Ephémère Réveur

  Age : 15 Inscrit le : 29 Juin 2007 Messages : 636
| Sujet: Gouttes de pluie Lun 8 Oct 2007 - 19:22 | |
| GOUTTES DE PLUIE
Les pages froissées du magazine qui traînait sur le sofa ne m’intéressaient guère, mais l’ennui récurent qui m’assaillait m’obligea à les tourner paresseusement. Des tas d’articles ininteressants comblaient les feuilles autrefois vierges, mais j’y dénichai quand même quelque chose qui accrocha mon regard. C’était une photographie, une simple photo, dont le mauvais cadrage et la lumière mal captée témoignait de l’amateurisme de ce voleur d’image. Elle se démarquait pourtant des autres. Elle ne représentait pas une chose, pas un paysage, ni une de ces natures mortes qui jonchent les galeries d’art. Elle affichait des choses, de multiples horizons, et une foule de compositions. Tous étaient reflétés dans des gouttelettes de pluie, soudain métamorphosées en miroirs. Elles ressortaient harmonieusement sur le noir du ciel nocturne.
Apparemment l’image avait été prise à Paris. Dans une goutte, on voyait les quais, enfumés par une brume blanchâtre. Comme la fois où, en me promenant un soir sur les bords de Seine, je tentais vainement de réchauffer mes doigts gelés par la bise hivernale. A une extrémité, le souffle d’un enfant jaillissait sur ses mains.
Puis j’observai avec attention une petite ruelle sombre, immortalisée elle aussi sous les étoiles. Un pavage irrégulier semblait importuner une ombre, courant à côté des maisons. La silhouette était drapée d’un long manteau de laine, aux curieux motifs péruviens. Je la voyais de dos. La rue et le pardessus m’intriguaient. Les deux m paraissaient familiers. Je possédais une veste identique, mais l’absence de couleurs sur la photo rendait cette affirmation hasardeuse. La rue, j’en étais sûre maintenant, était l’impasse où je me procurai les denrées et épices rares provenant du Pérou. Ces coïncidences m’amusèrent.
Une autre de ces perles liquides contenait l’immortelle Tour Eiffel, fièrement dressée sur le Champ de Mars, et semblant vouloir atteindre les étoiles. Elle était un peu floue, e je dus scruter plus près pour distinguer les luminaires des lampes artificielles. Je me souvins du soir, où, allongée sur mon balcon, et en mâchonnant quelques sucreries, j’observai avec émotion le splendide édifice. Il fallait que je me torde un peu pour l’admirer, car deux immeubles voisins se battaient pour me dissimuler la vue. Mais malheureusement, il subsistait toujours un toi délabré de tuiles branlantes pour me contrarier. J’admirai la minuscule représentation, et fronçai les sourcils en croyant voir une parcelle de toit vétuste au premier plan.
Ceci m’avait un peu froissée, aussi détournai-je le regard, qui se posa sur une foule de gens, sortant du métro, et s’étalant sur les trottoirs. Je souris, en pensant à cette scène que je vivais toute la semaine en allant travailler. Les personnages avaient tous l’air lassé et fatigué par leur labeur. Je détaillai en souriant les visages des ces personnes, avant de m’apercevoir que ce passage était celui que j’utilisais. Je changeai de goutte.
Cette fois, c’était un square, pas très grand, caché derrière des immeubles modernes. Je le connaissais bien aussi. Je revis comme dans un rêve les sapins batailleurs qui s’affichaient fièrement sur la pelouse mal entretenue. Je reconnus les petits bancs de pierre, qui jonchaient les allées de graviers blancs. Je crus voir un groupe d’étudiants habitués à ce parc, que je croisais quelquefois quand j’allais courir là-bas. Je revis les parterres de fleurs fanées, que piétinaient allègrement quelques bambins rieurs. Je reconnus les vieillards qui lisaient le journal sur leurs chaises de ferraille, et je crus entendre la rumeur joyeuse qui m frappait chaque fois que je me dirigeais vers le jardin.
Je crus délirer quand je vis le porche de mon vieil immeuble, reconnaissable entre tous, à cause des volutes ciselées qui couvraient joliment le verre de la porte. Je vis la fenêtre entrouverte du 4e étage, le mien, d’où dépassaient mes rideaux à rayures rouges et vertes.
Je sortis d’une torpeur cauchemardesque qui avait duré deux heures et regardai le nom de la personne m’ayant volé ces images. Cela me réveilla tout à fait. Je me levai, enfilai prestement mon manteau péruvien, dégringolai les escaliers, ouvris à la volée la porte de l’entrée, passai devant la petite ruelle sombre, fuis le bruit du square, pris le métro, et m rendis chez l’homme.
Je sonnai, prête à le conduire en justice. Il m’ouvrit. C’était un vieil homme, et il me regarda d’un air doux. Il me fit entrer. Je lui racontai plu gentiment que je ne l’aurai voulu. Son regard changea, et j’y lus une lueur d’incompréhension. Il sortit l’original, et le scruta avec étonnement. Il dut se convaincre que j’étais folle, et me fis partir.
J’errai dans les rues, atterrée. Je m’assis sur un banc, et parvins à me dire qu’il avait raison, que cela n’avait jamais existé et que ça n’existerait jamais. _________________ "L'homme est en proie à l'homme, un loup à son pareil" |
|