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menolly Celle qui rêvait à voix haute

  Age : 34 Inscrit le : 28 Déc 2005 Messages : 419
 | Sujet: Un de trop Lun 30 Jan 2006 - 21:13 | |
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Nadège poussait son caddie dans le rayon des produits surgelés, savourant l’air glacé qui s’échappait des bacs. Les autres clientes se hâtaient, prenaient à la va-vite quelques sachets et repartaient aussitôt, toutes frissonnantes dans leurs robes légères. Mais Nadège, vêtue selon son habitude d’un pantalon et d’une chemise à manches longues, profitait du seul instant de la journée où elle n’aurait pas trop chaud. Et, bon sang, c’était bon. Elle en oubliait presque la douleur lancinante de ses reins et de son dos, se redressait de toute sa taille, esquissant un mouvement de tête pour rejeter ses longs cheveux bruns en arrière avant de se rappeler de l’inutilité de ce geste.
Hélas, elle ne pouvait pas s’attarder. Après avoir pris une boîte de pizza (au hasard, pour justifier sa présence en ces lieux), elle changea de zone, retrouvant avec résignation l’atmosphère suffocante qui régnait dans le magasin et partout ailleurs. En ce jour d’août, le mercure frôlait les 38 °C et Nadège ne passait pas inaperçue dans sa tenue. Même les habitués qui la croisaient toutes les semaines secouaient la tête en la voyant passer, silhouette menue, un peu voûtée, habillée comme en automne.
— Tu te rends compte, André, ne put s’empêcher de glisser la vieille Madame Evrard à son mari, elle porte même des chaussettes avec ses tennis.
— Elle supporte pas le soleil, tu sais bien.
Madame Evrard renifla, l’air de dire « On ne me la fait pas, à moi ! » mais n’exprima pas sa pensée, se contentant de saluer aimablement Nadège au passage.
— Comment allez-vous, Nadège ?
— Bien, merci, Madame Evrard.
Nadège avait répondu d’une voix atone, sans s’arrêter, et Madame Evrard ne trouva rien à ajouter. Entraînant son mari, elle continua son chemin, non sans avoir jeté un coup d’œil inquisiteur sur le contenu du caddie de la jeune femme. Mon Dieu, toutes ces boîtes de thé ! Qu’est-ce qu’elle pouvait bien en faire ! Elle haussa les épaules en se reprochant d’être une vieille commère. Après tout, le thé, c’était une bonne idée par cette chaleur, elle savait qu’on sentait moins la soif en vieillissant et c’était toujours plus agréable à boire que de l’eau. Elle en prit donc un paquet, se disputa avec son mari au sujet de la marque qu’elle avait choisie et oublia Nadège jusqu’au lendemain, quand elle la verrait apparaître au journal du soir, accusée de meurtre.
Nadège passa à la caisse. Elle se mouvait lentement et mit un temps fou à mettre ses achats dans des sacs. Gwenaëlle, qui était caissière à mi-temps pendant l’été et étudiante le reste de l’année, l’aida, histoire d’accélérer les choses et aussi parce que Nadège lui faisait un peu pitié, sans qu’elle sache exactement pourquoi. Il n’y avait rien à lire sur ce visage inexpressif, surtout avec ces lunettes noires reflétant la lumière et la mauvaise conscience des gens qui la regardaient, sans laisser voir ses yeux. Aussi Gwenaëlle fut-elle soulagée quand elle rendit sa carte bleue à Nadège, accompagnée du ticket de caisse et du traditionnel « Merci et bonne journée » auquel Nadège répondit par un sourire vague. Elle la vit pousser son caddie dehors, s’immobiliser un instant sur le parking, giflée par la chaleur qui faisait fondre le goudron, et se diriger vers sa voiture.
— Elle était apathique, aussi nerveuse qu’un pingouin congelé, dirait Gwenaëlle aux journalistes qui viendraient l’interviewer le lendemain. Mais elle était tout le temps comme ça. Je ne la vois vraiment pas tuer qui que ce soit. Encore moins poignarder, mon Dieu, vous imaginez ?
Mais ce jour-là, comme tous les samedis après-midi, la jeune fille avait fort à faire. Deux minutes après le départ de Nadège, au prise avec une cliente qui contestait le montant de son ticket de caisse, elle ne pensait déjà plus à elle.
Nadège vida le coffre de sa voiture et rangea ses courses dans le frigo et le congélateur, avant que les produits frais ne s’abîment trop. Ensuite, avec un soupir de soulagement, elle déboutonna sa chemise et la laissa tomber à terre. Son pantalon suivit quelques secondes plus tard. En tennis, vêtue uniquement d’un simple slip, elle ramassa ses affaires au prix d’un élancement aigu dans le dos pour aller les ranger dans sa chambre. S’il voyait du désordre en rentrant plus tôt que prévu, ça barderait. Ça bardait toujours le samedi.
En serrant les dents, elle entra dans la salle de bains, alluma la lumière, se planta devant le miroir. Il lui fallut presque deux minutes pour trouver le courage d’ouvrir les yeux. Son reflet lui renvoya un regard amorphe qu’elle évita soigneusement, se contentant d’observer son corps. Bleu. C’était le mot qui serait spontanément venu à l’esprit d’un hypothétique observateur. Des bleus bleus, des bleus violacés, jaunes, verts. Son corps présentait un panorama complet de tous les stades et toutes les formes de bleus. Pas un pouce de chair n’était épargné par les ecchymoses, anciennes ou récentes, qui s’étalaient, obscènes et ignorées de tous. Et elle pouvait conter leur histoire à chacune.
Là, sous le sein gauche, les quatre tâches violettes en demi-lune, c’était le samedi précédent, parce qu’elle avait claqué trop fort la porte derrière lui quand il était rentré. Avait suivi un déluge de coups de poing dans le ventre (dont le souvenir s’incarnait sous la forme d’une marque jaune irrégulière, couvrant les côtes et enveloppant la hanche droite) qui l’avait pliée en deux, cherchant son souffle jusqu’au moment où elle était tombée. Un bon coup de pied dans les reins avait conclu la leçon. Une douleur fulgurante l’avait envahie ; elle avait crié, sans pouvoir s’en empêcher, malgré la présence d’Irène, deux pièces plus loin. Il s’était redressé, un peu inquiet tout de même et s’était rendu dans la chambre de la gamine « Maman va bien, elle est tombée, c’est tout. » pendant que Nadège continuait à gémir en rampant vers sa chambre. Avant d’y arriver, elle s’était sentie aspirée dans un grand trou noir et elle s’était réveillée dans son lit, sur le ventre, une poche de glace sur les reins.
Même pour un samedi, c’était une mauvaise soirée qui l’avait condamnée à rester au lit pendant 3 jours, ne se levant que pour aller aux toilettes, ignorant le sang parfois présent dans son urine. Il y avait une petite chance pour qu’il la laisse tranquille aujourd’hui.
Ben tiens ! À quelque chose malheur est bon, hein, pauvre andouille ?
Cet épisode, Nadège le revoyait pendant qu’elle s’examinait devant la glace, et bien d’autres encore. C’était un exercice qui lui demandait une volonté incroyable, de regarder l’état dans lequel elle était sans ciller une seule fois. Elle le faisait pratiquement tous les jours, dans l’espoir qu’un bleu, un de trop, un jour, fasse s’enrayer la machine si bien huilée. Qu’il la pousse à se rebeller. Elle voulait se révolter, nom de Dieu ! Mais elle était tellement lasse, tellement fatiguée… Elle n’en avait pas la force. Toute son énergie mentale, elle la brûlait pendant ces quelques minutes où elle observait froidement les ravages occasionnés quotidiennement ou presque par celui qui aurait dû l’honorer et la respecter.
Son visage était intact. Le premier œil poché, qui avait obligé Nadège à mettre des lunettes noires, l’avait rendu prudent et depuis, il frappait exclusivement en dessous du cou. Mais elle continuait à porter ses lunettes pour sortir, comme un rempart infranchissable entre elle et le monde extérieur. Cela lui permettait d’ignorer le regard mi-choqué, mi-compatissant que les gens posaient sur elle.
La plupart se doutaient de son état, elle le savait. Une fois, au supermarché, elle s’était hissée sur la pointe des pieds pour attraper un paquet de riz et ses manches, trop larges, avaient glissé le long de ses bras, dévoilant les meurtrissures digitées qui les zébraient. Elle s’en était rendue compte et les avait rabattues, mais trop tard ; Madame Evrard était juste à côté et elle avait sûrement vu. Ainsi que d’autres personnes qu’elle ne connaissait pas. Nadège s’était enfuie, abandonnant son chariot et, pendant plusieurs mois, avait parcouru dix kilomètres supplémentaires pour se rendre à un autre magasin (jusqu’à ce qu’il s’en rende compte et lui apprenne à gaspiller de l’essence). Elle se devinait bien que l’histoire avait circulé depuis. Mais, trop fière et trop honteuse pour demander de l’aide, elle évitait soigneusement de leur tendre la moindre perche, qu’ils auraient pourtant saisie avec empressement.
Pourtant, à l’intérieur, une petite voix hurlait encore, moins fort et moins souvent qu’au tout début, mais hurlait quand même. C’était celle qui lui disait « Il va te tuer, un jour » quand il s’avançait sur elle, le poing levé, postillonnant l’alcool. Celle qui lui faisait parfois esquisser un pas vers la porte avant que l’autre, la défaitiste, ne la rappelle à l’ordre. « Tu vas où comme ça ? Il te retrouvera et là, ce sera pire. »
Et Nadège se regardait toujours dans le miroir, évitant les yeux, – Mais regarde-les, c’est ta seule chance de t’en tirer ! hurlait la voix de la révolte – essayant de faire monter en elle un élan de colère qui étoufferait sa peur et sa fatigue. En vain, jusqu’à présent. Mais elle essayait toujours car si elle abandonnait cette tentative futile, ce serait pire, oh oui, bien pire. Elle n’aurait plus qu’à prendre le couteau dans la cuisine, le grand qu’elle aiguisait soigneusement pour couper les rôtis, et à le retourner contre elle. Et là, tout ce bleu serait noyé sous le rouge et ce serait fini. Ce couteau, c’était son ultime recours pour lever l’ancre.
Définitivement.
Mais voilà, il y avait Irène. Irène, douze ans, sa seule joie. Irène, aussi douce et affectueuse qu’un chiot, et avec un Q.I. guère plus élevé. Irène qui ne s’étonnait pas de voir sa mère transpirer sous ses vêtements opaques et être alitée un jour sur dix. Irène qui serait perdue sans elle. Nadège souriait en pensant à sa fille et ce sourire la transformait, elle redevenait la jolie femme qu’elle était encore cinq ans plus tôt, avant qu’il ne commence à boire. Elle rêvait d’un monde absurde où les mères et les filles vivraient sans crainte, sans souffrance, seules. Tranquilles. Un monde qui lui avait paru évident pendant la plus grande partie de sa vie.
Dernière édition par le Lun 30 Jan 2006 - 21:14, édité 1 fois |
|  | | menolly Celle qui rêvait à voix haute

  Age : 34 Inscrit le : 28 Déc 2005 Messages : 419
 | Sujet: Re: Un de trop Lun 30 Jan 2006 - 21:13 | |
| L’horloge de la cuisine sonna quatre heures, la ramenant sur terre. Elle regarda sa montre, stupéfaite, puis affolée de voir qu’elle était restée pas loin d’une heure à rêvasser. Ses absences se multipliaient, ces temps-ci. Nul besoin d’être grand psychologue pour comprendre qu’elle mourait (sans doute littéralement) d’envie d’être ailleurs. En attendant, elle allait finir par être en retard.
Elle alla rechercher ses vêtements, les enfila, ignorant les douleurs que ces mouvements pourtant modérés déclenchaient et prit ses clés. Dix minutes plus tard, en sueur, moulue, elle récupérait sa fille devant son école spécialisée. La petite était maussade, comme cela arrivait parfois sans véritable raison. Nadège n’insista pas et elles rentrèrent en silence.
En la voyant bondir dans l’escalier devant elle, avec sa jupette à fleurs qui se balançait et son corsage à manches courtes et bouffantes, elle sentait son cœur se dilater de quelque chose qui était peut-être bien du bonheur. Elle est à moi, se répétait-elle, et personne ne me l’enlèvera. Même pas lui. Elle est à moi.
En passant la porte de l’appartement, comme d’habitude, Irène trébucha contre le carreau descellé qui pointait traîtreusement son nez depuis des années. Comme d’habitude, Nadège la prit par le bras pour la retenir et sa fille poussa un cri d’oiseau blessé. Un cri de douleur, il n’y avait pas à s’y tromper. Elle s’effondra et se mit à sangloter comme un bébé – brailler serait un terme plus approprié.
Nadège était resté figée, une main sur la poignée de la porte, l’autre encore tendue. Je n’ai rien entendu, tu n’as rien entendu, rien de ce que tu crois n’est arrivé ! disait désespérément Miss Défaitiste pendant que l’autre voix hurlait C’est ta fille, nom de Dieu, il s’attaque à elle aussi, maintenant ! Tu vas le laisser faire ça ?
Pendant un court et horrible instant, Miss Défaitiste faillit l’emporter. Elle ferma soigneusement la porte – Il ne faut pas qu’on l’entende ! Le petit déclic que fit la serrure lui parut à la fois incroyablement lointain et fort, comme si quelque chose de minuscule mais essentiel se brisait en elle et un flot d’émotions à l’état brut vint l’assaillir. Elle tomba à genoux près d’Irène, pleurant aussi fort qu’elle – mon Dieu, depuis combien de temps n’avait elle pas pleuré ? – et la prit dans ses bras, lui demandant pardon, la berçant de son mieux, sans tenir compte de la douleur qui la déchirait ; elle avait peut-être bien une côté cassée, finalement.
Quand elles furent calmées, lentement, elle releva la manche gauche de sa fille. Sur le bras chétif s’étalaient des marques qu’elle ne connaissait que trop bien. Elle voyait nettement la forme du pouce qui s’était enfoncé dans la chair fragile et un cercle d’un bleu-jaune maladif indiquait la force avec laquelle il avait refermé sa main autour d’elle.
Il fallait t’y attendre un jour ou l’autre, non ?
C’était Miss Rébellion qui revenait à la charge. Et cette fois-ci, Nadège écouta, accepta pleinement ce que cette voix tentait de lui dire depuis des mois. Oui, il était fou. Oui, il la tuerait un jour. Oui, il tuerait peut-être aussi Irène.
Allons, n’exagère pas, fit nerveusement Miss Défaitiste. C’est la première fois qu’il la touche. Si ça se trouve, ce n’est même pas lui, il y a des grosses brutes à son école. Sébastien Machin, là, le grand rouquin. Ou alors …
Nadège imposa le silence à cette voix avec une force qu’elle ne se connaissait pas. Elle se releva en serrant sa fille contre elle. La petite souris timide se changeait en lionne défendant sa progéniture. Sa décision était prise. Elle l’emmena dans la salle de bain pour la débarbouiller en réfléchissant à ce qu’elle devait lui dire.
— Ma chérie, dit-elle en s’agenouillant à côté de la petite, tu vas aller voir La Gentille Dame du Rez-de-Chaussée, d’accord ?
Irène parut étonnée par cette proposition mais sourit, oubliant ses larmes. La voisine dont Nadège parlait était une charmante vieille demoiselle, à moitié aveugle, qui acceptait volontiers de garder l’enfant quand Nadège était trop affaiblie, sans se douter bien entendu de la véritable raison de son état. Irène l’adorait.
— Surtout, ajouta Nadège en se détestant de dire ça, tu ne lui parles pas de ton bras.
— D’accord Maman, dit Irène docilement. C’est un secret ?
— Oui ma chérie. Notre secret à nous.
— Je le dirai à personne, maman.
— C’est très bien ma puce. Je prends ton pyjama et on descend.
La Gentille Dame du Rez-de-Chaussée fut ravie d’avoir à garder Irène pour la soirée « et peut-être aussi la nuit si ça ne vous dérange pas », demanda Nadège avec un pincement au cœur. Elle embrassa sa fille sur ses boucles blondes et remonta chez elle, sans se retourner.
Elle se rendit dans la salle de bains après un détour par la cuisine, se mit à nouveau devant la glace, toute habillée cette fois, et regarda ses yeux.
Des yeux sans regard. C’est la phrase qui lui vint à l’esprit sur le moment. Des yeux sans espoir, vides, qui ne reflétaient rien, plats comme un dessin d’enfant. En les contemplant, Nadège comprit que ce qu’il lui avait fait était infiniment plus grave que quelques bleus – voire une côte cassée – sur le corps. C’était des coups de poing dans l’âme, et ça, c’était impardonnable.
Elle regarda aussi ses cheveux tondus. Simplement parce qu’un soir, son équipe de foot avait perdu. En rentrant, saoul et furieux, il l’avait empoignée par les cheveux et lui avait coupés n’importe comment, à grands coups de ciseaux rageurs pendant qu’elle haletait de terreur, persuadée que les pointes brillantes allaient déraper et s’enfoncer dans ses yeux. Plus tard, seule et sans une larme, elle avait fini le travail à la tondeuse. Quelle lâcheté ! Elle s’était convaincue que c’était finalement une bonne chose, qu’ainsi il n’arriverait plus à les lui arracher par mèches entières.
À présent, les joues humides, Nadège passait la main sur les piquants qui lui hérissaient le crâne, se rappelant comme elle était jolie avant.
Délibérément, elle se mit à cultiver sa haine, étouffant les quelques vestiges de son amour pour lui. Ses cheveux. Ses bleus. Ses reins qui fonctionnaient mal, qui l’obligeaient à boire des litres et des litres de thé, sous peine d’infections urinaires, qui l’empêchaient de manger quoi que ce soit de plus épicé que des poivrons et les brûlures sanctionnant tout écart à ce régime.
N’oublie pas tes pieds, aussi. Ses pieds, qu’elle avait retrouvés il y a cinq mois, en sortant d’un long évanouissement, couverts de brûlures de cigarettes, indélébiles, qu’elle devait cacher en permanence sous les chaussettes qui avaient tellement surpris Madame Evrard quelques heures plus tôt.
Et le plus important, bien sûr, sa fille. Sa fille, bon sang ! Ce nouveau chapitre de souffrance qui s’ouvrait devant elle, dans lequel il passerait sa hargne non plus sur une mais deux victimes, dont une enfant attardée et incapable de se défendre ou de comprendre ce qui lui arrivait. C’était celui-là, ce bleu de trop, qui lui donnerait le courage de refermer le livre.
Définitivement.
La nuit tombait peu à peu, il n’allait pas tarder à rentrer. Nadège regarda une dernière fois son image et alla se poster dans sa chambre, devant la fenêtre, le dos tourné vers la porte. Ses mains se convulsaient sur le long couteau. Elle le laisserait s’approcher d’elle, prêt à la cogner parce qu’elle ne serait pas venue lui ouvrir mais c’est lui qui hurlerait, cette fois. Pas de bleu pour le bourreau, que du rouge et à flot.
Nadège attendait, pétrifiée, respirant à peine. Elle entendit ses pas dans l’escalier. Ivre-mort, comme d’habitude. Il sonna, frappa à la porte. Elle ne bougea pas malgré les supplications de Miss Défaitiste – oh mon dieu, va ouvrir il va nous tuer va ouvrir Nadège dernière chance va OUVRIR ! Il finit par utiliser ses clefs, ne prit même pas la peine de fermer la porte derrière lui et s’avança en hurlant « Où tu es, espèce de salope ! ».
Nadège ne bougeait toujours pas. Au bout du couloir, il s’arrêta. Il respirait bruyamment. Il voyait sa silhouette se découper contre la fenêtre, immobile. Il eut un rictus qui aurait fait s’évanouir de frayeur Miss Défaitiste, mais celle-ci était partie à tout jamais. Il ne restait plus que Miss Rébellion.
Attends !
Il s’avança, sans prendre la peine d’étouffer ses pas. Nadège ferma les yeux, murmura une courte prière et raffermit sa prise sur le couteau. Il ferma la porte d’un coup de talon, gloussant à l’idée de la raclée qu’il allait lui mettre.
Attends encore, laisse-le s’avancer, ce gros porc.
Il tendit le bras pour l’empoigner.
Maintenant !
Par amour pour sa fille, Nadège tua son fils de dix-sept coups de couteaux. |
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