Les Songes du Crépuscule
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Don Lo
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MessageSujet: Dernière chance   Jeu 14 Déc - 0:25

Perçus à travers ce brouillard, les soupirs de la lande matinale et les cliquetis des armes s’embrument d’une menace diffuse. L’air moite, loin d’étouffer les sons, semble les rendre plus proches tout en brouillant les repères. Ainsi répercuté, tel feulement, tel raclement métal sur métal, vient-il de la gauche au-delà des berges invisibles, ou du camp derrière à droite, ou encore du glacis d’herbe rase qui descend juste devant les sabots du cheval ? Appuyé sur sa selle, Iion Turung penche la tête et se tourne d’un côté, de l’autre, cherchant à démêler les murmures de la brise ensommeillée. Du mouvement, quelque part en avant. Les échos inquiétants lui demeurent opaques, mais une chose est sûre : la bataille attendue va se déclencher dans cette aube sans chaleur.
Non loin derrière lui, des soldats s’éveillent et se comptent, tout heureux que la mort n’ai pas encore fait son choix. Le Maréchal monté a une pensée émue pour ces valeureux couards. Ses hommes. Aussi forts, en blocs compacts dans le fracas des combats, que paillards et hâbleurs aux heures tardives de l’arrière. Et surtout aguerris à suffisamment de victoires pour mettre leurs lâchetés individuelles de côté, courir ensemble vers une forêt de piques comme on entre en taverne. L’ivresse des massacres dont on espère avoir une chance de s’échapper vainqueur. Iion sait pouvoir compter sur eux autant qu’eux comptent sur lui, pour les mener à la gloire comme pour les tirer des pires traquenards. Ces trognes hirsutes et matraquées de sommeil humide, ces bras rouillés de nuit, ces jambes torses encore mal dépliées, voilà l’unique secret du Maréchal en bataille. L’explication même de sa brillante, si brillante, tactique lors du raid déjà légendaire sur les mines de Kasselring. Tous ces hauts faits qu’on attribue à son intelligence guerrière, comme aussi la défense du fort Kranian dans les gorges de la Scanns ou l’attaque tournoyante sur les voltigeurs du Cheikh Ralatt, Iion Turung les doit à l’obéissance aveugle de ses hommes. Oui, ses hommes, méchants hères, gueux en armes et troueurs de panses qu’il a su transformer en force implacable au service du Connétable Mage de Vicoñia – qu’éternelle soit son illustre Majesté !
Pourtant, comme avant chaque engagement et aussi bien préparé soit-il, Iion le Maréchal doute. Oh, pas de ses hommes ! Mais bien de lui-même et de sa capacité à les tirer du guêpier dans lequel les a fourvoyés l’ambition du Connétable – que sa putréfaction disparaisse des mémoires à la seconde même de sa mort impie ! Car ainsi qu’il en est de la lignée des Turung, Iion tire ses foudres stratégiques d’une notion très intime de ses forces et faiblesses au combat : chaque bataillon, chaque groupe, chaque homme même, devient avant l’assaut une partie de son corps. Il sent leur éveil, la raideur de leurs muscles, leur haleine lourde ou alerte, les restes de rêves qui ont égayé ou abruti leur nuit, leur soif de sang ou au contraire l’appel étranglé du retour. Ils sont en lui et leurs énergies cumulées sont la sienne. Comme le seront plus tard leurs douleurs et leurs plaintes.
Oui, Iion Turung mérite ses hommes comme eux méritent un tel chef, le Maréchal au galop, silhouette écarlate ne quittant jamais son cheval et jetant la terreur dans les yeux de tout ennemi. Pourtant, malgré son expérience, et à cause d’elle peut-être, il se demande s’il pourra cette fois encore inventer l’imparable piège qui ajoutera un nouveau titre à sa gloire. En sait-il assez ?
Car le grand stratège de Vicoñia compte également – il doit bien se l’avouer – sur une parfaite connaissance des conditions dans lesquelles l’adversaires se dispose à guerroyer. Que sait-il aujourd’hui des troupes de Larmina, la belle cité sur l’estuaire du fleuve Anthorn ? Eclaireurs et Préscients lui ont confirmé que plusieurs bataillons de la ville ont quitté l’abri des remparts et s’apprêtent à attaquer le corps expéditionnaire du Connétable, suite à l’intense campagne de provocation lancée voilà déjà six jours et surtout six nuits. Malgré les brumes, il sait que l’ennemi est massé en deux armées, l’une sur la rive Orientale, en amont de son propre campement, et l’autre juste en face, prête à fondre comme une deuxième pince de tenaille. Il sait que l’ensemble sera coordonnée par une barge de commandement, amarrée d’abord au pont qui mène à Larmina, puis sans doute rapidement déplacée d’un côté ou de l’autre du fleuve suivant l’évolution des combats. Et enfin, il sait n’avoir aucune chance de l’emporter car ses hommes se battront à un contre vingt.
« C’est infaisable, avait-il dit dans un souffle au Connétable.
— C’est pour cela que je compte sur vous pour le faire, Maréchal. L’ennemi connaît sa force, mais redoute votre légende. Ils hésiteront, puis céderont à la provocation. Ils vous attaqueront avec vingt fois la force nécessaire. Mais ils ne vous vaincront pas.
— Et comment ? Mes petites réussites passées peuvent aveugler un adversaire sans courage, mais pas vous, Sire.
— Pourtant, je compte sur vos talents, encore une fois.
— Il faudrait un miracle !
— Vous l’aurez ! »
Iion Turung resta interdit devant le regard du Connétable Mage. Oui, dans ces yeux-là, un miracle était possible. Aujourd’hui encore, alors que l’heure du combat approche, il se souvient du trouble qui s’était emparé de lui face à la promesse de son chef suprême. Un miracle ! Un tour de magie, il l’aurait accepté, connaissant les pouvoirs de son souverain. L’aide d’un autre corps d’armée, pourquoi pas, il aurait pu s’y résoudre… Mais un miracle ? Autant lui demander de se trancher la main en espérant qu’elle repousse ! Or, devant l’assurance flamboyante du Connétable, il n’avait pu que baisser les yeux et acquiescer. Ce serait donc un miracle. Il devait encore faire un effort pour y croire, malgré les explications exaltées du Connétable.
« Je l’ai appelé : la dernière chance. Oh, je suis assez fier de moi sur ce coup-là. Il a fallu l’association inédite – et contre nature – de trois mages pour créer ce sort nouveau. Il promet une déflagration inconnue à ce jour. Plus que magique : je dirais… divin ! Tellement puissant qu’il ne peut être utilisé qu’une seule fois, à un moment précis dicté par des conditions extrêmes. C’est un trésor amer : vous devrez être au bord de l’anéantissement pour faire appel à moi. Et c’est alors seulement que je pourrai déchaîner cet enfer sur l’échine à jamais vaincue de vos adversaires.
— Au bord de l’anéantissement, Majesté ?
— Oui, c’est ce qu’exige l’effet balancier de cette magie obscure. Je suis à l’origine de l’idée, mais comme je vous l’ai dit, il m’a fallu acquérir les compétences de deux autres fieffés sorciers. Lesquels j’ai dû tuer de mes mains pour garantir le secret. Nous avons jeté les bases d’un nouvel art ; la responsabilité de son usage m’incombe seul à présent. Je saurai faire face le moment venu, ayez confiance. Allez et soyez fort : je garde le poids de la décision et vous offre les effets de ce pouvoir immense pour asseoir votre propre légende. »
Cette modestie, le Maréchal la savait feinte. Le Connétable n’œuvre qu’à la gloire du Connétable. Pourtant, poussé aussi bien par l’atavisme d’une lignée à l’irréprochable sujétion que par un long entraînement à l’obéissance silencieuse, Iion Turung avait quitté la salle des audiences privées pour s’atteler à la préparation de cette campagne de la dernière chance.
D’ici quelques heures, il saurait si la confiance du Connétable était fondée. Il y compte bien. Car, à l’ambition territoriale du Mage de Vicoñia, répond la fierté militaire de son Maréchal. Oui, il va livrer ce combat. Oui, ses hommes seront des héros, morts pour la plupart dès le soleil de midi. Mais non, il n’aura pas à quémander l’obole de la Dernière Chance. Cette victoire sera la sienne, même s’il doit y laisser son sang jusqu’à la dernière goutte. Voici comment il voit les choses.
Fidèles à une tactique qui a fait ses preuves en d’autres combats, les Larminiens ne vont pas se jeter directement dans la bataille, mais se faire ouvrir le chemin par un troupeau de sanglards sauvages, hérissés de piques et de lames. Les bêtes chargeront, rendues folles par une fumée de poils et de sabots prélevés sur certains de leur congénères que l’on égorgera au dernier moment, leurs piaillements désespérés ajoutant encore à la frénésie du procédé. Toujours imbues de leur raffinement, les élites de Larmina méprisent la guerre, n’y voient aucun honneur. Aristocrates et grands bourgeois de la ville considèrent les combats comme un mal nécessaire et sont prêts à toutes les bassesses pour l’emporter sans perte, et sans grandeur. D’où l’ignoble utilisation des animaux sauvages. Iion a prévu ce coup facile. Censée briser les rangs et dispenser l’affolement parmi ses troupes, cette charge ne rencontrera qu’un léger vent de brume. Le Maréchal a en effet disposé la piétaille en ordre relâché, avec pour consigne à tous les sergents de manœuvrer pour ouvrir un canal aux sanglards, où qu’ils soient, et les faire obliquer vers le fleuve dont les eaux calmes sauront éteindre leurs ardeurs. Il a toute confiance dans l’ordre de ses troupes pour obéir calmement et diligenter le mouvement sans faiblesse. De plus, il a fait creuser de nuit un large fossé tout au long de ses lignes. Ce brise-jarret sera couvert de planches pour le masquer et faciliter le passage de la horde sauvage, puis rouvert afin que s’y fracasse la première charge montée, les planches servant alors aux fantassins de protection. Car le Maréchal est certain d’une chose : seule la cavalerie rapide de Larmina pourrait foncer dans le sillage des sanglards et profiter de la brèche ouverte par leur furie. Donc leur élite, légère et autonome, qui se verra anéantie avant même d’avoir combattu.
Il s’attend également à un vol de dragons en appui, crachant leurs flammes sur ses arrières pour augmenter la confusion et empêcher que les hommes de Vicoñia se ressaisissent. Qu’il en soit ainsi ! Ses propres dragons, quoique bien moins nombreux, prendront l’air pour faire croire à une chasse et inciter l’ennemi à maintenir une formation serrée, efficace pour une défense en l’air, mais moins meurtrière au sol. D’autant que le camp sera vide de toute garde arrière et toute intendance. Au-delà des premières lignes de combattants, les cracheurs volants de Larmina n’incendieront que des tentes usagées et des braises refroidies.
Le vrai combat se jouera ailleurs. Une fois les sanglards noyés et la cavalerie rompue, les Vicoñiens se reformeront en triangles soudés pour attendre le choc des hommes à pied, protégés par un mur de balancelles. Cette nouvelle invention des ingénieurs de Turung fonctionne comme un bélier élargi pour frapper dans la masse des assaillants. Elles briseront les ardeurs de certains géants mercenaires que le Maréchal sait avoir été engagés par la riche Larminia. Oui, le Maréchal sait. Miracle de l’espionnage, ou conséquence logique du placement de quelques monnaies en quelques mains bien choisies ? Toujours est-il que l’armée de Turung semble ne devoir affronter que des forces bien connues, même si bien supérieures.
Ainsi, les Magiciens Gardes ont été informés des écoles suivies par leurs adversaires larminiens, ou des sorts récemment acquis par eux sur les marchés de l’entre-deux. Ils ont alors pu mettre en place, et à peu de frais, les défenses requises au lieu d’être forcés d’acquérir une pharmacopée complète qui, bien que très chère, laisse toujours des espaces où glisser des maléfices imprévus. Répondre sort pour sort, bloquer les sortilèges dès leur énonciation : telle est la tactique de Turung en termes de magie guerrière. Car le Maréchal tient seulement la sorcellerie pour un mal nécessaire à la protection de ses attaques. Jamais il n’en use comme arme d’assaut. Certes, le maître de Vicoñia est de la branche sorcière. En bon vassal, Iion s’abaisse donc à puiser dans cette vilaine force, mais il n’engage que de jeunes apprentis du Connétable, formés et équipés à peu de frais. Dans la bataille, il compte sur eux pour être vigilants et se faire oublier.
Ses troupes seront donc bien protégées, il est vrai. Sera-ce suffisant ? Comment compte-t-il gagner ? En deux coups de maître seulement !
D’une – et c’est une idée nouvelle – ses six gros dragons, lourds et malhabiles au combat de surface, se reconvertiront en transport d’archerie pour attaquer la barge de commandement. Profitant de la hauteur, leurs traits tomberont, meurtriers, alors qu’ils resteront eux hors de portée.
De deux, quand les Larminiens lanceront leur deuxième vague d’assaut depuis la rive d’Occident, ils comprendront alors pour leur perte ce qui retarde la marée en ce matin brumeux.
Deux coups, et mat ! Jamais il ne sera au bord de l’anéantissement ; la Dernière Chance ne sortira pas encore aujourd’hui de son placard aux grimoires.

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Dernière édition par le Jeu 14 Déc - 0:48, édité 1 fois
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Don Lo
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MessageSujet: Re: Dernière chance   Jeu 14 Déc - 0:46

Mais les grognements aveuglés par la brume, les claquements de cuirasse, les piaffements énervés, tout ce qu’il entend, attend, mais ne peux voir, tout cela entame la confiance du Maréchal. Il voudrait bouleverser la belle ordonnance de sa stratégie, lancer l’attaque lui-même, porté par le galop furieux de son destrier jusqu’au bas de ce glacis inondé de brouillard, et assener le premier coup, même si un pauvre sanglard seul devait en pâtir.
« Votre thé, Eminence. » Brave Marnuel, qui a su anticiper l’abattement rituel de son chef avant la curée. Il lui présente la non moins rituelle tasse de fouettant qui va le détourner de ses doutes. « Le brouillard est de notre côté, comme vous l’aviez prévu.
— Je n’ai rien prévu, Marnuel. J’ai agi. Dès l’aube, j’ai fait brûler à feu couvert tout ce que nous comptions encore de fourrage pour retraverser le désert Abridique au retour. La poisse du fleuve a fait le reste, ainsi qu’un rien de vent du bon sens, peut-être…
— Alors Maître, nous ne rentrerons pas à Vicoñia ?
Turung aurait bien aimé pouvoir rassurer le vieux serviteur. Mais il le respecte trop et depuis trop longtemps pour lui mentir de front.
— Pas tous, Marnuel. Loin de là…
Comme en remerciement pour cette franchise, le vieil homme se redresse vers son chef et hume l’air.
— Le brouillard est au rendez-vous, comme le sera la victoire. Je l’ai rêvé.
— J’aime bien être dans tes rêves… Va donc battre discrètement le réveil des capitaines et rejoins-moi au Carré. »
L’aigreur piquante du thé gifle la langue, puis la gorge, puis le corps tout entier du maréchal, chassant les doutes matinaux. Oui, la bataille va commencer, comme l’affirme la rumeur du brouillard. Oui, les morts vont s’entasser pour empuantir la plaine et les berges rougies. Oui, la victoire est à portée d’audace ! Et le Maréchal Turung n’en manque pas.
Sans même descendre de cheval, il entre dans sa tente et saisit le miroir d’Aliskand qui jamais ne le quitte en campagne. Puis il rejoint le Carré des officiers, un simple feu caché aux yeux des troupes par quelques paravents claquant dans la brise molle.
De toute la hauteur de son destrier, Iion Turung impose le silence par sa seule présence. Les capitaines sont réunis, déjà équipés en bataille. Eskaland de Breuil a revêtu sa légère armure de cuir rouge couverte de flèches clippées pour ne pas les perdre dans les embardées de son dragon. Engoncés dans leurs plaques de fer, Brataks et Corrébur sont prêts à manœuvrer leurs troupes à pied en s’exposant au sommet des tours roulantes pour mieux observer l’évolution des combats. Les cavaliers eux affichent leurs différences. Silien le Dorn semble flotter dans ses casaques de tissus Lox qu’aucune flèche ne peut traverser, alors que Plasternius grince de toutes ses tôles, jusqu’à la taille seulement puisque ses jambes seront protégées par la nacelle blindée de son maliphant. Au milieu de ces farouches guerriers, le jeune Oulenmarr paraît bien nu dans sa bure de mage. Mais la sérénité de son regard fait assez bien état de ses protections intérieures. Voilà donc sur quelles têtes la stratégie de Turung va s’appuyer. Le Maréchal les toise sans un mot, et chacun d’eux sait qu’il leur exprime ainsi son respect. Toute dernière recommandation briserait l’aura de confiance mutuelle patiemment tissée au fil des victoires. Il n’y manque que Marinor et son plastron d’amphibien. Pourtant, le soleil ne sera pas encore à mi-course que l’irruption de ses troupes aura déjà fait basculer la bataille.
La monture de Turung en s’ébrouant semble les rappeler à l’incertitude de l’instant. Il reste un rituel à accomplir.
— Majesté, nous sommes prêts, lance Iion au miroir d’Aliskand avant de le brandir pour que tous le voient.
Dans son cadre doré, le verre piqueté s’embrume d’une vapeur tourbillonnante. Lorsque le visage du Connétable s’y forme, sa voix basse semble jaillir des profondeur de la terre.
— Guerriers de Vicoñia, pourfendeurs, massacreurs et lanceurs de sorts, la cité toute entière compte sur vous aujourd’hui. Que Larminia s’embrase et meure ! La confiance totale que je place une fois de plus dans votre Maréchal rejaillit sur chacun d’entre vous. Soyez dignes, soyez forts, et rentrez comme toujours la tête haute. Je serai avec vous !
Et tous baissent la tête, plantent un genou en terre pour saluer le miroir et leur maître en lançant l’incantation de bataille :
— Vicoñia, gloire ici et partout !
Puis les capitaines se relèvent, comme crépitants d’une nouvelle énergie, alors que la brume reprend possession du miroir. Turung le replace dans l’étui de protection inclus dans sa selle. Ce jour sera maintenant ce qu’ils en feront.
« Que chacun rejoigne son poste et que le Mage vous… »
Il n’a pas le temps de finir qu’un martèlement sourd brise les silences de l’aube. Des cris, des ordres hurlés, des brassements de métal : la bataille !
Le Maréchal fait volter son cheval et s’élance au travers des paravents, arrachant les toiles qui claquent autour de lui comme autant d’oriflammes. Il rejoint la colline d’où il pourra suivre le début des combats, prêt à jeter sa puissance symbolique au cœur des premières faiblesses.
La ruée des sanglards a déjà fait des victimes. Leur furie piétinante brise quelques planches mal posées et la suite du troupeau contourne l’obstacle d’un écart imprévu, égratignant les rangs de fantassins resserrés pour leur laisser passage. Mais le gros de la masse sauvage continue sa course folle en oblique vers les berges.
Ils ne sont pas tous passés que déjà la cavalerie de Larminia engage le combat à bride abattue. La charge ne se brise qu’en partie sur le mur des planches relevées, l’essentiel des cavaliers ayant suivi les sanglards dans leurs écarts. De plus, un sortilège de feu émis depuis la ville disperse brouillard et fumées avant que les sorciers de Vicoñia ne lancent leur contresort. Cette bulle d’air limpide révèle ainsi le piège du large fossé. A cette vue, les larminiens se réorganisent immédiatement en une vaste tenaille qui harcèle les flancs relâchés de l’infanterie vicoñienne. Avant que les balancelles puissent être réorientées, la boue se teinte de sang perdu.
Iion Turung retient les piaffements de son destrier : le péril n’est pas extrême, il n’est pas encore temps. Au pied de la colline, le choc armée contre armée s’engage. Les hommes de Vicoñia tiennent leurs positions avec peu de pertes. Plusieurs unités mixtes tentent une tactique nouvelle qui semble efficace. Deux par deux, de solides gaillards des îles du Nord prennent un nain d’outrlonde et le propulsent au-delà de la ligne de choc larminienne. Armés de doubles haches et drogués à l’hypocrass, les représentants du petit monde se taillent alors par surprise un furieux chemin de retour, brisant les genoux, taillant les jarrets, fracassant les crânes et les corps tombés à terre. Leur agressivité est telle que, une fois revenus dans leurs rangs, il faut parfois plus de quatre vicoñiens pour les contenir et les renvoyer tout hurlants à l’assaut de l’ennemi.
Dans les airs, la bataille est rude également. Turung voit fondre en éventail sur ses arrières une trentaine de dragons. Beaucoup plus que prévu. Les six montures volantes d’Eskaland de Breuil tentent d’abord une attaque de diversion, mais sans réussir à inquiéter les larminiens qui restent en formation large d’attaque au sol. Un dragon lourd est même abattu, emportant dans sa chute ses dix archers d’élite. Les cinq autres s’échappent vers leur mission principale et disparaissent dans la brume tenace du fleuve, leurs flammes n’apparaissant plus que comme des rougeurs sporadiques.
Très vite, les cracheurs de feu larminiens s’aperçoivent de l’inutilité d’attaquer le camp vide et refluent sur la masse batailleuse qui glapit entre fleuve et colline. Il est temps de lâcher la double cavalerie vicoñienne. D’ailleurs, les premiers hennissements et barrissements franchissent la crête derrière Turung. Alors que les maliphants de Plasternius descendent pesamment, Silien le Dorn conduit la charge à cheval. Découvrant la configuration de l’attaque, il scinde son flux en deux groupes, l’un partant à la chasse des cavaliers larminiens pris dans leur mouvement tournant, et l’autre s’élargissant en une ligne de bataille pour affronter le reste de l’infanterie ennemie. Les casaques prévues pour alléger la cavalcade et protéger des flèches perdent toute efficacité face à une forêt de piques, de lances et de hallebardes. Heureusement, la piétaille de Larminia est bien peu aguerrie. La simple vue de la cavalerie en repousse une bonne partie vers le fleuve où les corps s’essoufflent et se noient en silence. Le reste est bousculé par l’arrivée des lourds maliphants, criblé de flèches décochées des nacelles.
De son point d’observation, Turung sent que l’affrontement est à son point critique. Larminia va devoir lancer sa deuxième vague dans la bataille. En effet, leurs dragons ont réorienté leur attaque sur le flanc amont des vicoñiens, les poussant vers les berges boueuses. Et c’est alors que surgissent du brouillard des barges par dizaines, radeaux couverts d’hommes en armes et de molosses encagés, prêts à être lâchés sur les première lignes pour désorganiser leurs défenses et faciliter le débarquement. Puisque les renforts de Larmina arrivent déjà, c’est que les stratèges de la cité n’ont pas été désorganisés : l’attaque des dragons sur la barge de commandement a dû échoué.
Malgré le danger, le Maréchal attendait ce moment. Si ces nouvelles forces prennent pied, il sait que c’en est fait de ses armées et de lui-même. Il faut les balayer alors qu’elles sont encore sur le fleuve. Tout est en place, la surprise promet d’être totale : nulle magie ne pourra protéger cette seconde armée du piège qui lui est tendu.
Soudain, un son de cor vrille la brume. La barge de commandement et toutes les autres embarcations refluent, comme rappelées vers l’autre berge par de puissants treuils.
Et Turung, la mort dans l’âme, voit son piège diabolique se refermer sur le néant.
En effet, venue de l’aval du fleuve, une vague énorme remonte l’estuaire, balayant sur les rives les soldats et les cadavres. Depuis la veille, les sapeurs de Vicoñia s’étaient employés à fermer la gorge de l’estuaire par de lourds volets de bois. Ils retenaient ainsi l’essentiel de la marée montante, pour mieux la relâcher sur le gros des troupes larminiennes dans leur traversée du fleuve. Suivant le raz de marée, la flottille de Vicoñia dévale ce courant brutalement inversée, passe devant la zone des combats terrestre sans rencontrer d’adversaire et vient s’encastrer dans les piliers du pont, loin en amont. Marinor lui-même disparaît dans les flots sans être parvenu à manœuvrer vers la berge. Peut-être averti par un mage divinateur, le commandement ennemi n’avait engagé sa flotte dans le piège que pour mieux l’en retirer au dernier moment.
Une fois la vague passée, les barges réapparaissent sur l’eau calmée du fleuve et reprennent leur lente traversée. Certaines ont basculé et perdu bon nombre de leurs soldats, mais le gros des troupes est encore prêt à l’attaque.
Sur la rive orientale en revanche, les forces de Vicoñia perdent pied peu à peu. Submergée par le nombre, l’infanterie n’a pu tenir le choc et s’est fragmentée en groupes engagés dans des combats au corps à corps. Un dragon plus précis que les autres a embrasé la tour de Corrébur qui n’a pas pu se dégager et a disparu dans les flammes en hurlant des imprécations. Ses balancelles ont tenté de se réorganiser autour de celles de Bartaks, mais les mages lamriniens les ont assaillis de Tournesorts perturbateurs. La cavalerie s’est perdue dans la masse, la plupart des chevau-légers succombant parce que mal protégés. Les maliphants tiennent tête, mais sans efficacité réelle dans cet ordre dispersé où il n’ont pas d’armée constituée à enfoncer. La déroute semble proche.
Il reste cependant un espoir. Jeter toutes ses forces dans la bataille, faire peser sur Larminia les poids combinés de Iion Turung et de sa légende.
Sans un geste de dépit, le Maréchal se tourne vers Marnuel. Le vieux serviteur ne l’a pas quitté un instant. Il a même revêtu son antique armure, celle qu’il portait naguère lorsqu’il courait les champs de bataille pour protéger le jeune Iion, trop enthousiaste à suivre le galop de son père.
« En avant Marnuel. Et n’hésite pas à convoquer tous tes talents ! »

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MessageSujet: Re: Dernière chance   Jeu 14 Déc - 0:47

Le pas de leurs chevaux, d’abord lent, prend de l’ampleur en descendant la colline. Plus les fracas de la bataille approchent, plus les destriers s’élancent sans qu’il soit besoin d’éperonner. Reconnaissant leur Maréchal, les hommes de Vicoñia l’accueillent d’une longue clameur avant de s’écarter sur son passage. Turung brandit son cimeterre et c’est le choc.
Sur le poitrail de sa monture, des plaques cerclées de lames tranchantes bousculent la piétaille. Ceux qui tournent casaque à son approche sont rattrapés par le large croissant d’acier que le bras du Maréchal rouge manie comme une faux. Moisson de têtes casquées et d’âmes épouvantées. Il frappe de gauche et de droite, taillant sa route pour attirer sur lui la cavalerie ennemie. Au corps à corps, il se sait imprenable. Dans son sillage, Marnuel plante à l’épieu tous les coupe-jarret qui osent attaquer par derrière.
L’armure de Turung semble attirer les flèches. Il est bientôt hérissé d’empennages et de hampes brisées. Certaines se sont insinuées entre les plaques et ont traversé le cuir. Mais la douleur de ces quelques dards n’est rien, à peine un souffle qui attise sa colère. Il hurle « Vicoñia, Gloire ! » et renverse un premier cavalier avant même de l’avoir touché, tant son approche a effrayé la monture de son pauvre adversaire. Puis ils sont cinq, puis dix autour de lui. Marnuel se tourne et vient flanc contre flanc pour protéger l’arrière. Les lances, les haches, les masses d’armes s’abattent, sans que Turung faiblisse. Mais chaque tête écrasée, chaque bras tranché est immédiatement remplacé. Soudain, un cavalier noir se fraye un chemin à coups de pique parmi ses propres troupes. Il fonce sur Turung qui ne l’a pas vu venir à sa gauche. Marnuel crie. Turung lance son sabre en parade. Trop tard, le cavalier noir dérobe sa pointe et vient la ficher dans la poitrine du Maréchal avant de continuer sa course folle.
Rouge sur rouge, le sang de Turung inonde son armure. Les autres cavaliers en profitent. Resserrent leur assaut. Combinent leurs attaques sur le Maréchal devenu lent et lourd. Il hurle encore, pourtant sa voix se perd dans un hoquet sanglant.
Mais de loin, Silien le Dorn a senti la menace pesant sur son chef. Il rassemble ses derniers cavaliers, tous percés de lances, et manœuvre vers Turung, écartant les assaillants malgré la densité de la mêlée. De l’autre côté, Brataks a sauté de sa tour et prend le commandement direct d’une balancelle. Sous son impulsion, la lourde pièce bouscule tout, ennemis et vicoñiens égarés, jusqu’à percuter les larminiens qui vrombissent encore comme des guêpes autour de du chevalier rouge. De même, Plasternius a réuni ce qui reste de son bataillon de maliphants, décimé par une nuée de dragons, et fait route tel un vaisseau amiral à travers la marée des combats vers la silhouette encore dressée du Maréchal.
Tous se battent avec une énergie que la colère décuple. Pour la première fois, ils voient leur chef en mauvaise posture. Au cours de plus d’une bataille, ils avaient vu son sang rougir les plaques de son armure. Mais jamais son cri ne s’était ainsi affaibli, jamais son bras n’avait autant manqué de force. Et, alors que leurs hommes tombent sous les coups et les flèches, le venin d’une peur inconnue commence d’irriguer les veines des capitaines.
Marnuel a senti monter le péril. Il se dresse soudain sur ses étriers et hurle une formule que nul n’a entendu depuis des générations de mages.
« Arhnal Nasphrarth ! Urwath Bethud… Dorniel Dbienweh ! »
Autour de Iion Turung blessé, tout semble se figer. Une coupole de vibration lumineuse se déploie en crépitant, couvrant un espace que les larminiens les plus proches fuient sans attendre. Ailleurs, la mêlée à déjà repris, et toujours plus de vicoñiens succombent. Marnuel crie alors aux capitaines de le rejoindre sous le sort de protection. Tous regardent le vieux serviteur d’un œil neuf. Certains reconnaissent même le grand Marnial D’uribuel sous les rides éclaboussées de sang.
— Dirigeons-nous ensemble vers le fleuve. Je ne peux rien faire de plus ici. Le temps presse.
Le globe incandescent les aide à tailler leur chemin au travers des combats. Mais lorsqu’ils arrivent dans la boue sanglante de la berge, les larminiens sont prêts à débarquer.
Marnuel se tourne vers son Maréchal, de l’interrogation plein le regard.
— Va, fais ce que tu as à faire !
— Bien Maître. Puisque j’ai votre assentiment… ce sera l’Ombrelonde. Dégagez, je dois atteindre l’eau !
Il saute de son cheval, et aucun de ses gestes ne trahit plus son grand âge. D’un pas alerte, il s’avance vers l’Anthorn bouillonnant. Les premiers molosses lâchés par l’ennemi s’enfuient à son approche en glapissant. Plusieurs larminiens descendus de leurs barges tentent de s’interposer et sont comme bousculés par un souffle qui précède le vieillard. Une fois dans l’eau jusqu’aux chevilles, ils se campe sur ses deux jambes tendues et semble vouloir dresser le fleuve à la vertical d’un large geste des bras. Sa voix enfle et résonne, comme sortie du fond d’une caverne : « Ombralunda ! Ubraquada ! Vortilundaaaaa ! » Et il relance, encore et encore, le sortilège ancien que tout mage croyait perdue à jamais. A chaque « Vortilundaaa ! » le fleuve semble se vriller, s’accélérer, partir dans un vaste tourbillon qui entraîne par le fond hommes et vaisseaux.
De partout, flèches et lances viennent se ficher dans la frêle stature de Marnuel, qui continue d’invoquer les forces de l’onde. Lorsqu’il finit par succomber, il ne reste rien du corps d’armée larminien.
Un grand silence se fait. Les troupes de Larmina engagée sur la rive orientale rompent le combat et se retirent vers le pont. Dans les rangs clairsemés de Vicoñia, on hésite cependant à clamer victoire.
Tous voient Iion Turung descendre lourdement de cheval et s’avancer lentement vers le corps de son vieil ami, effondré dans une vase ensanglantée. Il lui relève la tête et fait signe à ses derniers capitaines de venir l’aider.
Alors, porté par l’élégant Silien, le géant Bartak et le lourd Plasternius, le cadavre de Marnial D’uribuel rejoint ce qui reste du corps expéditionnaire victorieux.
Iion a rejoint son cheval et ouvre le coffret du miroir d’Aliskand. Il ne lui reste plus qu’à annoncer au Connétable l’économie de son sort si précieux.
C’est à cet instant qu’un vrombissement déchire le ciel. Les derniers lambeaux de brouillard se défont sous l’afflux d’un nuage noir qui se répand au-dessus de la plaine. Des milliers de coryphelles : ces insectes géants couvés dans la cité de Saskgard, de l’autre côté des grandes terres. Chacune est montée par un volitor qui la dirige dans une intime liaison mentale. Une unité de ces guerriers volants peut faire basculer une bataille. Ici, il en vient dix, cent bataillons, qui se jettent dards en avant sur les derniers vicoñiens.
Apparement, sans que Turung ne l’apprenne, Larminia à passé avec Saskgard un accord de défense secret. Toute les forces de la cité ruche viennent de traverser le monde connu pour se ruer sur la brève victoire du Maréchal rouge.
Horrifié par les cris de ses hommes transpercés, sentant son sang et ses forces le quitter, Turung se résout à quémander le miracle de la dernière chance.
Sur la face du miroir, la spirale laiteuse laisse place au mauvais sourire du Connétable. Iion s’incline.
« Majesté, malgré nos efforts la victoire nous échappe. Moi-même je me meurs. Il est temps de déchaîner la Dernière Chance.
— Bien Maréchal. Je vous remercie de votre confiance et vous laisse savourer ces ultimes instants.
— Majesté, mes derniers hommes succombent, le temps presse.
— Vous ne comprenez pas, Turung ? La Dernière Chance n’existe pas. Ou plutôt, c’était vous, notre dernière chance, vous et votre obéissance aveugle doublée d’une arrogance qui m’a toujours écœuré. Ce sortilège n’a jamais existé que pour vous pousser au-delà de vous-même. Il fallait bien cela pour que Larminia fasse appel à ce traité secret qui la lie à Skarskgard. Votre bravoure imbécile a rempli son office : attirer sur vos troupes la menace des Coryphelles. J’ai longtemps attendu leur départ, masqué derrière les collines du Ngong. Mais j’ai eu raison de miser ma confiance et toute ma stratégie sur vous : je viens d’attaquer leur cité ruche, totalement dégarnie de ses défenses. Ma victoire est totale de ce côté-ci du monde. Mourrez en paix. »
Quand l'image du Connétable se voile à nouveau, Iion Turung sent ses forces lui échapper. Dans un dernier sursaut, il brise le miroir sur son genou bardé de fer. Puis il s’affaisse, le regard déjà empli du sourire d’un vieillard qui lui murmure des sorts de bienvenue.

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