Les Songes du Crépuscule

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 La dame de sel

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Syven
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Date d'inscription: 27/12/2005

MessageSujet: La dame de sel   Lun 22 Mai 2006 - 11:57

Meiying déposa son fils d’à peine un an sur le sable, en compagnie des autres petits que gardait la vieille Huani. Le visage réjoui du bébé ne compensait pas la misère de son maillot de corps déchiré, dont les taches ne voulaient plus disparaître, comme les dettes qui acculaient sa mère. Contenant un soupir, celle-ci se raccrocha à sa détermination. Elle ne faillirait pas.

Les jours se faisaient moins chauds. Bientôt se lèveraient des tempêtes qui l’empêcheraient de pêcher. La survie de son enfant durant l’hiver tiendrait aux prises des prochains jours, aussi n’avait-elle pas droit au luxe de la lassitude.

Tandis que Meiying enfilait sa combinaison de plongée élimée, ses yeux noirs fixaient la mer parée de turquoise, qui l’attendait avec patience dans son infinie suffisance.

Les autres pêcheuses avaient fait de bonnes récoltes ces derniers jours. Le soir, quand elles rentraient ensemble, leurs enfants dans leurs bras, à la file sur le chemin qui menait au village, Meiying jetait toujours un coup d’œil anxieux aux petits sacs que ses compagnes portaient à leur ceinture. Cette semaine, les poches de lin avaient arboré des ventres rebondis, quand les siennes étaient restées presque vides. Les quelques perles qu’elle avait trouvées, mal formées ou trop petites, ne lui permettraient qu’à grand-peine de tenir le mois. L’amertume la rongeait.
Meiying ne devait pas être jalouse. Lorsqu’elle avait été enceinte, puis malade, les autres lui avaient donné de quoi manger. Maintenant qu’elle avait recouvré ses forces, elle se débrouillait seule, comme de juste. Elle avait pourtant pêché autant de coquillages que les autres ! Mais la mer bleue qui étincelait sous le soleil se moquait bien de ses soucis. Elle ne lui donnait plus que l’ivraie.

Meiying se raccrochait à un secret espoir, qui roulait dans son cœur, telle l’écume sur les flots. Elle se cachait la nuit pour courir à la mer, lancer des fleurs, des fruits et des prières, autant d’offrandes interdites à la dame de sel. Mais celle-ci n’avait donné aucun signe. Qu’attendait-elle encore ?

La plongeuse ravala sa rancœur, fit quelques mouvements pour s’échauffer sous le soleil matinal et entra dans l’eau froide. D’une nage assurée, elle traîna vers son lieu de pêche sa nasse à coquillage accrochée à une bouée de fortune.

Là, elle tapa plusieurs fois la surface de sa main, pour avertir les esprits de sa présence. Une fois ses masque et tuba en place, elle respira à fond, profitant d’une dernière caresse du soleil sur son visage. Puis elle plongea.
Depuis longtemps, l’eau claire avait perdu tout attrait à ses yeux. La végétation chevelue des rochers, les petits poissons colorés l’indifféraient. Meiying s’enfonçait.

Les premières huîtres furent faciles à trouver, mais trop petites. Elle descendit plus profond encore, jusqu’à trouver des coquillages de bonne taille, solidement accrochés. Les allers-retours se succédèrent. Remonter à la surface, reprendre son souffle, vider le filet. Replonger. Descendre vite, sans s’empêtrer dans les mailles, gratter au couteau autour d’une huître, l’arracher, passer à la suivante…

La matinée passa sans que Meiying songea à autre chose qu’à ramener toujours plus d’huîtres. Avec l’espoir d’y découvrir lors de la dépouille de l’après-midi les billes de nacre, tant convoitées.

Il faisait si beau que le soleil éclairait le sable du fond. Un reflet sur un objet brillant l’avait tirée de sa besogne mécanique. Ses mains s’agrippaient aux rochers, le souffle lui manquait. Meiying voulait voir. Être sûre.

La dame de sel. Ce n’était qu’un souffle au visage grossier, aux cheveux flous, à la silhouette sans grâce, qui tourbillonnait sur le sable et brillait dans la lumière diffuse.

Le cœur de la jeune femme s’emballa. Elle devait se dépêcher si elle désirait s’emparer de son trésor.

***

La vieille Huani recompta les pêcheuses une dernière fois, puis donna l’alerte. Les femmes se jetèrent à l’eau. Les hommes furent appelés à la rescousse pour fouiller les rochers.

***

Le soleil rougeoyait, incandescent dans le ciel tendu de pourpre et d’or, quand on retrouva Meiying. Il y eut des cris d’horreur, de refus et d’indignation. Huani emmena le petit loin du macabre spectacle. La main de la noyée serrait avec la raideur propre aux morts une perle splendide, grosse comme un cœur de pigeon.

On la rejeta à la mer, avec le corps, car dans le village, on ne voulait pas des cadeaux de la dame de sel. Ils portaient malheur à qui les acceptait.

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Dernière édition par le Lun 22 Mai 2006 - 13:35, édité 1 fois
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