Agnes Réveur

  Age : 52 Inscrit le : 10 Juin 2007 Messages : 826
| Sujet: Le vieux moulin ... Mar 12 Juin 2007 - 12:19 | |
| 1969 / Un collège de province, entrée en cinquième …
Professeur de français ? Homme, femme ? Aucun souvenir …
Mais d’une de mes premières rédactions, si … Le sujet en était :
« Racontez ou inventez votre plus grand chagrin. »
Mes parents avaient acquis un vieux moulin à eau trois années plus tôt. Pour la petite citadine que j’étais, cette maison représentait tout ce que je ne connaissais pas, la nature, les animaux, la liberté de se salir, de courir dans les prés … pas d’horaires, être tout le temps dehors, à bricoler, à jouer, à découvrir la vie … rien à voir avec ma vie bien réglée de fillette des villes, quand je devais rentrer sans traîner juste après l’école pour m’enfermer dans ma chambre, avec un livre pour m’évader … Là, l’évasion, c’était toute la journée ! Pas de repas à heure fixe, la li-ber-té !!!
« Racontez ou inventez votre plus grand chagrin. »
Mon plus grand chagrin … Mon plus grand chagrin ?
Perdre le moulin … si je perds le moulin, si je ne peux plus y aller … si on le vend … je perds la vie …
Et j’ai commencé à écrire …
Printemps 1992 : il y a bien longtemps que j’ai quitté le moulin. Ma mère y vit encore, mais seule … Ma vie s’est construite ailleurs, cependant, je me ressource souvent dans cette vallée privilégiée, parce que j’en ai un réel besoin … Le Jeannot, le vieux meunier est mort depuis bien longtemps, mais chaque parcelle de ce lieu me le rappelle …
Ce matin, je guette le camion de déménagement qui ne devrait pas tarder. Mes parents sont affairés à fermer les derniers cartons et comme d’habitude, impossible de retrouver le chat … Moi, je traîne mon mal-être dans la cour, je regarde sans vraiment les voir les vaches qui paissent paisiblement dans le pré inondé de soleil en cette matinée de printemps …
Je roule assez vite sur la nationale qui me conduit au moulin. Ma mère, lasse des longues soirées seule dans les pièces sombres, avait envie de soleil et s’était résolue à vendre. Je devais la rejoindre en ce matin printanier. Le camion de déménagement étant parti très tôt, il restait néanmoins quelques affaires à rassembler et je venais pour l’aider à terminer ses paquets. Je suis calme, aucune pensée particulière ne s’impose à moi …
Le sable rose de la cour … des morceaux de mica qui brillent au soleil, un lézard trop tôt réveillé se prélasse sur le rebord de la pierre du déversoir de l’évier du Jeannot. Son ventre palpite doucement, je ne l’effraie pas, j’ai trop appris du meunier qu’il me fallait respecter la vie, si minime soit-elle … J’approche de la porte d’entrée du moulin … La meunerie sent bon l’enfance, l’innocence, elle fleure bon la farine fraîchement moulue – quatre heures ce matin, j’ai senti vibrer les murs de l’antique maison quand la poussée de l’eau a commencé d’entraîner la vieille roue à aubes … j’étais éveillée … -
Mes yeux ont du mal à s’adapter à l’obscurité, mais je n’en ai cure, je m’y déplacerais les yeux fermés … Peu à peu, je distingue ce qui m’est familier, les grands engrenages dont le mouvement régulier s’est arrêté, pour moi, ce matin … A droite du roy de fosse, un sac dégueule de farine sous le conduit en bois qui descend du premier. Le coffre haut sur pied devant la fosse qui abrite la grande roue parallèle, déborde de ficelle de sisal et de « dents en bois » cassées, d’outils dont je n’ai plus le temps de demander au Jeannot l’utilité - tant soit peu qu’ils en aient eu une - le conduit de gauche a perdu sa porte en bois qui le fermait horizontalement … Elle gît à terre, je la ramasse et je la remets en place machinalement.
Au centre de la pièce, la vieille bascule qui compte au moins trois kilogrammes de plus que la normale - ça fait vraiment trop longtemps qu’elle n’a pas été vérifiée par les poids et mesures, celle-là - … Elle tremble sur son assise quand je la pousse du pied, son fléau gémit, je fais coulisser le poids pour le plaisir d’en entendre le cliquetis familier.
Et des sacs, plein le fond de la pièce : à gauche les sacs de céréales, à droite, les sacs fraîchement remplis de farine qui attendent tranquillement leur propriétaires, près du vieux diable à roues en fer.
Je grimpe le vieil escalier, la même marche croule depuis des années déjà … et j’arrive sur le plancher du premier. Les quatre meules en grès reposent sous leur coffre qui a frémi une dernière fois pour moi, cette nuit, sous le tic-tac du babillard quand la trémie a vomi ses graines dans le centre de la meule. Je marche sur chaque planche pour respecter le rituel connu de moi seule, et me rapprocher de cette petite fenêtre qui donne sur le haut de la roue en fer. Je connais par cœur la date qui y est inscrite : 1870. J’en ouvre les deux battants - drôle de fermeture : un grand morceau de bois vertical qui bascule autour d’un axe pour venir se loger dans deux crochets opposés en haut et en bas de la croisée centrale. Et je m’agenouille, la fenêtre étant au ras du sol ; je suis suspendue au-dessus de la roue, j’ai bien envie de m’y laisser glisser et de m’abîmer dans l’arrondi de ses godets … Je sens monter mes larmes, je ne vois plus rien, mes yeux débordent et ma tristesse s’écoule le long de mes joues sans que je puisse la retenir … Je m’assois devant cette petite fenêtre ouverte sur ce paysage que je ne reverrai sans doute plus … la poussière de farine que je vois danser dans ce rai de lumière qui vient de m’atteindre me pique le nez et je renifle lamentablement … Un long et large mouchoir à carreaux bleus et blancs vient alors se déplier devant mes yeux … Le Jeannot est là, derrière moi sans mots dire. Je saisis le tissu, me mouche bruyamment, et mes soupirs s’étouffent sous les sanglots qui secouent mes épaules … Une larme tombe sur le sol si encrassé de farine qu’elle roule sans s’étaler …
J’engage ma voiture sur la petite route qui descend dans cette vallée mille fois parcourue … Il est loin le temps des chemins de sable rose raviné par les eaux de pluie, chaque ornière a été effacée par le goudron puant de la civilisation et je me rapproche des entrailles de cette vallée ensoleillée qui m’absorbe, qui m’engloutit toute entière sans que je m’en aperçoive … Je dépasse le champ du Jeannot et je laisse à ma droite le vieil étang ensablé qui ressemble plus à un marigot qu’au superbe étang des années 1970.
Le soleil inonde la cour du moulin. J’arrête ma voiture avant le pont et je pousse la barrière qui s’ouvre sur mon enfance. Plus de goudron, le sable rose tassé brille de ses éclats de mica, l’herbe a envahi le perron de la pièce du Jeannot, et je regarde filer un tout petit lézard le long d’une fissure …
- C’est toi, ma fille ? Tu peux aller fermer le moulin, s’il te plait ?
C’est bien ma mère, ça … Avant même de dire « bonjour » …
De toute façon, je devais y aller, je devais aller rendre hommage à ces vieux murs qui « en useront » bien d’autres après moi, comme disait le Jeannot … L’entrée du moulin m’attire, et sa pénombre me glace en même temps … Je devine à gauche l’escalier, à droite les rouages. Mais je ne peux pas entrer … Je tire le battant du haut de la porte qui entraîne obligatoirement le bas du vantail, je tire sans ménagement sur la clenche dont je reconnais le bruit avec douleur et je m’acharne sur la fermeture avec toute la rage qui vient de monter en moi … La porte gémit, mais je ne veux rien voir, je ne veux pas revoir cette pièce vidée de son coffre, de sa bascule, de ses sacs de farine sur lesquels j’observais les rats du haut de la trappe du premier faire leur sarabande … Je ne veux pas voir ces souvenirs réduits à ça …
Je sens une immense émotion m’envahir, une émotion que je ne peux réfréner, qui annonce le décours du temps, de ma vie, de mon enfance …
Je me dirige vers la roue qui se repose d’un dernier tour depuis les années 8O, sur le même axe, sans graisse noire et luisante que je m’appliquais à déposer quand elle commençait à se plaindre … J’y allais à pleines mains, la graisse sentait horriblement fort …
Je lève les yeux et je m’aperçois que la petite fenêtre du premier étage est entrouverte … Mon regard plonge alors dans cette pénombre entre les deux battants, et je trébuche, sans m’en apercevoir, sur les marches du temps, me reconnaissant alors, petite silhouette enfantine secouée de sanglots dans son encadrement …

discussion le vieux moulin |
|