Les Songes du Crépuscule

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J’ai des tâches jaunes

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Atlantar
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MessageSujet: J’ai des tâches jaunes   Mar 22 Avr 2008 - 16:02

J’ai des tâches jaunes



C’est maman qui l’a dit. Et ça fait quand même un bout de temps. Avant j’en avais qu’une seule, dans le dos. Maman et Papa pensaient que c’était un petit défaut de la peau, à ma naissance. Mais la tâche en a fait d’autres, plus petites, et maintenant j’en ai de partout. Moi, ça m’énerve, parce qu’à l’école les autres ne veulent plus jouer avec moi, parce que mon grand frère n’arrête pas de se moquer de moi, parce que papa ne veut plus me parler ou me prendre dans ses bras à cause de la contagion. Et parce que maman me regarde comme ceux qui se retrouvent devant Godzilla, à la télé. Je ne sais même pas ce que c’est que la contagion.
« Tu vas rester à la maison, le temps que tu guérisses », elle a dit. Mais moi, je n’en ai pas envie. D’abord parce que la maîtresse, c’était la seule à être gentille avec moi. Et ensuite parce que la nounou, elle me dit toute la journée de rester dans ma chambre. En plus elle n'est pas belle. Elle a des tâches de rousseur, et un chemin de fer dans les dents. Et elle ne veut pas que je regarde la télé. Tout ça, c’est de la faute à maman. Elle pourrait ne pas aller à son travail, et rester avec moi. Je lui montrerai que je suis encore comme avant, et que je ne suis pas un risque de contagion. Elle arrêterait de me regarder comme Godzilla à la télévision. Elle pourrait, mais elle ne veut pas. Alors c’est sa faute tout ça, si j’ai des tâches jaunes partout sur les bras, et sur le ventre. La nounou dit que ça fait Télétubbies, elle croit que ça me fait plaisir, mais les Télétubbies c’est pour les bébés. Et j’en suis plus un. Même si je ne comprends pas tout, comme contagion ou comme pourquoi j’ai des tâches jaunes. Sur les jambes, et sur les pieds. Je lui ai demandé l’autre soir, à Maman, si elle avait eu aussi des tâches jaunes quand elle était petite. Elle m’a dit qu’elle avait eut la jaunisse, mais que ce n'était pas pareil. Que moi, en plus, je ressemblais à Casimir. Je m’en fiche de Casimir, je ne sais pas qui c’est. Alors ça m’énerve encore plus, et aujourd’hui, j’ai décidé de me venger. La nounou, elle regarde les clips à la télé. Le son est tellement fort qu’elle ne m’entend même pas sortir de ma chambre. Je vais dans la cuisine. J’ouvre le placard fourre-tout, comme il dit Papa, et je vole un sachet de ballons de baudruche, et un entonnoir.
Mon grand-frère, il me traite d’alien. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Je l’ai vu dans un documentaire. Les aliens, ce sont des martiens. Et les Martiens, qui viennent de la planète Mars, ils sont petits, et ils sont verts. Moi, j’ai beau être petit, je ne suis pas vert. J’ai des tâches jaunes. Et ce n'est pas drôle, mais ça le fait quand même marrer, Adrien. Pour son anniversaire, il a été trop gâté par Papa. Il lui a offert un vrai petit laboratoire pour faire des expériences de physique-chimie. Avec pleins de produits dangereux. Je m’en fiche un peu, je ne sais pas ce que c’est la physique-chimie. Mais du coup, je peux plus entrer dans la chambre d’Adrien. Remarque, c’est peut-être aussi à cause de lui que Maman me regarde comme Godzilla. C’est lui qui le premier a crié : « ah !! On dirait le fils de Godzilla ! » Maman l’a cru. Papa le dit souvent, qu’elle est trop naïve. Naïve, c’est quand on croit tout ce qu’on nous dit. Je ne suis pas naïf : je ne crois pas Adrien quand il me dit que je suis un alien. Et puis de toute manière, je m’en fiche. Je ne sais pas qui c’est le fils de Godzilla. De la cuisine, je passe dans le couloir. Au fond, il y a la chambre de mon grand-frère. La vengeance est un plat qui se mange frais. Ou froid, je sais plus. Mais pour me venger, je pénètre dans la pièce interdite. Il y a aménagé une table sur des tréteaux. Dessus, il y a des tubes, des petits vases, des verres. Et en dessous, des bouteilles colorées. Je vole celle qui en jette le plus. Une avec une tête de mort et deux os, comme sur les drapeaux pirates. Ca, ça va l’énerver. J’arrive à peine à déchiffrer ce qu’il y a marqué dessus. De toutes façons, je m’en fiche. Je ne sais pas ce que c’est que l’acide chlorhydrique.
Enfin si. Acide, je sais ce que c’est, j’ai vu ça dans un film. C’est un liquide qui passe à travers le sol et qui ressort par le plafond d’en dessous. C’est impressionnant mais c’est surtout marrant. Dans le film, tout le monde en avait peur. Et donc personne ne s’en approchait. Il y en a eu qu’un seul, qui s’est pris un peu d’acide sur la main. Les autres ont dû le soigner. Le docteur aussi est venu pour me soigner, pour me guérir des tâches jaunes qui grandissent. Il a écouté à l’intérieur de mon corps avec un bouton de métal très froid relié à ses oreilles, il m’a fait tirer la langue et a regardé ce qu’il y avait à l’intérieur de mon corps avec un bâtonnet de glace. Il a touché mes tâches, ensuite. Il n’a rien trouvé d’anormal. Pour lui, tout allait bien. Il pense que, peut-être, mon corps « réagissait à une surdose de stress ». Il a conseillé ma mère de m’emmener voir un psychologue. Mais qu’il allait tout de même prendre des précautions, et me faire une piqûre. Moi, je m’en fiche pas mal de ce qu’il pense, je ne sais pas ce que c’est un psychologue. Mais je n’aime pas les piqûres. Et celle-là m’a fait mal, et je me sentais fatigué après coup. Maman m’a dit que c’était parce qu’elle avait expliqué au docteur que j’étais trop imaginatif, que je faisais tout le temps des bêtises, et que je ne savais pas me calmer. Et que si je ne voulais plus que le docteur me soigne à coups de piqûres, il fallait que je me tienne tranquille. Je me suis tenu à carreau. Mais ça n’a pas suffit. Le docteur revient aujourd’hui. Pour me soigner à coups de piqûres. Et puisque j’ai décidé de me venger, j’ai échafaudé un plan. En repassant par la cuisine, je vole une bouteille d’eau.
La fenêtre de ma chambre donne sur la rue, et elle est juste au-dessus de la porte d’entrée de l’immeuble. Je pousse ma petite table de travail, sur laquelle je fais mes devoirs d’habitude, jusque sous la fenêtre. Dessus, je pose la bouteille d’acide d’une main, la bouteille d’eau de l’autre et les ballons de baudruche que j’avais coincés sous mon bras. À l’école, mes copains m’appréciaient pour mon talent. J’étais le confectionneur en chef de bombes à eau. En plus, je sais viser. J’ouvre la fenêtre, et passe la tête pour regarder en bas. Si tout fonctionne comme je le pense, avec l’acide dans les bombes à eaux, je vais faire un trou devant la porte d’entrée. Le docteur ne pourra plus passer, et quand il verra que c’est un trou fait à l’acide chlorhydrique, il s’enfuira. Comme dans le film. Je m’accroupis, déchire l’emballage en plastique des ballons, et en sort un vert et un rouge. Le premier, je le remplis d’eau. J’en mets un peu par terre, mais ce n’est pas grave. Par contre, je fais très attention avec l’acide. J’utilise l’entonnoir pour bien le verser. Puis, je noue la boule flottante qui se déforme sous la pression des deux liquides. Je la pose sur le rebord de la fenêtre et je recommence l’opération avec le ballon rouge. Et lorsque je le place sur l’extrémité de la fenêtre, je m’aperçois que le ballon vert suinte. Des gouttes perlent à sa surface rugueuse. J’aurais pu penser que c’était à cause de l’eau que j’avais renversé, mais quelque chose m’a dit que l’acide, au lieu de faire un trou devant ma porte d’entrée, allait percer ma bombe. J’ai juste le temps de réagir, et de larguer l’engin. Je le regarde tomber de deux étages, et exploser dans un grand « splash ! », éclaboussant le trottoir et le tâchant de sombre. Il y a même eu un peu de fumée. Je rigole. Et pour condenser l’action, je balance le second ballon.

Je regarde le ciment noir. L’effet n’est pas sidérant comme dans le film. Il faut que j’attende un peu, peut-être. Heureusement que je sais bien viser – aux billes, c’est moi le meilleur – car les bombes sont tombées pile devant l’entrée de l’immeuble. La porte s’ouvre d’ailleurs. Munie d’un balai à serpillière, la concierge et son crâne à moitié chauve, Mme Barbute, surgissent. Je me cache juste avant qu’elle relève la tête pour me voir. Elle a dû assister au bombardement. J’avais oublié qu’à cette heure là, elle nettoie toujours le hall d’entrée. Et si elle nettoyait mon plan par la même occasion, il tomberait à l’eau. Il faut que je réagisse, sinon bonjour les piqûres, et au revoir la vengeance, et bonjour la fessée de maman, et bonjour la branlée de papa ! Je réagis. J’ai besoin d’une troisième bombe ; il faut neutraliser la vieille. De toute façon, je m’en fiche. Je ne l’aime pas Mme Barbute. Mme Barbute le calebute, je l’appelle. Elle ne veut pas que je joue au foot dans le jardin. Elle ne veut pas que je fasse du vélo près du parking. Elle ne veut pas que je lance des pétards par ma fenêtre. Tant pis pour elle. Je remplis un ballon bleu. Je ne me précipite pas, pour bien faire. Je le noue et me re-penche par la fenêtre. Mme Barbute n’est plus là. Disparu le calebute. Je rigole. C’est comme si le trottoir se retrouvait à poil. Le ballon commence à fondre. Que faire, sinon s’en débarrasser avant qui ne troue ma chambre. Je le pousse légèrement pour qu’il bascule, et durant sa chute, Mme Barbute refait surface, avec un seau d’eau et son éternel balai. Elle n’a même pas le temps de poser le seau que la bombe explose sur son crâne. Elle crie, de surprise d’abord, puis sans doute parce qu’elle a mal, ou qu’elle voie ses cheveux tomber. De ma fenêtre, je fixe ce rouge de plus en plus vif. La concierge porte ses mains à son visage, et tombe à genoux. Spectaculaire. Ca marche mieux que sur du béton. Le corps du calebute tremble de tout son long. Son cri s’était légèrement intensifié, mais maintenant, elle grogne plus qu’autre chose. Elle s’est affalé dans la flaque des deux premières bombes et du sang s’écoule tout doucement de sa tête perforée. Je grimace de dégoût. C’est dingue. C’est comme à la télé. Je l’ai peut-être tué.
Un homme arrive alors du coin de la rue. Avec ses lunettes et sa mallette, je reconnais le docteur. Et quand il aperçoit la concierge étendue face contre terre, il se met à courir. Mon cœur s’agite. J’espère que mon plan va fonctionner. Le docteur se couvre la bouche devant la flaque rouge, et le caillou fumant de Mme Barbute. Mais au lieu de s’enfuit, il s’agenouille et commence à fouiller dans sa trousse de médecin. Il sort un téléphone. J’en conclue qu’il va rester longtemps ici pour essayer de la sauver. Elle n'est sûrement pas morte, sinon il s’enfuirait. Il va faire comme dans les films de guerre, jouer les héros, soigner ceux qui tombent au combat. Il faut que je l’en empêche avant qu’il soit trop tard. Je confectionne une autre bombe à eau, jaune cette fois. Je l’ai plus dosée que les autres, et je la balance dans la foulée. Le docteur était toujours au téléphone. Il ne la voit même pas arriver, et se la prend en plein sur la tête. Je fais toujours mouche. Il ne me fera pas de piqûres. Il crie, demande de l’aide, appelle aux secours. Des personnes apparaissent aux fenêtres, ou déboulent dans la rue, attirés par les cris. J’assiste avec mépris à ce qui se passe. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, appeler ceux qu’ils veulent. Ils peuvent même avertir papa ou maman. Ils ne me feront pas de piqûres. Je ne veux pas guérir. Finalement, mes tâches jaunes, je les aime bien. Et s’ils appellent la police, je m’en fiche : j’ai encore plein de munitions…


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