Les Songes du Crépuscule
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 Les fées du Crépuscule (1-6)Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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Uriak
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ScorpionChien
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MessageSujet: Les fées du Crépuscule (1-6)   Mer 29 Aoû - 1:02

Les passages précédents ont été corrigés et sont disponibles ici

Averse

/* voir plus haut
C'est une histoire qui avance au fil du temps,auparavant dans une clairière...
puis dans un filet de sang
*/


Enfin ! Enfin tout ceci va se terminer, comme je l'ai toujours su ! Le roulement des explosions s'éloigne peu à peu de moi, le claquement bref des fusils s'éteint. Restent la plie sur mon visage, la boue froide qui couvre ma tunique, mon casque trop lourd, mes viscères brûlantes. J'ai envie de m'affaler par terre, de partir comme au seuil de la nuit, m'endormir. Dormir sans crainte, oui, c'est presque émouvant. Je n'ai plus peur, pour la première fois depuis si longtemps.

J'ouvre un oeil. Toujours cette terre creusée par les pelles, creusée par l'averse, creusée encore, par les obus. Elle est sale et noire, je la déteste. Une gigantesque tombe, toujours ouverte, toujours affamée, qui nous engloutit tous. Juste vengeance pour ce que nous lui faisons. Mieux vaut en finir dans l'obscurité, au son de la guerre qui ne fera plus rage pour moi.

J'entends comme une voix triste, une voix inhumaine. Un air de musique. J'en ai déjà entendu quand j'assistais à des concerts, avant... avant tout cela. Presque de circonstance. Une flûte qui s'obstine dans le tumulte, le bruit de la mitraille et les cris des autres mourants. Je ne dis pas un mot. Je n'ai pas envie qu'on me trouve, qu'on tente de me garder en vie, malgré tout ce que j'ai déjà du laisser ici.

Carmine, Carmine, où te trouves-tu ?

Je n'ai pas rêvé. Cette voix qui s'approche, elle est trop présente, trop étrange pour que je puisse l'imaginer de moi-même. Mes yeux s'entrouvrent à nouveau, ah que cette agonie est longue !

Tu es là, je le sais, montre-toi, Carmine, montre-toi vite !

Cette silhouette qui approche... bien trop fine pour appartenir réellement à ces lieux. Même les plus maigres se retrouvent couvert d'un barda bien vite aussi crasseux que cette boue omniprésente. Nous finissons-tous par nous rassembler à la tranchée. Jusqu'au dernier jour.

Mais où es-tu ? Pourquoi ? Pourquoi s'être aventuré ici, Carmine ?

Je peux l'apercevoir, à présent. Ses longs cheveux noirs flottent malgré l'averse qui s'acharne sur nous. Elle ne marche pas, elle avance, tout simplement, sans toucher ce sol meurtri. Si c'est un ange, cette Carmine a bien de la chance.

Carmine ! Mais qu'étais-tu devenue ? Que t'arrive-t-il ?

Il y a une autre présence, comment n'ai-je pu pas la remarquer ? Je distingue un voile rouge sang, répandu à terre. L'étoffe avait du être belle, avant d'être maculée de boue et ou pire encore. Mon ange s'approche du manteau, qui frémit brusquement. Une courte plainte s'en dégage.

Que fais-tu là ? Tu es venue, venue pour moi ?

Stupide soeur, bien sûr que c'est pour toi ! Mais qu'es-tu allée faire dans cette horreur, cet endroit devenu fou ? J'entends les hommes mourir sans bruit à des lieux à la ronde, des morts fauchés dans l'innocence, hurlants de terreur ? Il n'y aucune âme à sauver ici, Carmine, il n'y a plus rien !

J'aperçois enfin son visage. Elle pleure, en serrant celle qui était à terre. Mes entrailles me font mal, jamais la mort n'a été si proche et pourtant je me sens davantage lucide.

Je me suis trompée... j'ai mal, Obsidiane. J'ai peur. Nous ne sommes pas seules.

Je sais, ma pauvre Carmine, je sais. Vous pouvez parler, vous qui n'avez plus guère de temps. Allez !

Je vacille. A gestes lents je dégage mon casque ruisselant de pluie. Qu'il était lourd ! Je me sens serein, alors que tant de peine m'entoure.

« Êtes vous un ange ? »

Non, mais je puis sauver votre âme. Voulez-vous que je vous fasse quitter cet enfer ?

Elle s'approche de moi et me fixe de ses yeux tristes, trop tristes pour ceux d'un ange. J'aperçois l'autre, le visage terreux, étendue au sol. Je comprends maintenant, je vois ses ailes, sales et inutiles. Je ne suis pas le seul à l'agonie.

« Me faire quitter cet enfer ? Vous avez quelqu'un d'autre à sauver. »

Vous avez beaucoup souffert....

« A la mort. Je les ai envoyé à la mort, durant des jours, des semaines. Des petits gars, presque mes enfants. Vous entendez, vous entendez ces cris ? Le tonnerre des mitrailleuses qui tuent sans jamais de repos ? Ils savaient, je savais, mais ils y allaient quand même. La peur nous rend fous, tous, mais pas innocents. Non, laissez-moi mourir seul, laissez-moi avec mes souvenirs. Laissez-moi un peu de dignité. »

--

Obsidiane file sous l'averse couleur de suie, de toute la puissance de ses ailes cendrées. Contre son sein, une fée gémissante. Cette terre n'est plus sienne, elle n'est que désespoir. Cette guerre prend les vie bien trop vite, aveuglément. Elle n'en a jamais connu de telle.

Obsidiane... le sang. Le sang était... Le sang était empoisonné. Il y a une vapeur, Obsidiane, une vapeur qui tue et brûle. J'ai mal.

Je t'emmène loin d'ici, soeurette. Tout ira bien. Tout ira bien.

Tu ne m'en veux pas ? Tu avais raison, Obsidiane, je suis punie pour tout ce que jai fait, je vais...

Arrête, je t'en prie.


La nuit s'achève. Au loin, le claquement des fusils répond au roulement des obus. Un chant cruel et sans joie.


------------------

Pour parler des fées, c'est par ici !


Dernière édition par Uriak le Sam 17 Mai - 0:18, édité 5 fois
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Uriak
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ScorpionChien
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MessageSujet: Re: Les fées du Crépuscule (1-6)   Jeu 13 Sep - 1:19

Brouillard


J'aime la brume qui se lève les soirs humides, j'aime la voir déployer ses nappes blanches dans les petites ruelles tristes. Un peu de magie revient, berçant les réverbères de son aura subtile, caressant les ombres, étouffant les rumeurs de la ville. Elle éveille d'ancien souvenirs, alors que tout un peuple s'égare dans les ténèbres, êtres craignant le jour ou les regards, beautés fugaces, prédateurs affamés.

Tout se passe de travers, que vais-je devenir ?

J'entends des pas hésitants, perdus dans le brouillard épais. Sans réellement y songer, j'avance en leur direction, vers ce rideau grisâtre qui nous baigne et nous étrangle. Je rabats ma veste, l'air est froid. Mes mains pâles sont engourdies, mais qu'importe, mes pensées sont déjà ailleurs. Elles sondent un autre temps, plus simple que celui-ci. De cette époque m'est revenu un air que je sifflote, inconsciemment.

Je ne reconnais plus rien. Trop mal. Je suis encore loin de chez moi...

Les pas sont irréguliers, traînants, comme absorbés par cette brume qui m'entraîne et m'anime. Nous allons nous rencontrer, j'en ai la certitude. Je me dirige vers cet écho, à vive allure, tandis qu'une sensation familière s'empare de moi. Ce frémissement que j'accueille avec délice, ce feu qui s'allume dans mon coeur.

Je peux les entendre. Sont-ils encore à ma recherche ? Je n'arrive plus à avancer.

Mon air s'achève, j'avale à grandes gorgées l'air humide et frais. Je viens de le trouver, étendu contre un mur, la main crispée sur son ventre maculé de sang. Ses yeux hagards perdu dans un visage raviné par la fatigue et la douleur, cherchent les miens. Un simple instant, la surprise efface en eux cette lueur que je connais déjà si bien, cet éclat morbide que j'ai déjà croisé à d'innombrables reprises.

Qui... qui êtes-vous ? Une femme ?

Je m'approche sans un mot, un sourire aux lèvres, fascinée par sa blessure. Victime d'une bagarre ou d'une vengeance entre vauriens, certainement. Je le fixe du regard, m'empare avec douceur de sa main, sans qu'il ne m'oppose de résistance. Le sang est là, sombre et luisant.

--

Carmine reprend son souffle à l'ombre protectrice d'un bosquet. Son manteau gît à terre, libérant enfin ses ailes emprisonnées. Sa poitrine luit sous la caresse de la lune, mouchetée de sang, mille petites éclaboussures de vie et de mort. Somnolente, elle s'arrache peu à peu des bras de l'ivresse. Oui, décidément le brouillard lui rappelle d'autres temps.

Ceux d'une jeune novice, hésitante face à ce guerrier moribond. L'homme ne gémit pas, son regard sombre foudroie la créature qui vient d'arriver. L'aura farouche qui émane de son corps musculeux la pétrifie. Mais pourtant plane sur eux d'eux la présence ténue de la mort, une présence qu'elle ne connaît encore guère, une présence qui l'appelle pourtant, lui donne la force de s'approcher du vaincu. Comme si une force ancienne, bien trop ancienne pour qu'elle la connaisse, retentissait dans son coeur. Ce soir, la fée va se repaître d'une âme et débuter réellement son existence entre les mondes.

Sa grande soeur l'avait accompagnée jusqu'à l'orée du bois, lui offrant son doux sourire pour tout encouragement. Ce n'était pas réellement sa première fois, en vérité. Mais l'âme d'un véritable combattant, d'un meurtrier, n'était pas celle d'un innocent. Les souvenirs barbares, les coups, la fureur s'y trouveraient mêlés. Elle pouvait déjà les ressentir, une sensation qu'elle ne trouvait pas si déplaisante. Elle ne sut trop comment, mais ce soir là, quelque chose s'éveilla elle, un sentiment qu'elle apprendrait à chérir et à craindre à la fois. Elle n'avait d'yeux que pour les plaies de ce mourant. Ce soir là, la jeune fée prit goût au sang.

Obsidiane avait blêmi en découvrant ses habits maculés. Une belle robe blanche et pure, une tenue digne d'une novice prometteuse. En ces temps-là, sa soeur aussi allait de blanc vêtue, patiente guérisseuse des âmes perdues. Un ange. Les larmes aux yeux, elle l'avait guidée jusqu'aux anciens, trop pure, et honnête pour tenter de cacher la faute. Les mots avait jailli, furieux, noués par la rage et déception. Des mots pour blesser.

« Maudite ! Tu étais la lumière dans cet âge si sombre et te voilà couverte de honte ! Sais-tu qui se nourrit ainsi de sang, jeune folle ? Les insectes, la vermine minuscule qui bourdonne et harcèle les animaux et les hommes. Est-ce cela que tu veux devenir ? Un misérable insecte suceur de sang ? Disparais ! File hors de notre vue, pour peut-être méditer sur ce que tu as fais ! »

Carmine lâcha un soupir. Elle n'avait pas pu vraiment comprendre, ni regretter. Au fil des jours, elle tenta de s'intéresser aux âmes mais c'était peine perdue. Cette soif nouvelle s'aiguisait rapidement, lui ouvrant les portes de subtils arômes. Tout ce que ces gens avaient vécu, ce qu'ils étaient réellement, tout cela jaillissait de leur sang vermeil, si amer, si doux selon les circonstances. Ces insectes, qu'ils méprisaient et haïssaient, avaient raison. Ainsi, la stupeur, l'incompréhension, se muèrent rapidement en orgueil, en une joie sauvage et libre, celle d'une fée rebelle au destin sanglant.

Son manteau enveloppa à nouveau ses ailes sagement repliées. Carmine frissonna. Au loin, peut-être même dans cette ville endormie, se trouvait sa soeur. Sa soeur si triste depuis ce jour lointain. Elle avait fuit pour la retrouver. Depuis son visage n'avait plus connu la joie, et l'ange n'était plus que cendres.

Tu n'étais pas obligée, grande soeur... Si tu ne m'avais pas choisie, moi, je n'aurais pas été triste de te voir ainsi déchue. Tu m'aimais trop. Je ne suis qu'un insecte affamé, ma soeur. Je ne te méritais pas.

La brume se dissipait, laissant place à l'éclat tranchant de l'astre nocturne. Carmine essuya une larme. Salée. Comme le sang.
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Uriak
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ScorpionChien
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MessageSujet: Re: Les fées du Crépuscule (1-6)   Jeu 4 Oct - 17:58

Au bord du gouffre


J'avais compris au premier regard qu'elle possédait ce que j'avais cherché en vain au cours de ma pitoyable carrière, ce parfum subtil qui se dérobait entre mes doigts à chaque tentative de le capturer. Pour les autres, elle semblait ne pas être là, juste filer comme le font les courants d'air, frôler quelque instant leurs existence sans lier connaissance avec quiconque. Et pourtant, ce port de tête, ce regard ne me laissaient aucun doute. Elle n'était pas des nôtres. Je me trompais, bien sûr, mais j'avais bel et bien trouvé ce spleen, cette délicate atmosphère que je tentais de dépeindre depuis des années.

André, tu me fais grise mine ce matin. Sentirais-tu la fin trop proche, ou suis-je la cause de quelque soucis ?

Je souris brièvement en guise de réponse. Dans ces yeux s'agite cette lueur que je lui connais désormais, petite flammèche joyeuse dansant à la surface de ses sombres pupilles. Je l'aime. Je l'aime parce qu'elle semble toujours marcher d'un pas léger au bord de l'abîme, glisser dans les eaux froides de la tristesse sans s'y dissoudre. J'ai une brusque envie de la saisir, de la garder tout contre moi, la protéger contre le monde. Mais ce serait aller contre sa nature, contre la mienne, aussi. Elle est forte, bien plus que moi, en vérité.

« Pardonne- moi. Je te trouve radieuse aujourd'hui Même si je sais bien que je ne dois pas m'y fier, laisse-moi y croire un peu. »

Te faut-il de l'inspiration pour continuer ? Je n'ai pas joué pour toi depuis longtemps.

Elle sort cette longue flûte d'argent de l'étui de velours noir qu'elle a toujours sur elle. J'hésite. Je la trouve si distante quand ses lèvres s'animent pour en tirer d'envoûtantes mélodies. Ce soir j'ai envie qu'elle soit réellement là, dans mon monde et non le sien, celui qui teinte son regard de joie. Poliment, je refuse. Pour masquer mon trouble, je m'empare de la bouteille posée sur ma table.

« Sais-tu comment on surnomme l'absinthe ? La fée verte. Ne trouves-tu pas ça amusant ? »

Tu as l'impression de voir la mort dans cette boisson. Comme tu la vois en moi.

« Vous la côtoyez toutes les deux, oui. Comme les deux versants d'un même abîme. J'ai encore peine à réaliser que moi, qui n'ai jamais pu faire surgir la mort, dans toute sa force, de mon art, moi donc, puisse en avoir l'incarnation devant moi. Presque offerte. »

Et l'attends-tu davantage, maintenant que tu me connais ? Je n'arrive toujours pas à te comprendre, mais sans doute saurais-je quand l'heure sera venue.

« Alors trinquons à la mort. J'espère qu'elle sera aussi belle que toi. Ne te l'a-t-on jamais dit ? »

Elle a dénudé ses épaules, laissant ses cheveux de jais caresser sa peau pâle. Ses ailes étendues recouvrent mon lit de leur motifs cendrés. Ici, elles ont toute la place nécessaire, elles peuvent vivre, battre, profiter de la liberté. Obsidiane m'a dit les cacher aux hommes le reste du temps. Quel supplice. Ce que je vois, seuls les mourants peuvent le voir. Peut-être est-ce vraiment ça, marcher au bord de l'abîme, pouvoir le contempler sans chuter, pour quelques instants encore.

D'ordinaire, je ne me montre aux yeux de hommes qu'au seuil de la mort. Ils n'ont pas à me connaître avant ce dernier instant. Mais les temps changent. Je vais et je viens au coeur des foules, dans ces cités bruissantes de vie. La beauté que tu me prêtes, ne le confondrais-tu pas avec celle d'une femme, André ? Ne te trompes-tu pas en cherchant ma compagnie ?

Je fais erreur, peut-être. C'est même très probable. Pourtant, si c'est moi qui l'ait abordée, cette figure emplie d'une triste beauté, c'est elle qui m'a suivie. Jusqu'à me parler de la mort qui m'enivre et m'attire. Celle dont je ne me lasse pas de chercher le regard.

« Obsidiane... Depuis tout ce temps, je cherche un sens à cette existence que je sais finie. La peur, Obsidiane. La terrible peur du néant, de la fin. La peur de ne pas pouvoir faire, écrire, dire ce qu'on a à transmettre avant le dernier plongeon, sans fond ni issue. Jamais elle n'a été si proche, seulement tu seras là, je le sais, tu m'attendras. Je t'offrirais alors mon dernier soupir et tu sauveras ce qui peut l'être. Comment peux-tu me faire confiance à moi qui voudrais tant dire, tant peindre, pour garder le silence et ce secret normalement offert aux moribonds ? C'est ce que moi je ne parviens toujours pas à comprendre. »

Il y a des hommes qui cherchent à savoir, à comprendre sans pour autant avoir besoin de partager leurs découvertes. Souvent, la joie de rencontrer la vérité illumine leurs visages quand j'apparais et m'adresse à eux. Ils savent et acceptent de partir dans la sérénité.

« C'est le choix entre laisser ou emporter son savoir avec soi. Les deux sont tout aussi défendables. Si je veux laisser quelque chose, je dois encore avancer, Obsidiane. Le terme est proche, trop proche. »

Je saisis mes pinceaux, respire profondément pour dissiper le trouble de l'alcool. Ses vêtements traînent, épars, au pied du lit. Comme depuis le début de ce tableau, je peux la contempler, pâle et délicate, telle que j'aimerais la laisser sur la toile quand je serais redevenu poussière. Elle doit sentir mon regard la parcourir, suivre les marques noires, ce lierre couleur d'encre qui grimpe le long de ses bras, étreint sa poitrine et son ventre, prolonge les courbes, capte et détourne mon attention.

« Sont-ce les péchés que tu avales qui marbrent ainsi ta peau, Obsidiane ? Les mêmes qui noircissent tes pensées ? Je n'arrive pas à le croire, ce motif est trop délicat, on dirait l'oeuvre d'un peintre ou d'un tatoueur. »

Ce sont les marques d'une longue histoire. Je ne vais pas déflorer tous les mystères, André, je n'en ai pas envie et toi non plus, n'est-ce pas ? Je préfère te laisser le plaisir d'imaginer.

« Oui, comme nous avions convenu. Je... »

Elle a fermé les yeux. Je dois reprendre l'ouvrage. Je la toucherai jamais que du regard. Mais je connaîtrai ses lèvres au soir de mon trépas.

--

Et bien ? Tu sembles bien affligée, grande soeur. Je n'ai pourtant rien fait pour te déplaire.

Non, Carmine. J'ai juste... perdu quelqu'un.

Ne le faisons-nous pas tous les jours ? Nous n'avons pas le temps de connaître quelqu'un avant de l'accompagner d'en la mort. De goûter à son trépas, oserais-je dire.


Le rire de la fée rouge retentit, clair et presque innocent.

Oui. Nous n'avons jamais le temps...
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Uriak
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ScorpionChien
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MessageSujet: Re: Les fées du Crépuscule (1-6)   Ven 5 Oct - 10:40

Petit Cercle


Les constructions de pierre surgirent enfin de l'épaisse forêt qui s'était enracinée envers et contre tout, accrochée à son flanc de montagne battu par les vents marins. Elle tentait de survivre malgré les hommes, ou plutôt selon leur souhait, songea Obsidiane, sans illusion sur la liberté offerte à la nature en ce nouveau temps. De quelques battements d'ailes, elle se glissa dans la frondaison et se retrouva face aux murs à demi écroulés. L'air était frais et humide au pied des résineux, parfumé d'embruns et des senteurs du bois. Une cachette agréable pour ce pays trop ensoleillé à son goût. La fée cendrée se faufila jusqu'au coeur du vieil édifice : une petite cours ombragée, envahie d'herbe folles. Elle la trouverait là, probablement.

Carmine, ma petite soeur écarlate, c'est un bien joli repaire que tu as trouvé là.

Un lourd silence l'accueillit en guise de réponse. Obsidiane ne voyait d'elle que sa silhouette allongée dans l'herbe fraîche. Connaissant sa soeur, elle décida d'insister.

J'ai pensé que tu aimerais me revoir. Après tout, tu es parvenue à te tenir à l'écart des hommes et de leurs villes. N'es-tu pas contente ?

A l'écart des hommes, oui. Mais pas de toi. Tu me retrouves toujours, même quand je ne te cherches pas ta compagnie. Pourquoi tu y arrives alors que j'en suis incapable, je l'ignore. Mais tu y parviens où que je me trouve.

Obsidiane accusa le coup, surprise par le ton glacial de sa soeur. Carmine s'était levée et lui tournait ostenciblement le dos. Ses cheveux dorés flottaient librement, plus long qu'à l'accoutumée, et sans les subtils entrelacs qu'appréciait d'ordinaire y nouer la fée écarlate.

Rien à dire ? Tu me regardes comme si tu croisais une inconnue, grande soeur. Tu es bien capable de ressentir ma présence en n'importe quel lieu, ça oui, mais ressentir ce dont j'ai envie ou besoin, pas le moins du monde. Et bien sache que j'ai besoin de calme. De profiter de cet endroit. Seule.


As-tu remarqué ? soupira Obisdiane. Auparavant, les hommes évitaient les endroits morts, abandonnés, ou ne venaient y prendre qu'un peu de pierres pour leurs propres demeures. En cachette, souvent avec crainte. Et maintenant ils s'y précipitent, pour les voir, comme attirés par les senteurs du passé. Ce refuge que tu as trouvé est vraiment exceptionnel.

Raison de plus pour me laisser en profiter. Je suis lasse de vivre dans les villes, de fuir des forêts ouvertes à tous. Je suis heureuse, à l'abri des regards. Cesse de venir m'apporter ton éternel désespoir et ta pitié envers moi.


Obsidiane ne répondit pas. Fuyant le regard de sa cadette, elle observa le décors qui les entourait. L'apparente tranquillité de cette enceinte en ruines cachait des détails plus malsains. Elle vit les touffes d'herbe noircies, les marques et les impacts sur la pierre, les nombreux éclats fraichements arrachés. Troublée, elle se décida à affronter le visage fermé de Carmine.

Que se passe-t-il ici, petite soeur ? Pourquoi ces traces de lutte dans ton repaire, à quoi t'adonnes-tu ?

Ha, l'heure du sermon arrive. C'est pour ça que tu es venue me retrouver pour espionner ma conduite ? Mais que te faut-il ? Tu aurais voulu me surprendre toute ensanglantée et me faire la leçon ? Je n'ai plus de règles à suivre, j'ai acceptée de partir et de quitter tout ordre qu'on voulait m'imposer. Tu me considères comment ? Comme une fée, comme ta soeur ou un monstre ?

Je te considère comme une fée se prenant pour un monstre, une fée qui lacère de coup sa cage, poussée par la colère qu'elle ne maîtrise pas. C'est bien cela, Carmine ? Je ne te reconnais plus.


Les pupilles de Carmine s'amincirent, lui conférant un air animal. Ses ailes frémirent et s'agitèrent
, tourbillons écarlates. Les traits d'Obsidiane se figèrent brusquement en une expression plus sévère tandis que sa soeur se faisait plus menaçante.

Tu ne prends plaisir qu'à me gronder ! Tu crois que je suis toujours une petite soeur sans défense ?

Oui. Je le crois toujours.


Carmine s'élança en trombe sur son ainée, dans un vrombissement aigu. Au dernier instant, cette dernière lui agrippa les poignées et la stoppa net dans sa course rageuse. Les ailes couleur nuit d'Obsidiane se déployèrent, enserrant sa cadette de leur ombre. Sa colère se mua en panique quand elle se sentit écrasée par cette force obscure. Pantelante, la fée rouge se retrouva à terre, saisie de tremblement incontrôlables.

Tu pleures ? Montre-moi les marques, Carmine. Montre-moi ton sceau régal. Maintenant !

Comme elle ne voyait pas soeur réagir, la fée noire s'empara du col de sa soeur et la tira brutalement à hauteur de son visage. Le tissu écarlate de déchira d'un bruit sec, dévoilant le motif rouge sang. Obsidiane contempla longuement le spectacle, effleurant du bout des doigts la chair secouée de frissons.

--

Pourquoi ? Pourquoi m'écrase-t-elle de sa présence, me rend-elle minuscule à ce point ? Obsidiane, je te sens si chétive, si peu vivante à chaque entrevue. Comment peux-tu dissimuler une telle force, après tout ce temps ? Je suis passée par pire que toi, j'ai du prendre tant de risque pour mener mon existence, assouvir ma soif. Mais quand tu es-là, je peux sentir cette différence absolue, infranchissable qui nous sépare. Je ne serais jamais ton égale, jamais.

Sèche donc ces larmes, petite soeur. Tu n'es pas un monstre, même si tu aimes parfois te sentir ainsi. Tu dois être terriblement seule, petite écarlate. J'aurais du m'en apercevoir bien plus tôt.


Je ne peux pas retourner au sein des cercles féeriques. Et je ne le veux pas.

Il y a longtemps que je voulais te dire quelque chose, mais je pensais qu'il valait mieux que tu l'ignores. Depuis des décennies, je ne les perçois plus, Carmine. Leur présence s'est lentement affaiblie avec la montée de l'homme, les cercles se faisaient de plus en plus lointain. Même si j'ai choisi de t'accompagner en exil, jamais je n'ai perdu le contact. Jusqu'à ce dernier siècle. Les cercles ont disparu, les fées ne sont qu'un souvenir. Je n'ai plus que toi, petite soeur, et tu n'as plus que moi, tu comprends ?


Seules... Obsidiane ne pourra plus jamais retrouver les cercles. Par ma faute. Je pensais qu'elle me suivait pour se consoler de ses propres faiblesses. J'attendais le jour où elle cesserait enfin de s'infliger du mal en restant avec moi. Elle les a senti disparaître... sans les rejoindre. Et moi je n'ai pas changé.

Que vas-tu faire maintenant, Obsidiane ?

Ne voudrais pas tu former un cercle avec moi ? Un petit cercle de fées ?

Grande soeur, nous ne sommes pas assez pour former un cercle, nous devrions être trois, quatre, cinq fées ou davantage !


Obsidiane ébouriffa les cheveux de sa soeur.

Tu as raison. Mais je peux toujours me tromper, n'est-ce pas ?
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Uriak
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ScorpionChien
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MessageSujet: Re: Les fées du Crépuscule (1-6)   Sam 17 Mai - 0:05

Les passages précédents ont été corrigés et sont disponibles ici

Ombre de Lune


Les deux hommes peinaient et soufflaient, trop lourdement chargés pour emprunter ce sentier enneigé. L'air vif des montagnes sifflait sans discontinuer, harcelant leurs jambes engourdies malgré d'épaisses bottes de fourrure, rougissant leurs visages, mordant le moindre carré de chair exposée. Un ennemi implacable, un compagnon qu'ils connaissaient bien, dont ils toléraient d'ordinaire la présence. Mais qu'importe, désormais ils étaient riches, et le réconfort d'une auberge les attendait dans la vallée.

Soudain l'un d'entre eux s'arrêta pour désigner une étrangeté sur le chemin, une silhouette presque immobile, dressée dans la neige, quasiment indiscernable sous le manteau blanchâtre qui la recouvrait, si ce n'était quelques reflets métalliques révélés par le soleil levant. Les deux voyageurs approchèrent avec prudence, jusqu'à distinguer convenablement la mystérieuse personne. Celle-ci rabattit sa capuche de fourrure, pour révéler un fin visage cerné de cheveux immaculés. La surprise figea un instant les montagnards découvrant les traits de la jeune fille qui ne semblait nullement incommodée par le froid.

« Vous êtes perdue, mademoiselle ? » osa l'un d'entre eux d'une voix forte pour percer le vent.
Un sourire illumina le pâle visage de l'inconnue.

Je suis bien contente de vous voir.

--

Je ne sens quasiment plus rien. La lune fait briller la neige d'un éclat presque irréel, ce blanc dur et bleuté qu'on ne découvre que par les nuits de temps clair. Je n'irai pas plus loin. Le froid engourdit lentement mes mains crispées en vain. Je ne peux plus rien faire. Tout ce que j'ai bâti est réduit à néant, alors à quoi bon s'accrocher à la vie ? Je vais retourner à la montagne. Seul. Peut-être quelqu'un comprendra-t-il en me retrouvant au dégel. Au printemps prochain, je l'espère. Sinon ma carcasse ira aux charognards. A cette idée, un dernier spasme de rage se fraye un chemin dans ma gorge engourdie.

« Je vous attendrai dans la mort, vous m'entendez ! La montagne a tout vu, elle sait autant que vous et moi, elle vous attendra ! »

Moi aussi, j'attendais de telle paroles.

« Qui est là ? » ma voix s'enroue, encore épuisée par mon cri de colère. Je sens la douleur revenir alors que je me redresse pour apercevoir celle qui vient de me parler. Rien. Cet éclat uniforme, scintillement nocturne des cristaux gelés. Et poutant, l'évidence doit être là, sous mes yeux. Je n'ai plus le temps de jouer aux devinettes.

« Que désirez-vous de-moi ? Allez-vous m'aider ? »

En quelque sorte. Je désire savoir ce que tu désires.

Ce que je souhaite ? En finir, je pense. Il n'y a plus rien à souhaiter. J'avais cru pouvoir vivre une vie à l'écart des passions de ce monde, sur ma cime si tranquille. Mais c'est à croire que le monde m'a rattrapé. Tous mes sacrifices ne m'auront valu que des ennuis. Et à présent, je meurs, et je parle à la neige.

« Je veux partir et tout oublier. »

Sans vouloir t'assurer de quoi que ce soit ?

La neige a frémi, non loin de moi ; vivante, elle m'observe. Un froid glacial m'envahit soudain, un froid imaginaire qui me transperce et vrille mon coeur. Je reste comme suspendu, en proie à la surprise. Et puis je les devine, ces pupilles qui m'observent, attentives et inhumaines. Ce ne sont pas elles qui me mettent au supplice, loin de là. Je m'inflige moi-même ce tourment.

« Pourquoi ? ». Je suppplie l'être du regard, pour qu'il mette fin à cette absurde agonie.

Laisse venir ce que tu t'efforces de taire. Sinon, tu n'auras jamais de repos.

La lune m'écrase de sa présence silencieuse. Le gris vient se mêler à ses crêtes blanches, comme cette colère qui tente de s'évader. Je voulais rester digne, mais digne envers qui ? Je ne peux pas me tromper moi-même. Je les hais. Ils sont venus détruire mon paradis, abbatre ma demeure et ma famille, pour récupérer le fruit de mes efforts. Mon coeur explose d'une joie morbide, maintenant que je me complais dans ce sentiment si limpide.

« Vengeance... »

J'arrive...

La neige a laissé place à une frêle jeune femme, apparition blâfarde aux cheveux d'argent. J'oscille entre la peur et l'espoir, à la vue de cet ange venu me confesser. Je la laisse me saisir les mains et les poser dans les siennes, froides mais rassurantes. D'étranges médailles miroitent à son cou et dans sa chevelure, lisses et sans ornement. Son visage se rapproche, un beau visage aux traits assurés, mais sans émotion. Elle n'est que reflets.

Confie-moi ce que tu voulais cacher. Vas-y si tu crois encore en la Justice.

Ses lèvres pâles s'approchent des miennes, prêtes à recevoir ma colère, mon désespoir. Dans son dos sagitent deux grandes ailes à son image, piquetées de métal acéré. La lune m'envoie son messager vengeur. Alors je l'attire brusquement et lui offre un baiser terrible, un baiser de mort et de rage.

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La neige formait un écrin autour de la silhouette étendue au sol. L'homme aurait pu n'être qu'endormi, si des traces de violences n'avaient pas strié son corps inerte. Pourtant, un sourire habillait son visage grisâtre. Elle pouvait encore sentir le dernier soupir sur ses lèvres, et ne put réprimer un frisson. Ses ailes cliquètèrent et frémirent, précédant ses pensées. Sélène laissa une larme s'échapper de ses yeux clôts. Le choc était plus terrible que d'ordinaire, puissant, chaud, légèrement amer.

Son regard décendit sur les flancs de la montagne. Là, dans les brumes glaciales de l'hiver, se cachaient les pillards. Les assassins. Son coeur battit soudain d'impatience, tandis qu'un sentiment familier l'inonda. D'une poussée, Sélène s'élèva pour fendre l'air nocturne. Une longue plainte se perdit dans le ciel, de celles qui gèlent le sang des hommes. La montagne garderait les cadavres.

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Une foule curieuse s'agitait au pied de la falaise. Oubliant le froid matinal, chacun venait prendre sa ration de plaisir malsain, son quart d'heure d'effroi, en contemplant les cadavres. Deux malandrins bien connus, ayant vécu et morts sans honneur. Les corps avaient étés comme brisés par la chute, battus à mort par un vent devenu ennemi. On se signa en découvrant les visages, figés dans la surprise et dans l'horeur.

A terre luisaient des pièces échappées de leur flanc, mais nul n'osait y toucher. De l'argent bien mal gagné, certainement.
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