| | Textes de l'AT 9 : être né différent | |
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Aytan Rêveur d'arbres et d'étoiles

  Age : 23 Inscrit le : 26 Déc 2005 Messages : 755
 | Sujet: Textes de l'AT 9 : être né différent Ven 18 Avr 2008 - 20:45 | |
| Très peu de textes pour cet AT, pas simple apparemment...
NOMBRE DE TEXTES REÇUS : 4 -----------------------------------
Légende d’Islande
Il est des moments dans la vie où un songe hasardeux peut revêtir la parure désirée de la réalité sans que l’on s’en soit douté… Un instant d’égarement, une simple seconde d’inattention, et l’esprit chavire, chute, se renverse. Comme l’eau ou le sang, il coule, sans raison, sans logique, sans fondement. Il est. Tout simplement : vertige, évasion, déraison. Et nous, alors, ne sommes plus, ne voulons plus, vidés, désemparés, brisés… Autre. Nous voulons être autre, cet autre que notre rêve nous a révélés. Grain de sable, sur la colline de l’impossible.
Mon grain de sable a dévalé la pente ce matin, alors que je me trouvais dans ma salle de bain. Je venais de prendre ma douche, une douche brûlante, bouillante. Perdue dans mes pensées et mes non pensées - car il en va toujours ainsi sous la douche, les idées s’écartent, se noient et laissent place à un vide insensé, placide - je n’avais pas prévu que mon environnement revêtirait, au sortir de ce moment de paix humide, l’aspect chatoyant et extrêmement glissant d’un hiver écossais. Tout se passa très vite. Si vite que l’analyser ainsi lui ôte son charme et m’ôte de la même façon toute crédibilité et grâce à vos yeux. Je glissais donc en voulant m’extraire de la douche et dans un vacarme peu harmonieux de chute de savon, brosse à cheveux et autres joyeusetés, je tombai. Analyse froide, rapide, expéditive. Un instantané capturé, une trame rompue… Je me relevai cependant, ne désespérant pas de retrouver dignité et distinction après m’être préparée devant mon miroir… Malheureusement, dans ma chute, je n’avais pas entraîné que mon corps et mon ego, j’avais apparemment, sans comprendre comment, brisé la glace de mon miroir. Celui-ci affichait, en effet en son sein, lézardes et blessures létales qui couraient de part et d’autre à la recherche de quelque chose, comme en fuite… Je réprimai un soupir d’abattement, ma dignité ne pouvant guère être retrouvée avec un visage morcelé en autant de plans qui se chevauchaient, s’entravaient et pire… déformaient…
C’est à ce moment là, à cet instant précis, que tout bascula. Mon grain de sable commença à se désolidariser de son entourage de silice, et solitaire, imprévisible, m’entraîna à sa suite sur la pente infinie de l’impossible. Au départ ce ne fut que course tranquille, ballade vers un autre monde, puis, la curiosité faisant, l’espoir aussi, la course s’emballa, toujours plus vite. Ce miroir était un simple objet d’apparat qui, d’ordinaire, réfléchissait la lumière par un heureux procédé physique, nous renvoyant notre image, notre double, autre, différent et pourtant si semblable. Or, ce miroir fêlé, brisé, ne me renvoyait plus l’ordinaire, l’habitude. Il me montrait autre chose, le reflet déformé, libéré, l’absurde, le complémentaire… Il m’offrait un autre chemin, une autre façon de rêver, une autre manière d’être… Différente et pourtant identique. Un double, immortel, incorruptible, surimpression d’une réalité dans l’impossible, l’imprécis. Une fuite, une autre perspective au-delà de l’horizon, par delà cette tension…
Une pensée s’imposa alors à moi : être autre, tout en étant la même : reflet d’une ombre, fugitive, imprévisible. Incarner l’évasion, l’abstraction, la différence en ce monde trop cohérent que je voulais fuir, que je ne voulais plus subir…
Me revint en mémoire une légende islandaise, une interprétation de l’ange gardien, poétique, tragique. La Fylgja. La suiveuse, celle qui protège. Ange gardien, esprit tutélaire d’une famille, ou d’un individu… En quête, avant, après, jamais au présent. Esprit qui devance ou qui précède, qui attend ou qui veille, indissociable de l’être qu’elle protège, se manifestant parfois en reflet, en image, en double, en rêve… Un être surnaturel aux couleurs de poésie, à la grâce infinie, doté d’un instinct certain pour prévenir toute maladresse ou autre occasion de se ridiculiser en public lorsque la coordination se ferait absente…
Je me pris donc à rêver d’être une fylgja, à rêver d’être née différente, de n’être pas née du tout, en quelque sorte… une fylgja étant un fantôme…
À ce stade là, mon grain de sable venait à peine de commencer à rouler… Je devais vraiment m’être cognée la tête bien plus durement que je ne l’avais cru… Tant mon illusion dura et prit des proportions sans égales…
J’imaginais donc ma naissance en tant que fylgja dans un décor de glace et de feu, entre terre et mer, toujours à la frontière… En Islande. Terre de légendes, insulaire, isolée, entre deux. En tant qu’esprit vaporeux, race des cieux, il m’était permis de voler, de survoler le monde et ses secrets. Tout m’était permis, de toute façon, c’était ma rêverie. Malheureusement, mon esprit, peut-être trop attaché à sa maladresse naturelle ou peut-être paresseux car ne voulant pas imaginer l’impossible, crut bon de m’offrir tous les défauts dont j’étais parée dans la réalité. Mon survol de l’île fut donc une série de cascades, toutes plus ou moins préméditées, dont la maîtrise des figures variait du miracle divin à la honte sans pareille. Heureusement, invisible comme je l’étais pour le commun des mortels, les légendes ne pourront pas retracer, même en imagination, ce périple absurde. Cela me rassurait et c’est en souriant, l’esprit léger, que je partais en quête de mon protégé, de mon double, que je partais tout simplement à la recherche de ce qui me compléterait. Nouvelle née, il me fallait déterminer ce que le destin m’avait apporté…
Simple question d’ordre rhétorique, avez-vous déjà essayé de trouver quelqu’un alors que tout vous en empêche, en particulier votre nature ?
Une fylgja étant par essence un ange gardien qui ne fait que précéder ou suivre son reflet dans la réalité, qui ne doit, qui ne peut, jamais le rencontrer, vous imaginez le dilemme à dépasser, l’absurde quête d’un esprit toujours en attente, en suspend, mais jamais satisfait. Ce paradoxe s’imprima en moi en lettres filigranées d’épines, mais, têtue comme je l’étais, mon imagination ayant aussi conservé ce trait de caractère extrêmement poussé, je persévérai.
À mesure que je parcourais ce désert que recèle en son sein cette terre d’immortels, des impressions fugaces et insaisissables dans leur ensemble s’imposèrent à moi. Des images, camaïeux indistincts aux couleurs d’orage et de métal en fusion, s’affrontèrent devant, derrière, près de moi, me suivant, me précédant, allant jusqu’à me faire trébucher de malaise, d’ivresse… J’avançais malgré tout, toujours en quête de mon double, de ce que je devais protéger, mais les illusions se faisaient plus tenaces, plus précises. Elles m’entouraient, glissaient sur moi, sur ma peau, mes yeux. Elles me dérangeaient, car loin d’être sensées et expressions de logique, elles apparaissaient absurdes, erronées, impressions aux couleurs criardes sur un paysage couleur de suie et de sang. Telle Alice aux pays des merveilles, j’avançais dans l’illusion et le non sens, l’impossible, capturant l’impermanent, le transitoire, le dissolvant dans mes veines et m’abreuvant de ces empreintes désormais éternelles.
C’est à cette pensée, à cette impression que tout ce que j’observais était chimère, que je compris la raison de ces visions, leurs origines. J’étais environnée de décisions, de choix, d’alternatives. J’étais entourée de tout ce qui pouvait être, de tout ce qui ne pourrait et qui n’avait pu devenir dans l’avenir et le passé de mon protégé… Je voyais l’avant, l’après, le probable, l’improbable, l’avorté. Fil rouge d’une vie, je pouvais à loisir influencer, guider vers un choix, sélectionner. Cette impression enivrante de pouvoir, d’influence sur mon double me grisa. Je bus jusqu’à la lie cette coupe d’interdits et c’est alors que je m’étouffais de son acidité, de son amertume. Je ne faisais pas que voir. Je ressentais, j’éprouvais la douleur, le regret, le doute, l’inquiétude. Tous ces sentiments dont je pensais m’être débarrassée en quittant mon ancienne condition, celle émotive et sans ambition d’une être de chair et de sang. Cependant, j’avais décidé d’être née différente, je chassai donc cette pensée qui me rappelait trop ce que j’étais réellement et repris la chute en compagnie de mon grain de sable…
Ainsi, l’absurde, la multiplicité m’entouraient. Je me concentrai pour discerner dans cet imbroglio sans queue ni tête un détail redondant, une similitude de comportement qui me conduirait vers mon choix, ma décision. Celle de guider ou d’empêcher mon protégé d’agir comme il l’entendait. Petit à petit, je réussis à discerner une voix, un fil rouge qui occulta toutes les autres tessitures. J’accordai mon violon à cette harmonie et ayant entraperçu ses désirs et ses envies, je m’empressais de précéder, à pied et non dans un vol des plus gracieux… mon protégé là où il se rendait.
J’arrivai près d’une petite maison, non loin d’un fjord à l’onde couleur de nuit, et entrai sans frapper dans l’habitation qui sentait bon la compagnie et le bonheur, simple, grisant. Je souris à la vue des photos et des cadres, des jouets par terre et m’en allai quérir la compagne de mon reflet qui dormait alors sur le canapé, emmitouflée dans une couverture. Je l’effleurai doucement de la main, m’imprégnant de son parfum, de ce que mon double aimait et lui inspirait tranquillité et plénitude, ainsi que le pressentiment que son mari ne tarderait pas à revenir. Elle se réveilla ensuite, le sourire aux lèvres, et me levant, émue, perdue dans mes pensées que jamais sûrement je ne connaîtrais cette émotion d’impatience à l’attente de l’être aimé, je glissai sur la trace d’un choix, d’un espoir. Tombant dans l’invisible, j’entraînai dans ma chute une partie de la réalité et la bibliothèque sur laquelle je m’étais rattrapée, céda sous le vertige de rencontrer à la fois le tangible et l’infini. Je dus m’éclipser ensuite rapidement, légèrement confuse de ma maladresse et de mon inattention, car mon protégé passait le seuil de la porte, or je ne pouvais jamais le rencontrer, ainsi allait ma nature. Je devais esquiver mon reflet pour ne pas le voir mourir. Je devais fuir ce qui me compléterait… Mais rien ne m’empêchait de l’aider, de le soutenir, ce qui me réconforta. Aussi, quittant ce couple d’amoureux un peu effrayé par ce qui venait de tomber, je m’en allais étudier les multiples facettes d’un avenir non tracé.
Parfois perplexe, souvent amusée par le burlesque de certaines situations, tentée occasionnellement de préférer la distraction au devoir, je m’amusais à déchiffrer le ruban du temps et du destin de l’être que je devais protéger, diluant les impressions, soulignant l’émotion. Il m’arrivait de le suivre de loin pour réparer une petite erreur, complotant avec une autre fylgja pour faire coïncider deux ambitions ou calmer des tensions. Le précéder pour l’empêcher de commettre une absurdité du genre humain ou pour lui faire quelques surprises était fréquent, distrayant, parfois perturbant...
J’avais, cependant, moi aussi envie de rire, malgré mon état de juge et de guide. Aussi, sachant pertinemment que rencontrer mon double en rêve n’était pas un risque pour lui, je me permis parfois quelques incohérences et folies dans ses songes en m’y introduisant, lune sans ombre, soleil noir de ses nuits. Un soir, l’envie me prit de l’emmener dans un labyrinthe où il devait ramasser une multitude de clefs pour les introduire ensuite dans le bon sens dans la porte de sortie… Il trouva l’exercice fastidieux, ronchonnant sur l’origine de cette quête qui n’avait ni queue ni tête. Pourtant il continua, ruminant pour lui-même ses pensées : « c’est absurde, c’est une impasse, pourquoi l’ouvrir… » Puis il se souvint alors des voix qui le pourchassaient, les ayant fuis pour ne pas aller dîner avec une partie de sa famille qu’il n’appréciait pas plus que ça, et reprit donc son labeur avec un certain instinct de survie…
J’avoue avoir beaucoup ri et profité de ces nuits où, enfin, je pouvais rencontrer mon double, mon reflet, celui qui me complétait… Lui ne me voyait jamais, mais cela ne comptait pas pour moi. J’avais quelqu’un à qui parler, j’avais quelqu’un dont je devais m’occuper. Je n’étais plus seule désormais et ne le serait jamais tant qu’il vivrait…
Arriva cependant la chute et fin d’un rêve qui m’avait pourtant si réconfortée… Le cerveau est un organe merveilleux, il peut vous faire croire qu’une vie peut s’écouler en quelques heures… Après toute une destinée, que j’avais imaginé en quelques instants, à avoir veillé sur mon être de lumière, l’inéluctable se produisit… Non pas sa fin, naturelle, celle que j’avais entrevue, mais une de mes maladresses dont je craignais qu’elle ne lui soit fatale… Comble pour un ange gardien… Si seule et désireuse de trouver l’âme sœur, je m’étais rapprochée progressivement de cet homme que j’avais fini par aimer. Vint un soir, comme tant d’autres où j’avais laissé son libre arbitre à mon protégé que je ne pouvais que guider, que mon incapacité totale à coordonner mes mouvements me rattrapa sans crier gare. N’ayant rien entrevu ni même prévu, je fus prise par surprise et je faillis. Sans comprendre, sans réfléchir, peut-être poussée par la peur, je me faufilai dans la maison, ayant entendu un bruit que je n’avais pas reconnu. Je glissai le long de l’escalier, et au dernier moment je reconnus la voix de mon reflet qui sortait de la chambre. Ayant pressenti qu’il se dirigerait vers moi, je reculai de façon brusque, et alors que mes jambes disaient non et mon corps, lui, disait oui à la suite, je tombai, dégringolant les marches. Comme toujours, l’invisible en Islande n’étant pas si éloigné de la réalité, je fis autant de bruit dans mon monde que dans le sien. Alors que je me relevai quelque peu étourdie par les roulades dont je n’avais jamais maîtrisé la technique, sa silhouette s’encadra dans l’escalier. Je ne pus précéder son geste d’un pressentiment de danger, et la lumière rebondit sur chaque parcelle de mon corps, alors visible car il était en présence de son reflet et du miroir de son âme…
Nos regards capturèrent l’essentiel, s’entrechoquèrent dans l’inéluctable tragédie de nos adieux et je le vis tomber, éraflant de ses mains les marches de l’escalier pour se rattraper. Mais le mal était fait, il était trop tard… Mon rêve était brisé, j’avais échoué, rattrapée par ma nature, rattrapée par ce que j’avais toujours refoulé. En vain. L’ange gardien était devenu ange déchu…
Mon grain de sable s’arrêta, en suspend, sur la colline de l’illusion. Je sortis de ma rêverie, métamorphosée en cauchemar, meurtrie. Il faisait nuit désormais et j’avais froid. Si froid. J’étais seule, si seule... Cette échappatoire m’avait offert rien qu’un instant la sensation d’être utile, d’avoir quelqu’un sur qui veiller, quelqu’un, qui, dans la réalité se refusait toujours à moi… J’étais fatiguée de cette solitude, de cette vie que je n’aimais pas…
Il est des moments dans la vie où un songe merveilleux peut revêtir la parure désirée de la réalité sans que l’on s’en soit douté… Un instant d’égarement, une simple seconde d’inattention et l’esprit chavire, chute, se renverse. Comme l’eau ou le sang, il coule, sans raison, sans logique, sans fondement. Il est. Tout simplement : vertige, évasion, déraison. Alors, vidée, désemparée, je fis couler l’eau, je fis couler le sang et dans un dernier regard vers le miroir fêlé, vers ma fêlure, ma blessure, cette absence d’altérité, je sombrai dans une rêverie, ma rêverie… L’unique rêverie. Celle de l’éternel recommencement, d’une autre vie, une renaissance. Pour renaître différente. Serrant le bris de glace dans ma main, certaine que ma fylgja comprendrait, je fermai les yeux pour ne plus les rouvrir… jamais… Espérant peut-être que de ma mort naîtrait une autre fylgja, un reflet pour quelqu’un que je n’avais jamais trouvé…
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|  | | Aytan Rêveur d'arbres et d'étoiles

  Age : 23 Inscrit le : 26 Déc 2005 Messages : 755
 | Sujet: Re: Textes de l'AT 9 : être né différent Ven 18 Avr 2008 - 20:45 | |
| Le sang coulera ce soir
Chaque jour, c’était la nuit. Contrairement ce que l’on pouvait penser, cette phrase n’avait pas été pensée pour trouver une quelconque antithèse, beaucoup trop facile par ailleurs. Non, il s’agissait juste de l’expression la plus adaptée pour qualifier l’état d’esprit de Lua. La nuit, c’était ces moments humains où elle attendait désespérément de pouvoir s’endormir, où revenaient sans cesse les mêmes pensées dans sa tête. Qu’est-ce que ma vie est banale. Qu’est-ce que je m’ennuie. Ennui. Toujours l’ennui, à vrai dire. Ce n’est pas qu’elle manquait de choses à faire, pourtant. Sauf au moment où elle attendait le sommeil, et prenait conscience de la banalité de sa vie. Ah, si seulement j’étais autre qu’humaine…
Pendant plusieurs soirées, en rentrant chez elle, elle s’arrêta dans un parc et observa tous ceux qui passaient. Autour d’elle, beaucoup d’humains se parlaient, ou jouaient sur le dernier portable sorti, chef d’œuvre éphémère de la nouveauté surpassant tous ses prédécesseurs, ce qui l’agaçait profondément. En vérité, Lua s’était depuis longtemps lassée des progrès de la technologie. Elle préférait ces « antiquités » datant de dix ans tout juste, était bien plus attirée par ce qui était ancien : le passé, au moins, n’était pas aussi éphémère que les gadgets de son époque. Voilà, en partie, ce à quoi elle pensait, alors qu’elle dévisageait tous ceux qui déambulaient dans le parc. Elle songeait à d’anciennes époques, à d’autres coutumes. A une autre vie. Parce qu’elle s’ennuyait de son existence actuelle. A chaque passant, Lua s’imaginait être cette personne inconnue. Précisons : à chaque flâneur non humain. Leur vie était suffisamment monotone et elle ne la connaissait que trop bien. Un soir, elle vit le plus grand nombre d’êtres non humains qu’elle ait jamais pu voir en ville. Une telle affluence était sans nul doute due à la fête du lendemain, connue pour ses nouveautés technologiques. Rêveuse, elle contempla toute la troupe de non humains qui discutaient entre eux. Il y avait là ces fantomatiques Yurei, ces fantômes du Nord à l’apparence si fragile. On les aurait pris pour de vrais êtres humains, s’ils avaient eu toutes leurs sensations physiques, et si leurs divers organes internes n’étaient pas inutiles. Des fantômes humains. Mais ils sont trop humains pour rêver d’en être un. Elle voyait aussi des Obscures, pâles jeunes femmes humaines, qui chuchotaient doucement, le visage empli d’une étrange mélancolie. Lua frissonna. Les Obscurs étaient des adolescentes décédées durant un Rêve Obscur, entraînées par une secte de la mort. Rêve Obscur…ces Rêves si particuliers au sommeil de ceux qui étaient Rêveurs, ces songes manipulant le monde onirique pour l’imprimer dans le vraie réalité. Certainement pas elles. Elle soupira, avant de tourner le regard vers le dernier groupe de non-humains. Six jeunes femmes, toutes vêtues d’une tunique blanche, démodée depuis des siècles, mélange entre les toges de l’antique peuple romain et de celles des hindous. Aucune d’entre elles n’avait l’air triste, figée ou mélancolique. Elles étaient souriantes, resplendissantes d’une joie de vivre particulière, même à cette distance. Et elles étaient les seules à sembler parfaitement à leur aise, alors que leur race existait depuis si longtemps. Elles. Les vampires. Esquissant son premier sourire de la journée, Lua se blottit sur son banc. Pendant un long moment, elle fixa les vampires, tentant d’écouter leurs conversations. Sans y prendre garde, ses yeux se fermèrent doucement. Ah, si j’étais vampire…
***
Je fus réveillée en sursaut par ma mère, qui était entrée sans bruit, ouvrant ensuite la fenêtre à la volée. — Maman ! protestai-je. Il fait jour, c’est trop tôt ! Je suis restée dehors toute la nuit… Elle se pencha vers moi, son visage mortellement pâle restant impassible. — Cesse de rêver et debout ! J’aurais bien voulu, mais… — Les vampires ne sont pas uniquement nocturnes ! continua-t-elle. Lève-toi ! Quelle était cette idiote qui croyait que les vampires vivaient la nuit ? Quel cliché de notre ancien temps ! Sans daigner bouger, je regardai du coin de l’œil ma mère sortir dans son état de fureur coutumier. Elle avait une bonne raison de l’être, après tout. Elle m’avait comme fille. Moi, Lucia, j’étais née vampire. Malheureusement, une certaine personne ne semblait visiblement pas comprendre que les vampires, loin d’être stériles, n’avaient cependant aucune relation et donc pas d’enfants. On ne naissait pas vampire, on le devenait. Nuance. Et pourtant, telle était ma malchance. Ma mère me le reprochait suffisamment chaque jour de ma longue vie. J’avais été un accident… — Et récite tes commandements ! me cria-t-elle. J’aurais pourtant pu l’entendre même si elle avait murmuré entre ses dents. Saletés de commandements. Je leur devais pourtant ma vie qui n’aurait jamais dû exister.
Pour te nourrir, tu ne tueras point. La vie, tu donneras et reprendras. Le sang, tu ne feras pas couler sans raison valable. Seuls à ceux qui sont ou qui deviendront vampires, tu initieras tes secrets. La lumière te guidera, et grâce à elle, l’obscurité tu vaincras. D’enfant avec un de tes semblables, tu n’auras pas ; mais tu laisseras exister ceux qui le sont par erreur.. Les Rêves, toute manipulation de ta nature, les sciences étrangères à ta race, tu banniras. Ceux qui prennent la vie entière, tu tueras. Quelqu’un de faible vie, tu ne transformeras pas. Tu as vécu, tu es mort, et tu vivras sans mourir de ta propre volonté.
Ces fichus dix commandements, je les fredonnai doucement. J’entendis ma mère laisser échapper un discret soupir. Bien sûr, elle voulait sans doute m’enfoncer dans la tête le commandement numéro six. Comme si j’étais responsable de ma naissance ! Le peu de temps que je mis à me préparer, j’en pris quelques secondes pour fixer mon reflet dans le miroir de ma chambre. Un visage blanc comme le marbre, des cheveux blonds qui deviendraient blancs dans les siècles à venir, des yeux aussi noirs que la haine que me vouait ma mère. Et ce fameux vêtement à l’ancienne, que j’aurais bien changé si les commandements ne l’interdisaient pas, d’une blancheur immaculée, couleur de ma joie de vivre. Un mince sourire étira mes lèvres. Une vampire-née avait peut-être les défauts de se voir grandir comme une humaine durant deux décennies, ses cheveux passer de sa couleur de naissance à une « blonditude » – surnom affectueux – et de même pour ses yeux qui viraient au noir. Mais elle avait au moins l’avantage d’aimer ce qu’elle était, plus que les vampires transformés, qui n’étaient pas forcément contents de ce qu’ils étaient devenus, pauvres petits êtres attirés par l’immortalité et d’anciens clichés des contes. Ma réflexion fut interrompue par la soudaine apparition d’un trou noir près de mon lit. Comme si on avait littéralement arraché une partie de la pièce en ne laissant qu’un gouffre à la place. Un abîme qui n’était même pas noir, d’ailleurs, mais c’était la meilleure expression me venant à l’esprit pour décrire cela. Cela ne fit que confirmer ce que j’avais supposé dès mon éveil. Un trou blanc. Je rêvais bel et bien. Un sourire léger aux lèvres, je marchai dans la rue d’un pas vif, sans jamais m’arrêter, décochant des sourires radieux à tous ceux que je croisais. Comme d’habitude, ils affichaient un air étonné, avant de me rendre un rictus malaisé. Pauvres petits humains. S’ils savaient ce que je leur réservais… Pendant toute la matinée, je me promenai dans la ville, mémorisant ses moindres ruelles, souvent chamboulées par des travaux, traçant un nouveau plan mental de la ville. Je devais pouvoir m’y repérer les yeux fermés. Au milieu de la journée, je fis une pause pour entrer dans un petit café. Je m’assis à une table et attendis. Ce fut une serveuse qui arriva, après un long moment. Visiblement, ils avaient dû débattre en cuisine pour savoir qui m’envoyer en pâture. La jeune femme m’adressa un sourire poli mais crispé. — Je m’appelle Lua, et je m’occuperai de vous aujourd’hui. Que désirez-vous ? Lua, hein ? Du coin de l’œil, à gauche, je discernai un nouveau trou blanc. Encore une faille dans ce monde bizarre. Je me retournai vers la serveuse, qui devait trembler en attendant ma réponse. — Servez-moi le plat du jour, et vous, seulement, dis-je en la regardant de façon trop appuyée. Elle sembla perdre le peu de calme qui lui restait. — Vous ne pouvez pas faire ça devant tout le monde, souffla-t-elle. — Bien sûr que si, affirmai-je avec un grand sourire. Pourquoi ne le pourriez-vous pas ? — Mais…je…balbutiai-t-elle. — J’ai insisté pour que vous me serviez le plat du jour. Est-ce si difficile ? Je continuai à leur dévisager d’un air inquisiteur jusqu’à ce qu’elle comprenne. — Oh ! fit-elle enfin, soudainement rassurée. Tout de suite. Une fois qu’elle fut partie, j’éclatai d’un rire tonitruant. Le peu de clients qui se retourna vers moi d’un air apeuré, je leur envoyai mon plus beau sourire charmeur. Pauvre Lua ! Elle avait cru que j’allais la manger ! Quelle idiote, à avoir tellement peur ! Mais j’adorais ça. Je fixais à nouveau le trou blanc, qui s’était réduit depuis tout à l’heure, continuant à absorber ce qu’il y avait autour de lui. J’en étais la seule consciente, visiblement. Sa clarté indiquait sans doute que c’était la première fois que ce genre de choses arrivait. Sinon, il aurait été noir – car fait par quelqu’un ayant déjà expérimenté la situation. Ça expliquait sûrement l’erreur vampirique que j’étais. Mais dommage pour cette Lua…De par ma nature, je différenciais la vérité de l’illusion, l’onirique de la réalité. Je la regardai s’activer au fond de la salle : elle seule semblait réelle dans ce drôle d’univers. Je baissai les yeux sur mes mains, dépourvues de la moindre lueur de vie. Je savais la vérité de l’illusion. Et je n’existais pas. Brusquement abattue, je fermai lentement les yeux.
Après avoir avalé un plat du jour écœurant – ils faisaient de la cuisine de plus en plus mauvaise pour inciter les gens à prendre des pilules-repas, beaucoup plus pratiques – je refis un dernier tour dans le quartier, avant de me replanter devant le café, attendant la fin du service de Lua. Outre le fait qu’elle semblait être la seule personne réelle ici, quelque chose m’attirait vers – non. Mon instinct de vampire me poussait vers elle, voyant l’humeur de cette fille, et je devais la surveiller. Je restai debout tout l’après-midi, à patienter, sans plus aucune joie cette fois. Tous ceux qui me croisaient ne souriaient plus. Je redevenais la créature de leurs contes pour enfants : une statue glacée, hautaine et terrifiante, insensible, une vampire aux yeux d’airain. Ne disait-on pas que les créatures immortelles n’étaient sublimes que lorsqu’elles demeuraient inflexibles et inaccessibles ? C’était mon cas à cet instant. Etre de glace inhumain, magnifiquement dangereuse. Tels étaient les vampires qui attendaient leur proie.
A une heure avancée de la nuit, je vis enfin une silhouette correspondant à celle de Lua sortir du café. J’attendis un instant avant de lui emboîter le pas. Ce que cette idiote ignorait également, c’était que les vampires devenaient presque aveugles durant la nuit toute entière. La lumière te guidera, et grâce à elle, l’obscurité tu vaincras. Mes repérages dans la ville allaient servir. Et la lumière émise par le corps de Lua, que je voyais dans la noirceur imposée par mes yeux, était très reconnaissable : beaucoup trop faible pour un humain normal. Mon instinct avait eu raison, une fois de plus. Lentement, je la suivis, me payant quelques murs au passage. Au bout d’un moment, je sus où nous étions : il y avait une impasse tout près. Sans prévenir, j’accélérai pour rattraper ma proie, la dépassant sans effort. Elle me percuta en pleine marche. Ma vitesse était trop rapide pour ses yeux d’humain. Je m’offris mon premier sourire depuis de longues heures. C’était si naturel chez moi. — Bonsoir, Lua, dis-je. Elle hurla et tourna aussitôt les talons, se mettant à courir. Sans la moindre difficulté, je la rejoignis à nouveau, la forçant à changer de direction. Tant et si bien qu’en quelques secondes, je l’avais acculée dans mon impasse. Sans me départir de mon sourire éclatant, je m’approchai d’elle, pauvre humaine terrorisée par le souvenir des contes d’enfance, où les vampires jouaient le mauvais rôle… Néanmoins, quelque chose me dérangeait dans la scène, depuis que je l’avais suivie – je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. — Ne me tuez pas, supplia-t-elle. Déconcertée, je lui jetai un regard nonchalant. — Pourquoi ? demandai-je. C’est plus amusant de te laisser en vie. Haletante, elle me regarda sans comprendre. Légèrement, sans la quitter des yeux, j’avançai jusqu’à ce que nous soyons face à face. — Tu as un problème, chère Lua, dis-je avec douceur. Silence. Trop effarée pour me répondre. Ce n’était même pas drôle. — Tu vois, expliquai-je avec patience, tu m’avais l’air déprimé, au café. Un regard morne et vide, pas de sourire naturel, pas d’entrain…et ta lumière intérieure est sacrément faible. J’ai juste un petit ennui. Silence. Je continuai. — Je vois la vérité et non pas l’illusion. Dans ce monde, tu es la seule personne réelle que j’ai pu croiser. Même moi, je n’existe pas. Ça, plus quelques indices…des trous blancs, l’erreur d’une vampire-née, moi…que des choses pas naturelles. J’en ai déduit que c’était moi qui rêvais, au premier abord. Or, c’est toi qui Rêves. Je le sais car ma nature me fait voir la vérité. Elle ne comprenait toujours pas, pétrifiée par la peur. — Tu écoutes ce que je te dis ? m’énervai-je. Tu Rêves ! Personne ne peut mourir dans un Rêve ! Patiemment, j’attendis une réaction. Que dalle. Je soupirai. — Je n’aime pas ton Rêve. Essaye de le terminer dès que possible, d’accord ? Laisse-moi juste finir mon travail. Elle ne bougeait toujours pas. Bah, c’était son Rêve après tout. Je me penchai vers elle, tendrement. Le fameux baiser du vampire. — Tu n’as aucune raison d’avoir peur, murmurai-je à son oreille. Nous autres vampires sommes des buveurs de vie, nous resplendissons l’envie de vivre, la félicité. Il est de notre devoir de redonner cette chaleur vitale à ceux qui en manquent, de la reprendre à ceux qui en ont trop. Ton sang ne coulera pas ce soir, Lua. La prenant dans mes bras, je sortis de ma tunique ce brillant poignard qui ne nous quittait jamais, et j’ouvris mes veines, pour donner la vie.
Quand ce fut fini, que ma plaie eut cicatrisé, je regardai les yeux emplis de lumière de Lua, qui se fermaient doucement. — Tu oublieras. Ton esprit a son mécanisme de défense. Et les méchants vampires des contes sont plus réalistes que les bons. J’allais me détourner sans le moindre regard pour la fille prostrée à terre, quand je sus ce qui m’avait troublée auparavant. Il n’y avait pas un battement de cœur dans cette ruelle solitaire, mais deux. Le mien avait battu au même rythme que le sien, sans cesse. Alors que j’étais morte, que ce tambour familier avait arrêté sa chanson depuis si longtemps. Quelle drôle d’anomalie. Je dévisageai Lua, confuse. — Ton Rêve…sommes-nous toutes les deux dedans ? Ne suis-je pas destinée à m’évanouir une fois ton sommeil fini ? Est-ce que je suis…toi ? Il n’y eut aucune réponse lorsque la lumière blanche de l’éveil survint.
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT 9 : être né différent Ven 18 Avr 2008 - 20:46 | |
| Lua s’éveilla doucement, mais se sentant bizarrement en pleine forme. Ce fut avec surprise qu’elle constata qu’il faisait jour et que deux de ses amis l’entouraient. — Hé, Lua, ça va ? demanda l’un d’eux. Elle secoua la tête, hébétée, ne comprenant rien. — Je me suis endormie ? L’autre hocha la tête. — T’es une Rêveuse tardive ! Heureusement qu’on était pas loin, on a pu voir dans notre propre Rêve que tu étais là toi aussi. C’est le premier que tu fais ? Elle approuva. — Toi qui te plaignais d’une vie ennuyeuse ! Etre Rêveur, c’est génial, tu verras ! Nos Rêves changent la réalité, ils créent et manipulent les choses et les êtres. Elle ouvrit des yeux paniqués. — Alors, ce que j’ai Rêvé… — Non, rirent-ils. Aucune chance pour que ça se réalise. Les premières fois sont incontrôlables, bondées de failles et de trous noirs. Ils ne se réalisent jamais. Soulagée, elle se leva, écoutant les explications des garçons tout en prenant le chemin du retour chez elle. Lorsqu’elle passa devant le café de son Rêve, elle ne put s’empêcher d’y jeter un regard, machinalement. Derrière la vitre, une jeune femme aux longs cheveux noirs, vêtue de blanc, la regardait avec un sourire charmeur familier. Lua croisait le regard de Lucia, et elles se reconnurent. Le sourire de la vampire s’élargit. Entraînée par ses amis, Lua dut détourner les yeux la première. Lucia reporta son attention sur la serveuse qui lui amenait le petit-déjeuner ; lorsqu’elle fut seule, elle retourna son regard vers la vitre. Drôle de Rêve…Mais sans lui, je n’existerais même pas…Moi, Lucia, l’humaine devenue vampire contre son gré, et qui par vengeance contre mon créateur, enfreins quelques commandements…Pourtant, je n’existais pas avant que Lua ne me Rêve…Et nos battements de cœur sont les mêmes. Son rire éclata, cristallin. Merci, Lua. Le sang coulera ce soir…
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT 9 : être né différent Ven 18 Avr 2008 - 20:46 | |
| Incident de capsule
C’est une véritable étuve, ici. Pas moyen de faire baisser la température. J’ai l’impression de mijoter dans la panse d’une Klingonne, ou pire, dans ses intestins. La clim’ refuse de fonctionner et me renvoie ses gargouillis grotesques à la tête. Par moments, je me dis que le gros bouton « siège éjectable » de la console est un bubon rougeoyant qui ne demande qu’à être aplati. Mais bon, j’ai été formé à l’entraînement militaire, alors je me plie à la discipline, et je ploie sous l’ennui. Des jours, des semaines, des mois que je flotte dans le cosmos. Je suis dans une zone tellement paumée que c’est tout juste si je rencontre des planètes. Parfois, je vois de grosses roches compactes et foncées dévaler le vide pour être happées dans quelque trou noir. C’est tout. On ne peut pas vraiment parler d’étoiles dans les parages. M’est avis qu’elles se planquent par trouille que ma capsule leur rentre dans le lard. Pourtant, c’est plutôt mon frêle vaisseau qui douillerait. Mais allez savoir ce qui se trame dans la cervelle d’une boule de feu. C’est à peine si elles sont bonnes à clignoter décemment. Ici, c’est plutôt comme la nuit qui alterne avec un jour fadasse, qui n’aurait ni la volonté ni la force de pointer sa lumière guillerette. Pfou, ce que je peux m’ennuyer dans ma capsule ! Je n’arrive même plus à tirer de consolation du tripotage intensif des manettes et interrupteurs. Si jamais je mets un jour la main sur celui qui a verrouillé l’engin sur pilotage automatique, je lui ferai avaler son extrait de naissance par le nombril. A croire que c’était un coup tordu pour que je me morfonde dans cet endroit exigu, puant la nourriture mal digérée, jusqu’à ce que j’arrive à destination. Voyons, voyons, c’est quoi, déjà, ma destination ? Deux tapotements sur l’ordinateur de bord et ma réponse s’étale sous mes yeux, toute verte : PLANETE Vzouw. Nom d’une géante rouge varicellée ! « Vzouw » n’est pas le nom de la planète. C’est le bruit qu’a fait l’écran en me claquant dans les pattes. Quelle poisse ! Me voilà coincé dans l’ignorance. Me reste plus qu’à poireauter jusqu’à ce que cette mystérieuse planète se présente. Bon, je ne vois pas quoi faire d’autre que piquer un somme. Faute d’éclairer ma diode, ça me fera passer le temps. Il suffit de fermer les yeux, de ne plus se focaliser sur la chaleur ambiante et de régler les battements de mon cœur sur le bourdonnement du générateur. « Pioum pioum, pioum pioum ». C’est chiant comme une pluie de météorites, mais quand la mécanique s’emballe pas, ça détend. Bientôt je me sens glisser dans les limbes du sommeil. Alléluia. Gleurg gleurg gleurg. Ça y est, ça recommence. Cette saloperie de tuyau cherche à me pomper les entrailles avec son bout en forme de téteuse pour pies de ruminantes. A chaque fois, c’est la même chose ! On se carre tranquillement dans son fauteuil ergonomique, on rêvasse à la vie trépidante des fesses cardassiennes, et voilà que rapplique l’autre suceur de nombril. Décidément, si je tiens le programmateur de ce fichu rafiot, je lui fais ravaler son incompétence ! C’est quand même un comble de se tromper d’orifice ! Et puis crotte, de toute façon, je n’ai pas la moindre once de faim. Alors ce tuyau et sa bouillie nutritive peuvent bien rester où ils sont. Moi, j’ai d’autres soucis en tête. Voilà que le générateur s’emballe à nouveau. Mais là, c’est pire que tout. Les parois de ma capsule vibrent à tout va, je sens que je vais avoir des remontées de bile si ça continue. Saleté de vaisseau d’amateur ! Je vais crever avant d’avoir pu atterrir sur cette planète dont je ne sais rien ! La coque est enfoncée ! Merde ! Merde ! Les signaux clignotent comme des dingues, alerte rouge ! Maman, je vais m’écraser ! La visibilité est trop réduite, j’y vois rien ! Oh, non ! Les secousses continuent, la capsule va pas tenir longtemps. Mais c’est quoi, ça ? Un vortex ? Les coups redoublent de force, la coque est percée ! Je suffoque, je suffoque ! Un tourbillon de lumière m’absorbe ! Créfieu, je vais être absorbé par cette saleté de lumière vive ! Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Jamais vu de vortex pareil ! On dirait que j’entre dans une jungle, y a des lianes noires et humides collées au hublot ! Aaaah, je suffoque ! J’ai atterri sur une planète hostile, et je ne sais quel dieu invoquer pour le salut de mon âme ou de ma cervelle. Bon sang, je crois qu’une de ces créatures gigantesques essaie de me déboîter le crâne ! Mais où suis-je ? Où suis-je ? J’ai le vertige ! Pourquoi est-ce que j’ai le vertige ? Hé ! Mes fesses, arrêtez de molester mes fesses ! Je suis chez des pervers ! Comment j’ai pu atterrir sur une planète aussi barbare ? Leur air me brûle la gorge et les poumons. Je suffoque ! Je suffoque ! Ah non, ça y est, je respire. Loué soit le Grand Cosmos ! Je suis toujours en vie ! Mais c’est quoi, cette face d’autruche grimaçante ? *** C’est un bien joli bébé que vous nous avez fait là, Madame Pimponche ! Regardez-moi ça, il a de très coquettes oreilles en pointe ! C’est très rare, ça, Madame, votre bébé est un petit miracle ! Comment allez-vous nommer votre fils ? Spock ! Je vais l’appeler Spock ! haleta Madame Pimponche en essuyant son front collé de sueur. Crénom de nom, jura intérieurement la femme. C’est qu’il avait mis le temps pour sortir, ce petit aventurier. Elle devait faire une couveuse bien commode pour qu’on provoque ses contractions trois semaines après terme. Elle regarda le bébé emmailloté dans une couverture fine. Il était craquant, avec son casque de cheveux bruns collés et ses oreilles pointues. Un peu bizarre, mais mignon.
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 | Sujet: Re: Textes de l'AT 9 : être né différent Ven 18 Avr 2008 - 20:47 | |
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Depuis les premiers temps de son existence, Niala n’eut jamais connu d’autres horizons que celui des camps. Et encore cet horizon était fortement réduit par de hautes palissades en bois de frêne, séparant de bout en bout des miradors où les hommes d’armes surveillaient les captifs. Il était le sixième rejeton d’une fratrie de sept. Les deux aînés avaient été enrôlés de force le printemps dernier dans les armées du roi, comme sapeurs. Le monarque menait une nouvelle campagne contre les clans de l’Autre-Coté et la percée des forces royales s’insinuait tel un poignard dans les nations divisées du bord du Monde. Bientôt, on agrandirait les prisons car d’autres captifs viendraient grossir les rangs. Les conditions de vie n’en deviendraient que plus atroces. L’avenir s’annonçait sombre pour Niala et les siens ;
***
La matinée s’annonçait sombre pour Alain. Le calendrier avançait inexorablement et les dates des partiels se rapprochaient, échéances fatales sanctionnant un semestre de travail. Or l’étudiant avait pris beaucoup de retard dans ses révisions. Peut-être son professeur de sciences politiques serait –il conciliant et lui accorderait-il un délai pour rendre sa dernière préparation ? Le thème du devoir portait sur la politique de l’ile de Cuba. Cécile, sa voisine en cité U, était dans la même promotion que lui. Elle aurait bien pu l’aider mais Alain était d’une nature timide. Il s’était contenté de constater que la jeune fille passait beaucoup de temps à la bibliothèque universitaire. Il avait tout de même eu l’occasion de parler subrepticement avec elle et avait ainsi appris outre qu’elle était célibataire, qu’elle envisageait d’être juriste. Alain ramassa son porte document qui traînait sur son lit, sans même vérifier son contenu et se dirigea d’un pas rigide vers la porte.
***
Niala se dirigea vers la large porte du temple de la Redemption. Il était à la tête d’une trentaine de guerriers, tous bardés de haches, d’épées, de masses et de lances. Aucun n’avait de bouclier car la devise de son peuple était de « frapper avant d’être frapper. » Derrière la dernière résistance du sanctuaire, on pouvait distinguer des cris affolés. Les rebelles avaient pris la ville. Submergeant les défenses du camp, la horde avait marché vers la capitale tout proche, prenant les armées du roi de cours. Celles-ci avaient été retardées dans l’est par des intempéries incessantes. Quand elles reviendraient, il serait trop tard pour sauver le trône ! Niala ordonna à ses lieutenants d’amener un bélier improvisé avec les palissades du camp. Douze brutes s’activèrent contre la porte, la martelant de coups qui résonnaient comme les battements de cœur d’un gigantesque monstre. Aussitôt la porte brisée en deux morceaux, les insurgés prirent les défenseurs de cours. Les prêtes, qui se tenaient en retrait, succombèrent en derniers, les gorges tranchées par les dagues, les crânes fracassés à coup de gourdin, ou le corps éventré par les épées. Niala, suivi par ses plus fidèles combattants se dirigea vers les jardins intérieurs. Là, la royale personne avait trouvé refuge avec les siens, son palais ayant été brûlé aux premières heures de l’assaut. Pris de peur à la vue des brutes, la reine étreignit le roi et tous les deux se serrèrent sur le banc de pierre.
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Cécile se rapprocha d’Alain, qui, répondant aussitôt à cette sollicitation soudaine d’affection, la prit dans ses bras. Il était six heures du soir et le parc était désert. Hormis les deux amoureux sur le banc en bois, il n’y avait guère qu’une grand-mère qui parlait à son chien, celui-ci satisfaisant un besoin naturel contre un platane . - Que fait-t’on ce week-end ? lui demanda-t’elle. J’aimerais beaucoup passer l’après midi à la plage ! - Ce week-end, je ne vais pas avoir le temps ! répondit le jeune homme. Il faut que j’aille voir mes parents. Cécile ne répondit rien ; elle trouva juste que son compagnon se comportait quelque fois comme un gamin assisté, un oisillon auquel il fallait donner la becqué. C’était grâce à elle qu’il avait sauvé son premier semestre. La jeune fille lui avait trouvé du charme dès la première rencontre lors de la rentrée universitaire. Durant un temps, devant la timidité du garçon, elle avait tenu ses sentiments secrets. Puis finalement à l’approche des partiels, le voyant en difficulté, elle avait proposé de l’aider dans ses révisions. Ainsi, le garçon réussit à assurer la moyenne. Ils s’étaient ensuite rapprochés mais Cécile le sentait toujours un peu distant, rêveur, voir renfermé. A n’en pas douter, il était différent !
***
- A n’en pas douter, tu es né différent ! Je ne me trompe pas, O Niala, notre guide et souverain !
Ainsi parla Stamos, le grand prêtre de l’Ordre des Survivants devant l’assemblée des guerriers, des femelles et de la marmaille réunis. Niala avait eu la bonne idée de ranimer l’ancienne foi dans le Sauveur Providentiel, à l’origine Thrassus l’Ecorcheur ; Mais Thrassus l’Ecorcheur, premier primat de la Cause des Nations Unifiées avait failli et ce désastre était encore dans toutes les mémoires. Il avait conduit à l’éclatement de l’alliance en petits clans : les nations divisées et à la défaite qui amena la moitié du peuple à séjourner dans des camps ! Donc, avec forte sagesse, Niala décida d’apporter quelques petites modifications à l’ancien dogme ! Le plus important de ces changements consisterait en un pèlerinage au Temple de la Montagne pour parler au dieu créateur. Ce serait alors l’apogée de la gloire de Niala. Mais pour l’instant, il avait décidé de se préoccuper du sort des siens, sa génitrice et ses six frères dont les aînés étaient enfin revenus de leur service force dans les armées royales en pleine débandade depuis leur défaite du mois dernier. Niala fit un pas vers ses proches. L’admiration et la fierté emplissaient leurs regards.
***
Alain fit un pas vers ses proches. L’inquiétude et la préoccupation emplissaient leurs regards.
- Tu es sur que tout va bien ? lui demanda son père. Le jeune homme répondit par un bougonnement, visiblement agacé par cette question. Sa copine lui reprochait de passer trop de temps avec sa famille, d’être un « gros poussin couvé ». Donc, peut-être réagissait-il ainsi en réponse à cette critique. Or il n’en était rien. Alain n’avait pas revu sa famille depuis deux mois. Inquiets, ses parents multipliaient les coups de fil dans son logement universitaire – Alain avait, et ce dès la rentrée universitaires, montrer beaucoup d’insistance pour installer une ligne téléphonique et une connection Wifi dans sa chambre. Il avait argué qu’internet serait un outil de première valeur pour la réussite de son cursus. Néanmoins, il se servait peu de son téléphone - mais sans doute davantage de son ordinateur - car il ne répondait jamais, où très rarement aux appels. Le paternel se dit qu’il faudrait tirer cela au clair ; la mère avait commencé à feuilleter les adresses de psychologues dans les pages blanches. La journée passa bien vite et le contact ne fut pas vraiment renoué. Ne voulant pas manquer son bus, Alain s’éloigna dans le crépuscule qui baignait le lotissement.
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Ne voulant pas manquer son rendez-vous avec le destin, Niala s’éloigna dans le soleil levant qui baignait le pic de la montagne. Le prêtre Stamos l’avait mis en garde : ce qu’il découvrirait dans le temple pouvait changer son destin à tout jamais, ou bien la stupeur de la révélation tant attendue pouvait le glacer dans l’éternité.
Niala gravit les marches du temple.
Alain gravit l’escalier de son bâtiment universitaire.
Niala poussa la porte du temple et savait où il allait, bien que ce fût sa première visite en ce lieu.
Alain fit tourner sa clé dans la serrure de sa chambre. Il semblait ne plus savoir où il allait, bien qu’il habita ici depuis dix mois.
Niala passa le seuil de la Salle des Révélations. Enfin, son destin allait se concrétiser. Après cela il serait le chef incontesté de la Horde des Orques. Les Peaux Vertes domineraient le monde sans rencontrer de résistance. Plus aucune concurrence Au fond de la grande salle, il y avait une large fenêtre, qui selon les légendes, offrait une vision de l’autre dimension, le monde des dieux ! Niala s’approcha et resta bouche bée ! Ainsi c’était cela l’image des dieux !
Alain pénétra dans sa chambre. Il jeta son sac de linge propre sur le lit et fit quelque pas en direction de son ordinateur. Il avait laissé le PC en veille, et donc, il espérait que son avatar avait franchi quelques niveau durant son absence. Le personnage virtuel continuait sa vie de manière autonome alors que lui-même devenait progressivement un no life. Alain s’approcha de l’écran et resta bouche bée. Ainsi, c’était cela sa création :
Niala contempla Alain avec horreur. Les dieux n’étaient donc que de vulgaires humains ! Alain contempla Niala avec fierté. Sa création était l’orque le plus renommé de tout le jeu !
***
Une haute tour du quartier des affaires. Stephane Cartier, le responsable des ventes prit la parole :
- nous pouvons nous réjouir, le « Monde de la Guerre » vient de franchir les trois millions d’exemplaires vendus en un temps record.
Huguette Louvier, la psychologue prit la parole à son tour :
- Toutefois, je tiens à émettre quelques réserves…
Georges Mireau, un autre cadre dirigeant l’interrompit aussi sec :
- Allons, très chère collègue, passez nous votre laïus ! Il est clair que dans notre époque de compétition scolaire, universitaire et professionnelle, les jeunes gens ont besoin d’évasion, ils rêvent tous d’être né différents, d’incarner un troll, un vampire ou un droid.
Ce dernier mot lui fit penser au jeu dérivé de la série Space wars développé par une firme concurrente –un bide retentissant - et lui procura un sourire.
Huguette se renfrogna : elle avait été embauchée comme caution morale ; on ne prenait guère en compte ses avis. Elle tenait devant elle une coupure de journal qu’elle s’apprêta à commenter. Mais la réunion fut ajournée et elle n’en eut pas le temps. On se sépara.
***
La lumière des néons baissa progressivement dans la salle de réunion. On avait tout débarrassé. Un article de presse dépassait d’une poubelle : un docte professeur témoignait s’inquiéter de la recrudescence des no-life et présentait le cas d’Alain, un jeune homme que ces parents avaient trouvé statufié devant son ordinateur !
Dans le blanc immaculé d’une salle de soins, Alain réceptionna et goba aussitôt deux cachets roses. Son œil brillait d’une lueur démente. On pouvait y contempler la silhouette de Niala.
Dans l’obscurité impénétrable du temple sur la montagne, Niala éclata de rire.
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