Les Songes du Crépuscule
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Bogräm

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SmokeleDragon
reptile à mi-temps ...


CapricorneSerpent
Age : 18
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MessageSujet: Bogräm   Ven 15 Juin 2007 - 16:47

Il est souvent remarquable de voir que nombreuses sont les qualités menant à défauts tellement détestables que l’on en oublie que l’homme peut être bon par moment. On voit que bien des seigneurs dotés d’une intelligence souvent hors du commun malmenèrent ce don et créèrent d’immenses empires ou autres dictatures vouées à leur seule image.
Ainsi je pense que la tendresse peut conduire à la vilenie, et c’est cette idée que je vais tendre à expliquer dans l’histoire suivante. Ce n’est pas une idée en l’air que j’ai jetée un jour où l’ennui me tiraillait, mais plutôt une hypothèse que je m’amuse à vérifier le plus souvent possible.
On se souvient tous du conte du « Petit Poucet » que ses parents abandonnèrent, ainsi que ses frères, car la pauvreté les harcelait. On attribue au conte l’égoïsme, mais j’y vois ici la tendresse. De peur que les enfants ne meurent sous leur aile, le père et la mère les perdent dans la forêt. Quelque part j’y aperçois une volonté de donner une chance à ces enfants que les adultes ne peuvent leur céder. Pourtant nous conviendrons tous que l’acte est du plus cruel, qui sait quelles bêtes féroces aurait pu mettre dans ce bois l’imagination de l’auteur ? Notre jugement oscille donc – si cette vision est partagée- entre la compassion pour les parents et la haine la plus humaine contre ces mêmes êtres. Rien n’est aisément jugeable dans cette histoire, et dans aucune autre je pense.


§


Bogräm était parmi les légions de célèbres criminels qui hantaient les peurs populaires le plus craint d’entre tous. Les murailles les plus épaisses appréhendaient que ce maître de la violence ne voient les fissures sévissant en leur sein, et n’en profite pour les exploiter et faire des plus grandes bâtisses un amas de poussières. Il suffisait d’évoquer son nom à un seigneur, même un puissant, pour que sa peau frissonne à ce nom.
Ce patronyme faisait la fierté et la réputation de notre homme. Il n’avait aucune racine étymologique connue mais il rappelait néanmoins une sorte de bruit infernal, comme si le monde s’écroulait à son passage. Son imposante carrure n’ajoutait aucune confiance à son égard et c’est sur cela qu’il jouait pour étendre son empire miniature où régnaient main dans la main le larcin et la frayeur.
On disait de lui que le venin des serpents ne l’affectait guère plus qu’une écharde dans le doigt, qu’aucun poison connu ne pouvait le mettre à terre si ce n’est la bave qui découlerait du baiser de la mort le jour où sa fin serait venue.
Certains poussaient même la fable jusqu’à raconter qu’un jour il soupa avec le Diable et que ce dernier trembla durant tout le repas alors que Bogräm savourait tranquillement son infernal festin. Le roi des démons après s’être excusé quitta le repas et se réfugia dans un trou tellement profond qu’on ne le vit plus jamais. Il ne s’était pourtant rien passé mais parfois un duel de réputation est bien plus efficace que le massacre d’hommes ignorants.
Bien que ces historiettes fassent rire ledit bandit, il ne s’en passa pas et fit sa réputation sur ces fables. Ce fut un stratagème des plus efficaces car durant les soixante ans qui meublèrent sa vie, il ne rencontra jamais un adversaire sans peur. Et Dieu sait qu’ils furent nombreux ces paladins qui tremblaient face à son épée et dont la lame reflétait la mort prochaine.

§


Cette histoire commence un beau matin de septembre. Les oiseaux chantaient leurs mélopées aiguës et l’herbe laissait apparaître sa rosée dans la lumière naissante et paresseuse du soleil. Les coccinelles prenaient leur envol bourdonnant pour voleter en compagnie des papillons qui illuminaient les esprits de leurs ailes nacrées.
Un colosse arpentait un sentir de graviers juché sur un destrier crasseux, mais néanmoins doté d’une véritable beauté sauvage. Son flanc état beau et brillant malgré la poussière d’un voyage que l’on devinait éprouvant, et ses muscles fins et soigneusement dessinés par la nature lui donnait un charme viril.
Son cavalier portait une tenue très simple que l’on pourrait résumer à une chemise rouge, une cape de velours et des braies marrons. Une épée courte se balançait à sa ceinture, rangée dans un étui aux subtiles ciselures.
Malgré sa silhouette de Buggane et sa mine peu avenante, on aurait pu voir chez lui une certaine tendresse si l’on ne savait pas qu’il s’agissait là d’un seigneur criminel qui dirigeait ces lieux sous le nom de Bogräm.
Bogräm l’assassin ! Bogräm le voleur ! Bogräm le barbare ! Bogräm le démon ! C’était lui, tant de surnoms et de craintes pour cet homme, juste une vie parmi l’infinité de celles qui ont existé et qui existeront.
Ce matin là, le pillard tant redouté se rendait près d’un bois dont il aimait la tranquillité et où il venait souvent après avoir affronté un péril. La nuit précédente il avait attaqué un convoi de marchands lourdement escortés par quelque dizaines de mercenaires. Le combat fut violente et dura toute la nuit, laissant un peu de temps pour que les commerçants sauvent une partie de leurs biens.
Les soldats qui firent front à Bogräm maniaient l’épée comme si le Diable leur eût dicté l’art de tuer, mais inférieurs en nombre ils succombèrent ou se rendirent. Ayant perdu deux de ses hommes lors de la rixe, le pillard géant proposa aux derniers des mercenaires de rejoindre ses rangs, ce qu’ils acceptèrent avec honneur, car le combat était leur seule motivation. Un homme comme le notre était pour eux plus qu’un meneur, mais un idéal à atteindre.
Après les avoir laissés aux bons soins de son lieutenant, le bandit erra jusqu’à ce que l’aube se lève et se rendit à ce bois, songeant à de futures conquêtes et aux différentes manières de former les nouvelles recrues dans la fidélité la plus absolue.

§



Les arbres commençaient à faire perler les gouttes de la pluie qui avait dû s’abattre durant la nuit. Sur le sol était étalé un nauséabond mélange de mousses encore humides et d’une boue en train de sécher qui faisait penser à ces peintures de sang et de fer que l’on nomme des champs de bataille.
Les sabots de la monture de Bogräm laissaient des traces si profondes que l’on eût cru que c’était un monstre qui s’avançait dans la forêt ; Les gigantesques empreintes circulaires scellaient le chemin du signe primitif de la bête.
Comme impressionnés, les animaux firent le silence à l’entrée du bandit en leur domaine. Certains fuyaient aussi loin que leurs forces pouvaient les porter, d’autres restaient à la fois captivés et attirés par tant d’aura de puissance. Peu à peu les terriers se remplissaient des habitants de la foret, refuges troglodytes où les plus couards tremblaient comme une feuille ballottée par le vent.
Les renards avançaient dans la discrétion qui leur est coutumière, tandis que les grives se hâtaient de voleter de branches en branches dans le silence le plus strict. Un corbeau vint percer la quiétude du moment de son croassement rauque, et s’envola pour rejoindre les rangs sinistres de sa nuée.
Bogräm continua sa route, traçant lentement son morne chemin linéaire dans le domaine de la nature.
Peu à peu l’activité de la faune s’accroissait. Tantôt un sanglier venait se rajouter aux troupes déjà mises en place, tantôt un faucon guettait les avants, ultime rempart vers l’avenir. Un loup daigna même montrer sa royale présence, mais ne resta guère plus que le temps de cligner des yeux. Il n’était pas intéressé par une proie comme ce guerrier.

- Vous feriez mieux d’abandonner, dit-il à ses cousins. Ces soldats sont invulnérables face à nos crocs, notre haine et nos rugissements. Même une vouivre, fût-ce t’elle envoyée par Dieu en personne, ne saurait triompher d’un combat contre pareil adversaire. Partez mes doux amis, partez…

Le cheval du criminel cessa un temps son avancée et resta de marbre face à l’activité des bêtes, comme s’il avait entendu le loup. Dépourvu d’œillères il put observer la troupe animale qui l’encerclait de sa lenteur inexorable. Son souffle devint nerveux, ses naseaux s’emballèrent et son pouls s’accéléra d’angoisse. Il commença à gratter furieusement le sol comme une bête prise au piège. Sans son maître pour lui tenir les brides il aurait déjà ruer de cette manière barbare qui fait la valeur des chevaux de son rang.
Un rat pourtant ne daigna pas persévérer, et plongea dans le labyrinthe de fougères et d’herbes folles. Le ciel se vida peu à peu des oiseaux couards, et ne restaient sur terre que les quelques braves qui voudraient bien défier cet étranger.
Le loup soupira et, d’un bond majestueux, disparu aussi vite que ses fidèles l’avaient aperçu. Immortel seigneur à la grâce inégalable.

- Allons Emir, tonna Bogräm. Il se peut que les hôtes de ces lieux soient intimidés par tant de majesté qui est la tienne, avance donc sans te soucier de ceux que tu penses être tes ennemis, chacun d’entre eux sait que s’attaquer à toi serait comme de plonger sur la lame de mon glaive.

Le colosse jeta un regard sombre sur les animaux. Dans ses yeux brillait l’inextinguible rage du pillard qu’il était. Ses sourcils d’un noir de jais accusaient encore plus la mine patibulaire qui lui servait de masque, et nul n’aurait osé défier pareil guerrier sans frémir face à cette expression féroce.
Nous ne saurons jamais si les animaux saisirent la fureur de l’homme, ni quelle était leur véritable intention, mais ils reculèrent aussi prudemment qu’ils étaient venus et disparurent dans les caches d’ombres que seuls eux connaissent, et que personne n’essaye de chercher.

§

Soudainement l’air se fit plus frais, le vent bruissa entre les feuilles et bientôt la poussière vola comme si les éléments voilaient le nouveau venu. L’atmosphère devint si moite et si lourde que Bogräm commença à mal se sentir.
L’immense nuage de gris et de pluie qui se leva alors ! Comme une invocation des cieux eux-mêmes ! Quelle apparition fantasmagorique se drapait de ce phénomène ? Il semblait être tombé des cieux comme pour bloquer à notre héros un passage vers son but, pourtant si innocent et si pur !
Un temps, le bandit fut pris de l’envie de reculer mais il s’en retint tant par courage que par curiosité, l’envie de savoir ce qui se tramait lui caressait autant l’esprit que celle de sortir sa lame et de la planter dans la menace qu’il guettait par-delà cette illusion.
Quelle ne fut pas sa déception alors, lorsqu’il vit que ce n’était rien qu’une forte bourrasque qui avait soulevé les branches et la terre sableuse du chemin. Bogräm, dont l’épée était à moitié sortie de son fourreau, rangea son arme à regrets et continua son voyage.

- Ola grand homme ! Que viens-tu donc faire en ces parages ?

Cette voix avait une tonalité lugubre, comme si on l’étouffait d’une main de pierre. Elle n’était ni grave ni aiguë, en fait elle était la douceur même. Un poète ou un autre esprit lyrique aurait imaginé qu’elle était celle d’un prince des bois aux charmes et aux pouvoirs immenses ou bien un esprit malin envoyé par quelque sorciers mauvais. Mais la vérité, quoique moins belle, était toute aussi intéressante.
Car ce que Bogräm vit, au grand dam de son cartésianisme, dépassait toute les convictions rationnelles qu’il avait eues jusque là. Il avait toujours voulu croire que l’homme était un être de conscience, supérieur donc à toutes les autres choses de la nature. La somme de deux et deux faisait quatre, c’était une vérité absolue, et toutes les maximes religieuses sur la pluie et les autres « miracles » n’étaient que balivernes de propagande.
Mais là, face à notre homme, se tenait avec majesté le plus beau des serpents que Bogräm eut été donné de voir. Il faisait dans les trois mètres de longs, et se tenait enroulé autour d’un vieux chêne. Sa peau était d’un bleu profond aux reflets jaune vif, et ses écailles paraissaient être d’indestructibles boucliers. Il avait une tête énorme où étaient plantés deux petits yeux à l’allure intelligente qui ne cessaient de bouger, tant et si bien qu’il était impossible de le regarder fixement. Ses crochets n’étaient pas énormes, mais dépassaient suffisamment pour effrayer le plus courageux des hommes. C’étaient deux coutelas d’où pouvait jaillir le venin le plus mortel du monde, du moins c’est ce que l’on s’imaginait à la vue du reptile.

- Et bien, répond donc !


Il fallut quelques temps à notre brigand avant qu’il ne puisse articuler de manière compréhensible. Une fois son calme repris, il put enfin sortir une de ses phrases maniées avec soin et qui faisaient son caractère nuancé.

- Je rôde comme le plus tranquille des hommes, comme le vagabond que je suis, j’aime les lieux paisibles comme celui-ci.
- Un vagabond qui chevauche un destrier racé et revêt les armes riches d’un guerrier ?
- Il m’arrive parfois de trouver le cadavre d’un chevalier tombé au combat -alors j’ose je vous l’avouer- je le déleste un peu de ce qui me plait et qui ne lui servira jamais plus.

Bogräm, formidable comédien, joua même son jeu d’acteur jusqu’à rougir, simulant une honte dont il se passait aisément face au danger. Il songea discrètement, car il ne savait si le serpent pouvait lire ses pensées, qu’il était désemparé et ne savait s’il devait révéler la vérité.
Mais de quelle vérité voulait-il parler ? Celle que les racontars véhéments faisait flotter sur les esprits ou celle qu’il s’était forgée au cours des années à batailler sur des sentiers perdus, dans ses escarmouches ?

- Ah ! Je vois, susurra le serpent. Es-tu de ces hommes qui, après une violente altercation avec les affaires de leur vie, viennent en nos bois guetter la quiétude chérie par ces rares barbares, plus poètes qu’ivres de gloire ? Ne répond pas, je sais que j’ai raison, le roi des reptiles ne connais jamais le tort, sinon il ne sera plus monarque depuis la chute d’Adam.

Lentement, dans une grâce presque féline – Ô combien était-ce paradoxal pour le seigneur sans jambes ! - il se retira et caressa de son ventre écaillé la douceur gravillonné du chemin, qui serpentait semble-t-il jusqu’à l’infini, pour saluer Bogräm d’un hochement de tête.

- Ne ment pas aux animaux fier guerrier, ils connaissent tout, même s’ils ne s’en rappellent jamais vraiment.

Disparaissant dans les méandres verts et noirs de la forêt, le saurien laissa Bogräm aller où sa destinée le poussait depuis toujours.
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MessageSujet: Re: Bogräm   Ven 15 Juin 2007 - 16:48

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