Se faire distancier par son propre fils sur une attraction aussi idiote ! Il a honte. Tellement honte. Alors il se rappelle les remarques incisives de son propre père. Bon sang notre fils n’est qu’une gonzesse ! Pourquoi qu’on n’a pas carrément fait une fille, Simone, dis-moi donc pourquoi ?
Ils pénètrent dans l’obscurité totale et s’enfoncent dans un sol d’une mollesse écoeurante. Par-dessus tout, il y a ce raffut. Des cris aigus mêlés aux lointaines sonos des autres manèges et au vrombissement des moteurs. Comme il évolue lentement, William crie plusieurs fois le prénom de son fils. Hélas, dans ce tintouin constant, il serait bien incapable d’identifier la voix de son enfant.
Les mains tendues palpant frénétiquement les murs, il songe que son calvaire sera de courte durée.
C’est au tour de son pied droit de supporter tout le poids de son corps quand soudain il vacille. Son dos heurte une paroi dure. C’est à ce moment qu’il tombe. Bien qu’il soit toujours plongé dans l’obscurité, il devine qu’il est en train de glisser dans un toboggan de forme cylindrique. A une allure plutôt rapide.
Un détail le paralyse d’effroi. Plus il dévale le cylindre, plus la cacophonie qui l’a jusque là agacé s’éloigne. Il se met à la regretter. Est-ce une Maison hantée d’un nouvel acabit ? Plus élaborée ? Plus compliquée ? Où s’arrête ce toboggan infernal ? Pourquoi n’entend-il plus le moindre cri humain?
Enfin, il se reçoit sur le sol. Ce qui lui semble être une herbe touffue expliquerait pourquoi il ne s’est pas blessé. En revanche, il grelotte. Il fait toujours aussi noir. L’air environnant est glacé.
William a envie d’appeler son fils, mais il redoute d’attirer quelque monstre obscur tapi dans l’ombre. Je suis pathétique… ! Marmonne-t-il, furieux.
Il sursaute vivement car le tonnerre éclate, projetant sur lui des hallebardes d’une pluie cinglante qui le détrempe en un instant. On veut lui faire croire qu’il est dehors. Sinon, pourquoi la lune ne ferait-elle pas office de réverbère ? Sans doute s’agit-il d’une farce grotesque ! Dans le noir, il est si simple d’actionner une soufflerie d’air gelé et de simuler un orage. Qu’y a-t-il au-dessus de sa tête ? Un système semblable au détecteur à incendie des immeubles?
Ah le caissier va l’entendre ! Il fera un scandale ! Non seulement il exigera d’être remboursé, mais il mettra son poing en plein dans la figure de cet odieux personnage.
Tout bien réfléchi, il sait qu’il ne le fera pas. Il est lâche.
Un hurlement de loup achève de lui glacer les os. Tout près de lui, un martèlement de sabots se rapproche, accompagné d’un hennissement. Il est vraiment secoué, ce caissier ! Grelotte-t-il.
Le coassement d’un corbeau le résolut à avancer. Et tant pis s’il le fait à l’aveuglette. Par sécurité, il tend les bras. Sous ses pieds, le sol s’est durci. Pourquoi ses chaussures résonnent-elles autant ? C’en est effrayant.
Quand ses mains heurtent une surface, il se fige. D’autant qu’un épouvantable grincement se fait entendre.
Une porte ! Il vient de pousser une porte !
Avec moult précautions, il appréhende le sol du bout du pied. Des marches !
Tu veux que je descende cet escalier, caissier ? J’y vais! Mais tu ne perds rien pour attendre ! Grogne-t-il.
Maintenant, il lui semble qu’on frappe méchamment sur la peau d’un tambour. Or ce n’est que son cœur affolé qui pilonne sa poitrine !
Le retour de la lumière lui fait plisser les yeux, au moment même où une voix spectrale geint puissamment. Ebloui, William met sa main en casquette au-dessus des yeux. Doucement, ses pupilles s’habituent.
Encore deux marches et il atterrit dans un cachot exigu, de forme sphérique, laquelle évoque un cachot dans une tour. Il n’y a de fenêtre nulle part. Trois torches suspendues réchauffent l’atmosphère. Au sol se tient un ectoplasme avachi dont le corps décharné est translucide. S’il n’avait pas relevé la tête, on l’aurait cru sculpté dans de la glace.
William ruisselle. Ses dents claquent sans qu’il ne puisse contenir sa mâchoire. Maintenant le vieil homme le regarde. Où est donc le projecteur qui lui offre autant de réalisme ?
« Calme-toi ! Je ne te veux pas de mal ! Assieds-toi. »
William s’exécute. Chevrotante et grave, la voix l’envoûte. Il sent monter en lui une étrange quiétude, comme si ses craintes lentement s’estompaient.
« Tu es un poltron, n’est-ce pas ? Ton père te traitait de fille à cause de ta grande sensibilité. Au travail, certains se moquent toujours de toi. Tu en souffres beaucoup. Moi j’ai les moyens de te donner une seconde chance.
- Quelle est-elle ?
- Ce soir, ta femme va mourir. C’est écrit dans Les Livres. Il n’y a rien que je puisse faire, mais toi, tu peux encore la sauver.
- Comment ?
- Prête asile à son âme. »
Lentement son esprit se déleste, les tensions, les angoisses, les appréhensions, tout s’échappe par son nez, ses oreilles et sa bouche. William s’illumine, il rêve de seconde chance inespérée, si importante à ses yeux.
« C’est d’accord, j’accepte.
- Tu es très courageux, William. Maintenant, il te faut récupérer ton fils. Pour regagner la Maison Hantée, suis le faisceau lumineux et emprunte le grand escalier. Va mon ami, je suis fier de toi. »

« Chéri, réveille-toi ! »
William ouvre un œil. Il a très mal au thorax. Autour de lui, des ambulanciers s’affairent. Il y a ces geignements, ces plaintes, ces pleurs. On le conduit jusqu’à un véhicule dans lequel on l’enfourne. Alice est là qui grimpe à côté de lui. Elle est sale, elle a du plâtre partout, elle est un peu bizarre aussi. Comment expliquer ça ?
« Nous étions au théâtre ! Tu te souviens ? C’est ta mère qui garde les enfants. Le toit s’est effondré en plein milieu de la pièce… c’est affreux ! »
Sa jolie voix se brise dans un sanglot. William voudrait parler, il voudrait toucher son bras, la rassurer, mais son corps ne lui répond pas. Tout ça n’était qu’un mauvais rêve ! Il s’en sortira.
L’ambulance les dépose à l’hôpital. Des infirmiers prennent William en mains, ils le conduisent dans une pièce, ils crient des ordres, s’agitent, brandissent des instruments. Ils l’intubent. William ne comprend pas tout ce qu’ils disent, il a peur et sa femme n’est plus là.
Il perd connaissance.

« Monsieur ? Hou hou… monsieur ? Tout va bien, vous êtes sain et sauf ! Monsieur, vous m’entendez ?»
William regarde l’infirmière avec inquiétude. Qu’est-ce qui lui prend, à celle-là ? Pourquoi l’appelle-t-elle Monsieur ?
Il s’appelle Alice, Alice, ça n’est pourtant pas compliqué ! Et il voudrait voir son mari.
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MessageSujet: Re: Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques   Sam 30 Sep 2006 - 21:44


Spleen et Idéal


De

SmokeLeDragon


La télé crache son flot d’inepties, c’est à se demander si ce n’est pas mon esprit embrumé qui les invente.

-« A l’aube de la nouvelle réélection de la pyramide grégorienne de Kheops, notre envoyé spécial au pôle Nord vient de se noyer près d’un igloo. C’est une cruelle perte pour le journalisme français, cet homme avait quand même signé plus de trente chèques différents pour obtenir son poste, presque tous en bois alors autant dire que ce n’était pas une couille molle… »

Ma main zappe instinctivement, tombe sur le sixième canal :


-« Grâce à notre nouvelle émission de télé-réelle, nous avons pu ramener le cadavre inanimé de votre mari, Mme X. qu’en pensez-vous ? »


La gagnante de ce divertissement est une grosse siliconée, elle caresse un homme à la peau pourrie :


« Oh ! dit-elle à demi-surprise. Je vais enfin pouvoir me débarrasser de mon vieux vibromasseur ! »

Elle embrasse son cadavre dans le même temps que la télé s’éteint.

Mes jambes me lèvent du sofa où j’avais dû m’échouer, me tirent jusqu’à la cuisine. Le frigo s’ouvre et ma main fouille, saucisson, café, bière et pour finir les précieuses pilules bleues.
On ouvre le couvercle de la boîte où elles dorment, une, deux et trois glissent dans mon gosier.
Ma langue les pousse au fin fond de mon organisme, et je me laisse promener par mon environnement comme un cétacé mort.
Le destin me pousse dans la chambre de ma sœur, sur son lit trop petit pour mon squelette.
Ironie du sort, elle regarde « Sauvez Willy ».


Nous nous étions rencontrés un matin où l’automne pleurait et rendait chauves les arbres. J’étais en retard au bahut, comme j’en avais l’habitude, j’avais un dégoût pour le temps qui court et je m’avérais encore plus méprisant vis à vis de la ponctualité. Dans ma caboche juvénile, je me passais déjà le film que me ressortait le CPE tous les matins de cette année-là :


« M. Johann, serait t’il possible un jour de vous voir venir en même temps que la première sonnerie du matin ? »


Ça c’était l’introduction, toujours la même voix remplie de sarcasmes.


« Et quelle excuse allez-vous me ressortir ? Un décalage horaire entre votre chambre et le reste du pays ? »


« Ou bien un proche mourrant ? » Je connaissais son disque par cœur.


« Les gosses comme vous finissent toujours en prison ! »


Disque qui commençait à se rayer d’ailleurs, l’âge sans aucun doute.

-« Et le pire c’est que je suis sûr que…


… j’en tire une satisfaction personnelle ? Même pas.

-« Bon et bien je crois que vous connaissez le jeu, je vais encore vous organisez un rendez-vous galant avec le balai de la cour. »


Pendant deux petites heures toujours trop longues. La vie est courte, mais lente.


« Filez en cours et si votre professeur vous colle une autre retenue je n’aurais rien à voir ! »


Et la vie continuait.
Jusqu’à ce que.


La petite frangine me réveille, secoue mes vêtements comme de vieux chiffons. Lentement je sors de mon rêve.


« Johann, Johann ça va ? »


Brave petite.


« Bien sûr que je vais bien, je vais toujours bien. »


Ma voix est assez pâteuse pour qu’elle ne puisse pas me croire.
Me lever est pénible, mon dos à la douloureuse impression de tracter un poids lourd, mon crâne se contente d’en supporter le chauffeur. Mon regard glisse vers la fenêtre, n’y trouve que la nuit.



« Johann, je veux dormir ! Lève-toi s’il te plait ! »



Il me plait. Héroïque, je me dresse et garde mon équilibre, tant mal que bien. Je dois avoir une mine statue de cire non-peinte car la petite s’alarme à nouveau :


« Johann, tu es tout pâle ! »


Je fonce vers la salle de bain, glisse jusqu’à la cuvette des toilettes, m’écroule. Mes genoux encaissent le choc comme ils peuvent, mes doigts s’accrochent au rebord de la cuvette. Mon estomac se contracte, il n’y a pas de nourriture là-dedans depuis trois jours grâce à mes coupe-faim.
Je vomis une flaque de sucs qui me brûlent l’émail et l’œsophage.
Fatigué et dégueulasse, je tombe en ruine sur le carrelage de la salle d’eau.


Jusqu’à ce que je me fasse sortir de mes habituelles rêveries matinales par un incident bénin. Une fille, simple et donc belle. La pluie avait caressé son visage et ses traits étaient magnifiques. L’eau collait ses vêtements de tissus clairs sur sa peau, une belle peau blanche.
Le bleu de ses yeux imbibait mon pouls d’une volonté de vivre, pour la première fois je me suis dit que si mon monde était moche c’était pour mieux savourer un tel être. Ma vie n’était pas un sacrifice inutile, toutes les merdes que j’avais endurées étaient des dons pour cette fille.


« M. Johann, vous pourriez au moins vous excuser ! Depuis quand ne regarde t’on pas devant soi
quand on marche ? »


Le petit cri suraigu du CPE me ramène à la dure réalité du préau.
Mon expression de surprise doit ressemblée à celle d’un homme en train de se réveiller car elle sourit.
Et quel sourire ! Une magnifique offrande de joie !
La voix du surveillant en chef se fond jusqu’à devenir croassement au ralenti, grave et inaudible.
Le temps passé à la regarder est trop court.


« Vous êtes d’accord Johann ? »


Je sursaute, presque choqué de l’intervention de l’homme aux sermons. :

« Oui monsieur, je suis d’accord… »


Le visage de mon rival traduit un dégoût profond, j’aurais mieux fait d’écouter.
J’entends les lèvres de l’inconnue fléchir un peu.
Il me laisse filer.
Avant de me retenir à nouveau (et ceci n’est pas un pléonasme) :


« Au fait Johann, vous êtes bien en terminale économique ? »



Glaçant mes os, brisant mon dos, le carrelage me torture. Je respire l’air noir de la salle, toussotes un peu. Le blanc pollue cette pièce, pollue avec son hypocrisie.
Je déteste le blanc. Le blanc c’est la mort, c’est une volonté de masquer la peur, mais c’est le seul moyen de la rendre plus visible. Même dans les ténèbres, le blanc noie tout.
La porte s’ouvre, et mes yeux avec.
Ce n’est plus la sale de bain, c’est une chambre d’hôpital, propre et blanche.
Je suis couché par terre avec perfusion et tout le bordel en vrac sur ma dépouille. Je me sens mort, je pue la mort.
Une petit voix vient en moi, elle me dit :


« Lève toi et renais, tu n’es plus. »


Mes oreilles perçoivent un cri à percer les tympans, je dois encore vivre.
Un peu.


« Oui monsieur, c’est ma section !
- Très bien, cette jeune fille est donc votre nouvelle camarade de classe, soyez aimable avec elle et montrez-lui où aller. »


Je le déteste et je le remercie, lui prend sa confiance et emmène la belle. Mes yeux m’échappent.


« Tu t’appelles Johann c’est ça ?
- Ouais, c’est pas super comme prénom, mais au moins on me reconnaît. »


Cette phrase était nulle ! Vraiment pitoyable.
Enfin, juste assez bonne pour lui tirer un nouveau sourire.


« Et toi, c’est comment ?
- Oh ! C’est encore plus simple… Elia, classique non ?
- Hmm, je ne connais personne s’appelant comme ça, enfin peut-être que je ne connais personne de classique ! »


Mieux qu’un sourire, j’ai droit à un petit éclat de joie qui sonne et résonne comme un morceau de cristal brisé.
Si l’extase avait un nom, je lui aurais donné le sien.


« Non arrête, tu te moques là… Johann c’est pas classique mais mon prénom c’est terriblement banal !
- Banal, peut-être… mais c’est beau et doux, c’est le plus important non ? »


Un docteur me soulève et l’infirmière est terrifiée à ses côtés.


« Allons Johann, qu’est ce qui ne va pas ? »


Ma bouche crache un flot de bave collante, mes yeux se ferment, dans un miroir qu’invente mon esprit je ne vois qu’un être pitoyable. Le médecin semble inquiet, mais pas trop :


« Triplez les doses s’il vous plait mademoiselle, je ne voudrais pas qu’un tel incident se reproduise. »


On me recouche, fait glisser un beau liquide tout jaune dans mes veines en plastiques.
Qu’est ce que je fais là ?
Depuis combien de temps ?
Et surtout, pourquoi ?
Ces questions hantent ma tête sans jamais trouver le repos, je les sens hurler comme la voix de ma mère quand j’étais plus petit.
Mais, je suis encore petit ! Non ? Il faut que je sache, quel âge j’ai au moins, c’est une question de vie ou de vie.
La salle est vide et je remarque le ventilateur qui tourne bêtement, pendu au plafond. Il ne fait pas d’air, il est juste là pour montrer que dans ma chambre… quelque chose bouge.

Je tente de me relever, et cela m’est aussi pénible que la dernière fois dans la chambre de ma sœur. Mais aujourd’hui, je n’y arrive pas et me contente de m’écraser au sol. Tant pis. Mon corps a mal, mon corps souffre. Je rampe sur le carrelage, m’écorche un peu. J’arrive à la porte, la tire tant bien que mal du bout des ongles.

Mon sang me rappelle l’injection du liquide jaune faite quelques minutes plus tôt.
Je dors.



Elle m’avait dit de cesser mes flatteries, qu’elle y était trop sensible. Je savais qu’elle adorait ça. Pour vanter ses qualités, je n’avais pas à me forcer, son corps, son rire, ses yeux, sa voix et son intelligence parlaient pour moi, c’était un plaisir de séduction.
Et nous sommes arrivés devant la porte qui devait être celle de notre classe.


« Tu sais Johann, je n’étais censée arriver que demain… »


Sa phrase commencée en sourire se termine en soupir, toujours un peu de joie aux lèvres.


« Et moi, j’ai l’habitude de ne pas venir en cours, surtout si j’ai une bonne excuse. »


Nous fîmes un petit détour par un endroit très privé et très intime.

Je n’ai jamais douté de mes dons de séducteur, de mes capacités à faire d’une étincelle s’allumer une passion.



« Johann, Johann, comment allez-vous ? »


On croirait entendre ma sœur.


« Je crois qu’il peut nous entendre »


La voix est féminine, belle et douce.


« Essayons quand même le test audio, on ne l’a pas installé pour rien ! »


Ce nouveau son est grave, mâle. Il brise le charme installé quelques secondes plus tôt.


Des bras et des mains me soulèvent, me soupèsent.


« Il a maigri depuis la dernière fois, commente la voix féminine.
- Je te ferais remarquer qu’il maigrit à chaque fois, ma belle. »


On se débarrasse de moi sur un matelas, doux mais un peu dur. Un casque glisse sur mes oreilles, on le branche.
Une voix me parle :


« Bonjour Johann, je ne sais pas si tu te souviens de moi, mais je suis ta petite sœur ! »


C’est impossible, cette voix est celle d’un vieil homme !


« Je sais, tu te demandes bien pourquoi je te parle, pourquoi tu es là, et surtout quel est le contexte actuel. Je vais t’éclairer. Je te parle pour une raison personnelle, si tu es là c’est dans mon intérêt et le contexte est un peu trop fouillé pour que tu puisses le saisir. Ne vas pas chercher des idées de complots, c’est très simple. »


La petite ellipse narrative m’a vu goûter sa langue, sa peau, ses seins, son corps et son cœur. Ma main passe dans ses cheveux, je suis heureux.


« C’est allé un peu vite, tu ne crois pas ? »


Sa question est pleine de doutes et de peur.


« Tu veux recommencer ? »


La mienne est pleine de ruse et de passion.
Sa réponse est celle que j’attendais.

Puis…
Un souffle de vent, rien d’alarmant mais elle a peur. Je la rassure.


« Dites les jeunes, vous vous faites pas chier ! »


Un vieux SDF avec un chien loup nous regarde, ses yeux – bien qu’ils soient loin- reflètent une animosité que je n’avais encore jamais rencontrée.


« Oh ! Excusez-nous, s’empressa t’elle de dire. Nous partons, pas vrai Johann ?
- Ton Johann là, il est peut-être d’accord pour partir, mais qui te dit que moi et ma bête on veut bien ?
- Et nous ? hein ma gazelle, on n’est pas chanceux ! Il nous faut un peu de femmse hein ! »


Nous étions entourés par une douzaine de SDF au moins, leurs chiens hurlaient, le vent fouettait nos visages.
Les plus âgés d’entre eux cognait le sol pavé de leurs bottes, un son de sabot annonçait leur venue, ils hurlaient comme des bêtes fauves. Les autres, fidèles suivants sortent de leurs caves par des portes rouillées, tout en psalmodiant comme des dévots.


« Ne… ne nous touchez pas ! »


Mais ils n’écoutaient pas, je serrais Elia contre moi. Lentement, nous reculions.


« J’ai peur, Johann, j’ai si peur… »


Moi aussi j’avais peur.



La voix de ma sœur me donnait sueur froides sur sueur froides…


« … tu comprends Johann, tu n’aurais pas engrossé cette jeune pute, ma greffe d’utérus pour laquelle papa et maman l’ont fait venir aurait été une réussite. »


Le casque me brûle, le fil semble m’étrangler. L’air devient sec, étouffant.
Je ne veux plus d’air.


« Ça va mal Johann ? Petite nature… »


On tape sur un ordinateur.


« Il capte le message ! Son cerveau est opérationnel !
- C’est vrai, fais écouter la suite du message !
- Ouais, je la lance ! »


Un pleur inhumain me ramène à l’écouteur :


« Tu te demandes ce qu’est ce bruit je pense ? Et bien, c’est ton enfant ! Oui, ton fils, la chair de ta chair, enfin de ta chair et de celle des quelques clodos qui ont violé cette putain de donneuse !
Un enfant hideux, dont je n’ai pas pu avorté, sinon j’y serais passé mon état étant critique !
Un enfant avec des yeux partout, des lèvres fondues, une peau noire et rongée par les vers.
Un enfant qui m’a exclu malgré lui de cette société.
Mais toi, pendant ce temps où étais-tu ? Tu te droguais, tu étais ailleurs, et il a fallu que je piège tes pilules pour que te calmer ! Mes médicaments t’ont plongé dans un coma… de dix ans et tu l’as bien méri…


- Ey ! Y’a un problème là ! Renvoies la sono !
- J’essaye ! Ça marche pas ! »


On martèle un clavier, on transpire, on angoisse, on jure. Mes yeux s’ouvrent. La salle est toujours blanche, toujours synthétique.
Dans le fond, la porte s’ouvre et crache un flot de petits hommes tout en bleu et en képis.


« Police ! On ne bouge plus ! »


J’avais essayé de la consoler, mais elle ne m’écoutait plus, avec le recul je vois qu’elle avait raison.
Sa chair magnifique avait subi l’insulte masculine d’être pénétrée sans être aimée.


« Johann, tu ne m’as pas protégée… »


Et elle le répétait sans se lasser, si bien que par pure lâcheté je suis parti.
Avec le temps j’ai appris qu’elle était morte, je me suis fait renvoyé du lycée, mes parents me rejetèrent, seule ma sœur me supporta. Je prenait drogues sur drogues. Je me plongeais dans la lecture des poèmes romantiques, j’étudiais seul, j’écrivais seul.
Je me rappelais le moment idéal passé avec cette femme, rêve incarné.
Et cela ne faisait que rouvrir la douleur du spleen qui me dominait.


Je suis assis dans un bureau de policier, on m’apprend que mes parents sont morts, que ma sœur s’est suicidée. Je m’en fiche. On me fait passer des tests, les résultats sont formels, je suis bien moi.


« J’avoue qu’après avoir retrouvé votre corps carbonisé on ne pensait pas vous revoir ! »


C’est le légiste.


« Mon corps, carbonisé ? Mais, je ne suis pas dans un corps, là ? »


Les policiers n’osèrent pas me répondre, prévoyant sûrement ma réaction. Ils mirent un miroir devant moi, et je me découvrais.

Un enfant avec des yeux partout, des lèvres fondues, une peau noire et rongée par les vers.
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MessageSujet: Re: Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques   Sam 30 Sep 2006 - 21:45


Je me lève


De


Azarian








1 septembre 2006,

Le vent océanique, souffle au dehors, sur les parois du building balayé de pluie. Dans l’appartement l’orage a commencé, mon futur ex-petit ami assène ses reproches au rythme cadencé d’un cheval au galop, j’interromps sa diatribe de temps à autre d’un hurlement offensé, de croassements indignés. Je fuis vers le balcon. Un éclair de rage passe dans la pièce. Le silence reprend brusquement ses droits. Les pas de cet homme que je n’aime plus, crissent sur le parquet, la porte d’entrée grince lentement, laissant parvenir la mélopée sinistre de la chaîne Hi-Fi du voisin.

Le claquement de la porte résonnait encore dans mon crâne, comme un gong étourdissant, se conjuguant avec la violence morale de la rupture qui venait d’avoir lieu. « Une histoire de cul qui finit », pensais-je douce-amère, « l’histoire de ma vie », me repris-je plus lugubre.
J’étais soudain seule, dans un appartement passablement dévasté, jonché de cadavre de produits de consommation : mégots, cannettes de bière, papiers d’emballage divers et incertains. Ce lieu n’était que le reflet d’une vie express, une vie jetable.

Je me lève, pour travailler, manger, dépenser, oublier.

Les jambes pendant dans le vide à travers les barreaux de mon balcon, j’allumais une cigarette dont les volutes se perdirent dans le crépuscule s’avançant. La pluie ayant fait place à une bruine infime, les bruits du centre-ville en contrebas m’attirèrent.

En dessous, on hurle, on klaxonne, on s’esclaffe, on s’interpelle. La foule pressée des travailleurs a fait place à la faune des fêtards. Les pubs avalent les passants bien égayés et les recrachent bien avinés, soulagés de leurs billets. Les décibels endiablés des « dance floor » s’échouent sur le trottoir et viennent se perdre dans les vrombissements des moteurs. Tandis que des groupes de piétons excités se créer, se bousculent, et se mélangent.

Je connaissais tout ce que cette vie nocturne pouvait procurer de superficiel et d’éphémère, danser, boire, s’amuser, s’amouracher pour une semaine, un jour, une heure. De mon lointain observatoire, je me sentais soudain bien loin de ces préoccupations, mais une question me submergea, une question d’enfant, tellement simple : « Mais pourquoi cette vie ?». N’ayant pas encore compris qu’elle était obsolète.

*
* *


2 octobre 2006,

L’inspecteur Miyamori écrasa l’accélérateur, faisant ronfler les chevaux de son coupé. « S’agit pas d’arriver après les pompiers », se justifia-t-il auprès de son collègue. Celui-ci, étreignait anxieusement la poigné de la portière, en hululant un pathétique « freine bordel ! ». La pluie, après une accalmie reprenait de plus belle, noyant le pare-brise d’un déluge sonore et visuel. Constatant que son collègue prenait une dangereuse teinte verdâtre le conducteur, serra la bride à son bolide, et passa au trot. Qu’importe la destination était atteinte, Miyamori se tordit le coup au-dessus du volant pour distinguer les immeubles. La voiture n’avançait plus qu’au pas, puis stoppa. « Sinistre cette rue. Pour un peu, une fois vidée, on entendrait les corbeaux ricaner », dit-il.
- En attendant, les pompiers sont déjà là, autant pour ton petit rodéo ! Maugréa l’autre.
- J’espère qu’ils ne vont pas nous gâcher le travail, reprit l’oriental, encore une main sur la portière ouverte du véhicule et observant une mince silhouette dangereusement penchée au dernier étage d’une des tours. Une vague impression de déjà vu le tarauda.
Les deux policiers, s’engagèrent par une porte de service qui grinça de reproche, et attaquèrent les escaliers d’un pas irrégulier, leurs menottes cliquetant bruyamment.
- Pourquoi on se fait chier à passer par les escaliers ? Lâcha l’éternel mécontent.
- Pour éliminer ton sur poids, t’as vu tes derniers tests d’aptitudes, rétorqua Miyamori.
- Va chier Bruce Lee !
- T’as raison je ne voudrais pas encourir la colère d’un sumo.
- …
La litanie angoissante du vent dans la cage d’escalier interrompit les deux hommes. Rendu au dernier palier, un pompier surgit à leur rencontre.
- Salut les gars, on vous laisse le bébé, pour nous c’est mort !

*
* *


1 septembre 2006,

De là-haut, j’observais l’être qui venait de quitter ma vie, il était insignifiant, d’ici il était insignifiant en tout. Sa pauvre silhouette disparut au coin de la rue. Bientôt des camions de pompiers firent leur apparition. « La cavalerie rapplique, encore un abruti qui a jeté son mégot dans une poubelle », pensais-je. Le son des sirènes résonnait dans le quartier, et les badauds vidaient la place. « Tiens c’est notre immeuble qui a gagné le pompon, la vieille bécasse du cinquième aurait passé l’arme à gauche ? ». Des bruits de course me parvinrent du couloir, et ma surprise fut totale quand ma porte éclata sous un coup de bélier. « Putain ! Ma porte ! » Criais-je, tandis qu’un pompier fonçait vers moi. Il posa deux doigts sur mon cou. « Bah vas-y te gène pas beau brin », lançais-je.
- Morte, lâcha-t-il les yeux dans le vide.
Les perspectives basculèrent lentement tandis que je prenais conscience de mon décès.

Aujourd’hui je me lève pour mourir.

*
* *


2 octobre 2006,

Alors que son opulent collègue s’approchait du corps avachi sur le balcon, Miyamori inspecta les lieux rapidement. L’appartement luxueux était soigneusement rangé, immaculé. L’inspecteur, tripotant un bibelot de décoration, s’adressa à l’un des pompiers encore sur les lieux :
- Comment se fait-il que vous soyez toujours là avant nous les mecs ?
Le gaillard sourit en coin pour lui répondre :
- A votre avis quand les gens ont un doute, qui préfèrent-ils appeler en premier, les gentils soldats du feu, ou les vilains messieurs bleus ?
- Un point pour vous, concéda Miyamori alors que son collègue s’approchait la mine soucieuse.
- Je crois que tu devrais voir le mort, dit-il.
- Quoi ?
- C’est le type qu’on cherchait.
L’incompréhension laissa la place à la surprise sur les traits de l’inspecteur. Il saisit soudain d’où lui venait l’impression de déjà vu. Un mois plutôt on avait retrouvé le cadavre d’une femme sur son balcon contusionné à la tête, exactement dans la même position, l’assassin, probablement son amant, avait pris la fuite et restait introuvable jusqu’à ce jour. L’inspecteur craignit subitement d’avoir affaire à un serial-killer. A la vue du corps, ses inquiétudes disparurent.
- Dieu ! S’exclama-t-il.
- Ouaip, reprit son collègue. Pas de doute ce n’est pas un meurtre, le bonhomme a été bel et bien foudroyé. Regardes un peu les mains qui tenaient la rambarde cent pour cent carbone !
Cependant, un malaise envahit Miyamori quand il aperçut la brûlure à la tête du cadavre. « Exactement au même endroit », murmura-t-il.

*
* *


2 octobre 2006,

« Tu as payé ton crime ». Je contemple une dernière fois le cadavre de mon meurtrier, cette fois ma victime, entourée de policier. Le balcon s’estompe petit à petit. Où suis-je ? Le tonnerre gronde au loin dans les ténèbres. Du néant le bruit d’un galop retentit. L’ombre d’un cavalier se dessine peu à peu, il ralentit à mon approche. Les sabots résonnent comme le glas, au tréfonds de mon âme. Je ne parviens pas à distinguer des traits sous le capuchon tourné vers moi. Le spectre tend un bras, l’index pointé vers de lourdes portes émergeant de nulle part. Alors retentit sa voix malsaine, dans une langue gutturale derrière l’ouverture, des milliers d’autres y répondent.

Aujourd’hui je me lève au royaume des morts.



Fin
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Textes de l'AT3 : Sonorités Fantastiques

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