SerpentSonge Redacteur

  Age : 23 Inscrit le : 07 Mai 2008 Messages : 76
| Sujet: Les petites larmes pourpres Mer 7 Mai 2008 - 19:12 | |
| Petite nouvelle écrite en 2004. Je l'aime bien, j'espère que ça sera réciproque. Rien à voir avec les rivières pourpres (on me l'a déjà demandé).
« Pas la peine d’ouvrir la bouche, je peux entendre ce que tu veux me dire. Un don de l’âge et de l’expérience je suppose.
Je suis un peu las de cette vie… Pourtant je ne suis pas si vieux, je n’ai qu’un demi-siècle finalement et les ténèbres m’ont jusqu’ici bien conservé… Je me sens encore la force de tuer un homme d’un geste. Les gens ne comprennent pas à quel point, nous autres changeons, de corps comme d'esprit. Beaucoup de choses changent sans même que l’on en ai conscience. Pense à une main humaine douce, fine, molle aux bouts rabougris et compare la à la mienne, cette main énorme, noire, forte, comme taillée dans du roc. Une main dangereuse aux doigts griffus. Maintenant tu vois la différence. La main des hommes est un outil, la nôtre, une arme. On a dit que j’étais le premier de mon espèce. Ce n’est pas le cas. En vérité, j’ai appris que d’autres étaient venus avant moi. Beaucoup étaient trop faibles et n’avaient personne avec qui partager leur douleur. Leur nature les a brisé. Cela ne pourrait plus arriver, aujourd’hui nous assistons nos jeunes à peine sortis du berceau. À moins qu’ils ne se retrouvent aux mains de votre armée. Dans ce cas là, la solution est plus radicale...
Quant à moi ? J’eus de la chance, mais tu peux être sûr que mon enfance ne ressembla à aucune autre. Je grandi dans une cave, caché de tous. J’étais à l’abri de leur regard, ils l’étaient de mes violences. Quand j’y pense, ma mère eut vraiment énormément de courage de m’avoir assumé seule. Cela pour une simple raison, j'étais son unique enfant, s’il en avait été autrement, je suis certain que je n’aurais pas survécu.
Pourquoi ce silence ? Tu me trouves dur avec elle ? C’est vrai, je lui dois doublement la vie, par ma naissance et par sa protection attentive. Sans elle, je n’aurais pas eu l’insigne honneur d’être le premier à survivre. L’honneur de cette vie de paria… Cette vie de souffrance. Toute ma vie j’ai dû fuir, courir pour échapper à des gens qui m’avaient déjà jugé et condamné. Tout cela je le dois aux aléas de ma naissance. Est-ce bien juste ? Tant de choses te sont déjà imposées alors que tu n’as même pas encore pris conscience de ton existence. Que peut-on y faire ? Moi et tout ceux de mon espèce, crois-tu que l’on ait voulu être différent ? Pas le moins du monde, sois en sûr. J'aurais pu devenir homme d’affaire à Wall Street, mais puisque ce n'est plus dans l'ère du temps, je serai autre chose, de plus... Actuel.
J’espère que tu es aussi curieux que tu sembles l’être. Ça fait si longtemps que je n’ai pas parlé à un être humain. Je ne voudrais pas manquer cette occasion. Je suis ici depuis tant d'années que j’en ai presque oublié l’écho de la voix des gens de votre race. Je n’ai plus rien à faire là-haut de toute façon. La lumière me fait mal, et les gens encore plus. Les jeunes de mon espèce comprendront ça un jour…
Comment tout ça a commencé ? Par des larmes. Quand j’étais encore avec elle, ma mère me rapporta souvent, avec un sourire tendre, que j’avais été un enfant turbulent avant même ma naissance. Je m’agitais à tel point que son ventre en était bleu par endroits. Plus tard, je devins un bébé râleur, ne cessant de pleurer la nuit. Puis les larmes rouges commencèrent à couler, premier stigmate du destin qui m’attendait. Les gouttes de sang séché sur les joues d’un enfant endormi. Elles avaient dû effrayer ma mère au plus haut point car elle contacta un médecin. Celui-ci s’était montré plutôt rassurant, il ne traita ça que « d’une malformation mineure sans incidence sur le développement du nourrisson » et que tout cela devrait disparaître petit à petit.
Pardon ? Oui, je suis bien d’accord avec toi, les médecins sont parfois bien trop sûrs d’eux… Bien trop… Pourtant, une chose dans son diagnostic me paraît plutôt sensée. Cette malformation était, selon lui, douloureuse pour l’enfant et devait être la cause de son caractère difficile. Il est vrai, pour autant que je m’en souvienne, que la douleur qui est la mienne, je l’ai toujours porté. J’ai appris bien plus tard qu’il s’agit là d’un fardeau commun à toute notre race car nous souffrons sans cesse, nous souffrons dans nos os, dans nos chairs, dans nos têtes, nous sommes devenus adulte avant même d'avoir été enfant. À mesure que le temps passe, cette douleur devient presque imperceptible, mais ne s'efface pas pour autant. Elle est toujours là, présente, tambourinant à nos tempes comme les battements d'un coeur sinistre, assurant le rythme de nos vies souvent courtes mais toujours violentes. À l'époque, ma mère fût soulagée et supporta avec patience mes sautes d’humeur et essuya, à chaque fois que cela était nécessaire, mes petites larmes pourpres.
Tu vois comme tout peut partir d’un petit rien. Maintenant, avec le recul, c’est facile de se dire : les fous ! Mais pourquoi ne se sont-ils pas plus inquiétés ! La réalité paisible de notre petit monde a des fondations épaisses, difficiles à mettre à bas.
Les taches sur mon corps sont venues bien plus tard… Oui, ma nature ne s’est vraiment manifestée qu’à l’âge de huit ans. Généralement ces évolutions ne se développent que bien plus tard, cela fait de moi un enfant précoce. Une des raisons de ma survie je suppose.
Ma douce mère prit peur, mais comme je te l’ai dit, j’étais tout pour elle. Pour rien au monde, elle n’aurait permis qu’on me retire de sa garde. Et, quelle que fût mon étrangeté, peu importait pour elle. Ce qui comptait, c’était que je sois toujours là, auprès d’elle. Elle avait déjà vécu mes petites larmes pourpres, elle survivrait à mes marques sombres…
Elle n’avait pas vraiment conscience de ce que j’étais sur le point de devenir, tu sais. Trop aveuglée, sans doute, par son attachement pour moi. Elle se doutait, par contre, que le monde n’accepterait pas ce que je suis. Je vécus donc reclus. Elle m’apprit à me méfier des « autres gens ». J’ai dû apprendre à me faire discret, ce qui ne me fût pas si difficile. Après les premières larmes de sang, j’avais développé un goût inné pour l’ombre et le silence.
Vos jeunes enfants ne cessent de geindre, de crier, de pleurer, de demander des choses et d’autres. Vous vous rassurez en vous disant qu’ils sont curieux, que c’est de leur âge. Vous me faites rire. C’est justement parce que l’on vous a laissé brailler dans votre jeunesse que vous êtes des proies si faciles aujourd’hui. Trop de bruit ! Vous faites toujours trop de bruit ! Vous frétillez comme des petits poissons hors de l’eau, comme si vous aviez besoin de vous entendre exister. Vous en oubliez toute méfiance.
La méfiance, voilà la chose la plus importante qu’elle ait pu m’apprendre. Pratiquement, la seule chose qu’elle ait pu m’enseigner. La méfiance de tous envers tous. Le monde n’est pas là pour te faire des offrandes, le monde n’est pas là pour n’être que douceur et amour. Ma mère par contre, dans les premiers temps, débordait d’affection, de baisers, de caresses, de gentillesses et d’attentions. Je haïssais ces choses et, quand je devins suffisamment âgé, je finis par le lui faire comprendre.
C’est à ce moment là que les choses changèrent, la peur déjà présente en elle s’amplifiait à chacune de mes colères. J’aimais bien mes colères silencieuses, voir son visage se déformant sous la terreur. Je me sentais puissant, j’avais l’essence d’un prédateur. Je dominais. Elle dû se résoudre à me mettre des chaînes. Geste futile tu t’en rends bien compte. Ma force n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, mais elle avait cette fougue qui m’aurait fait soulever des montagnes. Quand elle comprit que tout ça ne servait à rien, que toute emprise sur moi était maintenant passée, je pense qu’elle songea à m’éliminer mais je ne lui en laissai pas le temps.
Oh ne fait pas cette mine déconfite, le meurtre est très exagéré. Même la première fois, cela n’avait ni l’extase ni le dégoût que l’on s’imagine. Ce n’est qu’arrêter une petite chose étrange qui se tortille sous vos doigts. Le silence qui en découle par contre… C’est un acte naturel, bien plus sensé que la plupart des gestes que vous accomplissez, vous les hommes. Vous avez tort de donner au fait de tuer une si mauvaise image, même si, je l’accorde à ton espèce, il est difficile de créer une société stable où le meurtre soit autorisé. Cela me rappelle un texte qui m’avait marqué. Cela disait, « quant aux faibles, aux malvenus qu’ils périssent et qu’on les aide enfin à périr. Tel doit être le premier principe de notre compassion ». Pertinent ne trouves-tu pas ? Cela vient d’un de vos philosophes dont le nom m’échappe… Ah oui, Niestche, un homme fascinant.
Pardon ? Je trouve excessif de me traiter de monstre. Tout ça n’est qu’une question de survie après tout. Tu dis que n’est pas humain de faire ça ? Quelle douce croyance. Je ne crois pas que ma nature humaine, ou mon « âme », m’aurait empêché d’accomplir cet acte. Mais j’admire l’hypocrisie. Même après l’avoir longtemps observé je la trouve toujours aussi fascinante… Tu es comme les autres de toute façon. Les hommes se cachent toujours derrière leur soi-disant humanité. C’est un mot d’ailleurs que je n’ai jamais compris. Comment un homme peut être plus humain qu’un autre ? La haine, la cruauté ne sont-elles pas des qualités propres à l’homme ? Et cette fascination pour la violence, n’est-elle pas humaine ? Oh, ne te révolte pas ainsi, tu sais bien que j’ai raison. La nature humaine est ainsi faite. Si, aujourd’hui, je devais donner une interview aux médias, selon toi, qu’est-ce qui les intéresserait le plus ? Ma vie ou mon expérience de la guerre ? La guerre bien sûr, toujours la guerre, encore la guerre. La violence attire les hommes, comme les flammes attirent les papillons. Et ils s’y brûlent les ailes, car ils ont trouvé plus fort qu’eux. Nous.
Et ces démonstrations de force tellement futiles dont vous étiez capable ! Toutes ces énormes choses, lourdes, pataudes, à quoi servent-elles quand les armes de vos ennemis sont la nuit, une paire de griffes et un sac d'explosif ? Et le plus amusant dans tout cela, c'est que nous n'avions rien inventé. Nous n'avons fait que suivre la tendance du moment.
Comment tout ça m’a mené là ?
…
Non, non, ce n’est pas vous qui m’avez contraint à vivre ici. C’est ma nature même qui l’a voulu. Les vieux loups apprennent à aimer la solitude. Les jeunes aiment la compagnie de leurs pairs. Il est bon de s’entourer de ceux qui vivent le même calvaire. C’est touchant. Eh oui, nos jeunes sont comme les vôtres, rebelles, agités, destructeurs… Naïfs aussi. Malheureusement pour vous, ils sont plus forts aussi, plus enclins à la violence. Beaucoup ont perdu toute raison... Je pense à eux. Ils sont si plein d’espoir… Le temps n’en laisse aucun. À comprendre de quoi la vie est faite et ce qu’elle nous réserve encore, tu en oublies vite ce que signifie Croire.
Tu dis ? Oui, tu as raison de réagir ainsi. Je ne suis qu’un vieux radoteur. Un prédateur aux griffes usées. Ici, je n’ai plus que des rats à chasser et, bien que j’ai un profond respect pour ces charmantes créatures, leurs couinements craintifs ne sont rien par rapport à la peur qu’on lit sur un visage. Voilà une image plus nourrissante que mille de ces bêtes.
Oui, j’ai participé à cette boucherie, et oui, j’ai tué. J’ai tué tant et tant, mes griffes ont fait couler tant de sang, que je suis surpris qu’elles ne soient pas devenues écarlates. J’y ai même cru, tu sais ! Oh pas longtemps. Au bout d’un certain temps, les meurtres et les pillages finissent par lasser. Quelques uns y prenaient goût… Beaucoup même et de plus en plus. À croire que nous avons été créé pour ça. Et oui, les vaillants combattants de l’oppression n’étaient pas si beaux et propres sur eux que leurs chefs utopistes se plaisaient à le croire.
…
Ce conflit était inévitable. Nous sommes trop différents. Il serait tout de même dommage que vous mourriez tous à cause de votre intolérance, ou à cause de la nôtre…
Si je vous hais ? Non, non, loin de là. Ces choses là, la violence, la colère, c’est bon pour ceux qui ont une cause. Ce sont de petites bêtes, qui nous mordent, nous agitent, et nous rongent, mais généralement meurent avant nous, quand elles ont fini de consumer toutes nos passions.
Dis moi, qui gagne là haut ? Nous ? Ah oui ? La Bête aurait vaincu l’Esprit finalement ? Oui, cela me fait sourire. Tu sais, les miens, après vous avoir tous éliminé, s’ils y arrivent, finiront par s’entretuer ou par se cloîtrer chacun dans son trou, comme je le fais moi-même. Et tous, crèveront comme des cloportes. Les heureux seront ceux qui auront donné leur vie durant la guerre. Mourir avec l’espoir, c’est beau non ?
Mais j’ai toute confiance en l’homme ! Il possède, en commun avec le rat et le cafard, un instinct de survie particulièrement développé. Même nous, et notre soi-disant retour à la nature sauvage, n’avons pas cette faculté de s’accrocher à la vie comme punaise à son dîner. Non, il faut bien le dire, sur ce point, l’homme est digne d’éloge. Finalement tout ça, cette liberté tant désirée ne nous servira à rien. Nous la gâcherons comme vous l’avez gâché. Nous finirons comme vous avez fini, dévoré par nos propres démons.
Tu veux savoir ce que sont vos démons pour moi ? Mais non, ce n’est ni l’avarice, ni la luxure, qui vous ont perdu. Les coupables portent plutôt les noms de crainte, d’intolérance et de suffisance. Cette arrogance malsaine qui vous a voilé les yeux. Nous n’étions que des anomalies éparses pour vous. Vous n’avez pas su déceler en nous ce potentiel, cette ambition de domination. La liberté et tous ces grands mots, tu peux continuer à y croire si tu veux. La vérité est bien moins rose. Nous étions avides. Avides de votre semblant de pouvoir. Avides, justement, de cette arrogance déplacée. Nous étions autre chose et nous voulions votre place.
Je te l’ai déjà dit, je le répète encore, nous ne ferons pas mieux que vous.
...
Mais non, ne fais pas cette tête. Dans le fond, tout continu. La nuit succède au jour et le jour précède une nouvelle nuit. Le temps continuera encore longtemps de s’écouler. Ce monde doit bien avoir prévu une mort pour moi, un de ces jours. En vérité, je ne suis ni effrayé, ni impatient. J’attends mon heure... »
« Tu m’écoutes au moins ? »
Un long silence traversa la sombre salle taillée à même le roc. L’homme inerte, les yeux perdus fixant la pénombre, ne répondit pas. Plusieurs mètres au-dessus de lui, la lumière du jour entrait par la faille de laquelle il était tombé, révélant son corps. Du sang séchait le long de son menton. Il avait dû mourir sur le coup. |
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