Les Songes du Crépuscule
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 Lemmings (plutôt un cauchemar)Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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Don Lo
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MessageSujet: Lemmings (plutôt un cauchemar)   Mar 31 Jan - 11:26

Que les choses soient bien claires : je n'y connais rien.

Seulement, comme vous tous à part quelques astro-spatio-cosmo-taïko-nautes qui nous tournent autour, je suis conscient de faire encore partie de l’espèce humaine. Vous savez, cette race très ancienne qui passe le plus clair de son temps à se tirer des pièges qu’elle s’est elle-même tendus. Cette espèce superbe, toujours vaillante malgré l’adversité, toujours fier de ses réalisations et de ses arts. Toujours si prompte aussi à se vendre aux plaisirs les plus vils. Pas d’autocongratulation : nous n’y avons aucun mérite. D'abord parce qu’aucun d’entre nous n’a choisi de naître humain. Et chacun sait qu'il n'y a de mérite que dans la difficulté du choix. Ensuite parce que nous n'avons plus autre solution une fois sur terre, malgré les tentatives des astro-spatio-cosmo-taïko-nautes susnommés.

En ma simple qualité d’humain, je me sens le droit de regarder et de dire ce que j'en pense. A vous celui de faire de même, ainsi que celui bien sûr de ne pas m'écouter.

Réclamant donc comme seule légitimité le fait d'être embarqué comme 6 milliards de mes contemporains sur ce petit vaisseau perdu, j'aimerais humblement exprimer quelques constatations.

La première est une évidence : la terre peut supporter 6 milliards d'êtres humains, puisqu'elle le fait aujourd'hui et, j'espère, encore demain. Certain affirment qu'elle peut en supporter beaucoup plus. Et tout de suite la question subsidiaire : jusqu'à quand ?
La deuxième est une inquiétude : si l'on continue comme cela, plus personne ne pourra espérer s'approprier les conditions de vie optimales comme nous le faisons aujourd'hui – nous, les gentils nantis. Elles ne seront tout simplement plus disponibles. Vous rendez-vous compte ? Etre riche et puissant ne suffira même plus pour jouir de conditions meilleures que les autres : toutes les conditions seront pourries. Parions pourtant que la course à la richesse et à la puissance ne s’arrêtera pas avec la disparition de nos rêves de belle vie.

En fait, tout le problème est là, dans cette distinction que certains trouveront futile, entre la capacité à survivre et l'opportunité de vivre bien.
De tous temps, la notion d'être heureux, appelons ainsi l'impression d'être satisfait par la vie que l'on mène, reposa sur la certitude d'être moins malheureux qu'un autre. Existe-t-il un standard panhumanoïde de la vie agréable ? Peut-être pas. L'humain s'adaptant toujours à ses conditions de vie, ce qui fut sa force pour traverser les âges risque aujourd'hui de le conduire à supporter les conditions de sa perte.
Une chose est sûre : quelle que soit l'idée que chacun se fait des conditions idéales de vie, une part de la population actuelle en est systématiquement exclue. Une part importante. Une part qui ira croissant avec le temps.

Est-ce un problème qui se résoudra par une accélération du progrès – appelons ainsi l'amélioration des conditions de vie - supérieure à l'accélération de la croissance démographique ? On peut le croire, moi pas.

Est-ce une question de place dont la réponse se trouve dans l'accroissement des surfaces de vie agréables ? Sur une planète finie comme la nôtre, cette réponse ne fait que repousser la question.
Est-ce une question de pression démographique facile à contenir ? Probablement, encore que, pour des raisons inhérentes à la psychologie humaine, j’éviterais le mot « facile ».

Comme je le disais, je n'y connais rien. Cela ne m'empêche pas de me renseigner et de réfléchir. Sachez que j'ai 34 ans, qu'à ma naissance la terre était partagée par 3 268 225 000 personnes à une vache près, que 26 % d'entre elles sont déjà mortes – mais seulement 7 % en Europe et 6 % en Amérique du nord – et que pourtant nous dépassons aujourd'hui les 6 milliards, soit 84 % de plus.
Je ne m'étendrai pas sur la chance qui m'a fait échapper à l'hécatombe éliminant plus du quart des vivants depuis ma naissance. En revanche, je me permettrai de constater qu'une population qui a quasi doublé laisse forcément moins de place à mon fils né de l'année pour vivre les conditions idéales qui m'ont été offertes. Et je le constate tous les jours : ma maison est plus petite que celle de mes parents, mon jardin est plus petit, et même ma famille est plus petite – mon fils n'aura que trois grands parents au lieu des quatre que j'ai connus et côtoyés pendant plus de 15 ans. Anecdote ? Oui, bien sûr, mais Ô combien représentative de mon propos…

Quel est-il ? A ceux qui ne s’en doutent pas, voici : le progrès n’est pas une constante, pas même une promesse, encore moins une course. Le progrès n’est que la constatation a posteriori que telle tentative a réussi. De là à dire qu’un échec est un regret…

Donc le progrès, ce miracle, ce mirage, ce vers quoi nous courons, avançons, traînons, et même parfois à reculons, ce progrès qui doit nous sauver, ainsi qu’il est écrit dans la totalité des programmes politiques et dans une bonne moitié des ouvrages d’anticipation, ce progrès donc, ne pourra pas nous sauver, si même il ne nous tue pas. On le sait depuis Jacques Ellul, tout progrès est ambivalent, toute innovation cache derrière ses avantages claironnants un wagon symétrique d’inconvénients. Lesquels finissent par s’échapper et nous mordre les fesses là où l’on croyait avoir mis un coussin. Seulement voilà, la symétrie est rompue, et le père Jacques n’est plus là pour constater le bien fondé de ces concepts. Au chapitre des absents, Darwin prendra le relais.

De la survie du plus apte donc, et de l’évolution naturelle qui en découle. Que les créationnistes passent leur chemin, ils ont déjà un Dieu pour prendre en charge la fin du monde. Aux autres, cette idée à partager : l’adaptation qui fit la gloire de la vie sur terre peut en signer l’acte de décès. Bien sûr, vous avez encore le temps de faire vos valises, mais la balle est lancée.

Explication : à force de s’adapter pour survivre à tout ce qui l’embête, l’humanité va finir par encaisser le truc de trop, le caillou dans la chaussure qui non seulement va l’empêcher de marcher, mais va aussi la faire tomber dans le lac. Quel truc ? Ttendez un peu, on y vient. Deux heures par jour dans des bouchons, un infarctus à quarante ans, des gosses qui passent plus de temps avec la télé qu’avec leurs parents, ça, on s’y est fait et ça ne nous gène plus. Adaptation. Mais les autres, ceux qui mendient une pincée de riz sur les trottoirs de Calcutta et survivent ainsi jusqu’à l’âge canonique de trente-cinq ans et toutes leurs dents ? Ceux qui ont quitté le Pays du Rêve pour les boyaux souterrains de l’opale ? Ceux qui dorlotent des plans de café sans savoir si l’aide humanitaire arrivera à temps pour enjamber la saison sèche ? Aucun d’eux n’a eu à s’adapter aux mêmes problèmes que nous, en quoi seraient-ils donc menacés ?

Je vais vous le dire : parce qu’ils savent.
Ils savent que la vie, celle que nous leur faisons mener à coup de contrôle des cours, d’échelonnement de la dette et de vente d’armes discrètes, cette vie qu’ils subissent pour nous permettre de vivre celle que nous croyons avoir choisie, avec micro-onde, télé-réalité et double Airbag, cette vie enfin n’a plus de sens parce que la nôtre n’en a jamais eu. Ils savent. Ils ont tout supporté, même nos pires conneries, croyant qu’il y avait un espoir. Et quel espoir ! Vivre un jour comme nous. Avoir pour être. Manger à sa faim par la grâce du père frigo, du fils congélo et du saint hypermarché. Ils ont tout supporté, ils se sont adaptés en se mirant dans nos rêves. Ils se réveillent dans notre cauchemar.

Les chiffres maintenant.
Le taux de suicide est passé dans le monde de 16 pour 10 000 à 48 pour 10 000 en l’espace de 15 ans. Sur 10 000 humains, qui meurent, 48 le font d’eux-mêmes. Rien de choquant, la vie est dure pour tout le monde. A y regarder de plus près, cette augmentation constante énonce autre chose. Chronologie : d’abord, une forte hausse dans les pays dits développés. Puis une baisse, alors qu’on enregistre un spectaculaire rebond dans le tiers monde. Qu’est-ce à dire ? Tentons une hypothèse déjà évoquée : les pauvres savent ! Ils savent que leur vie entière de travail et de dénuement ne nous garantit même plus le bonheur, à nous les gras. Et ils ne voient plus l’intérêt de continuer quand nous abandonnons.

Et maintenant le coup de grâce : ces chiffres datent de trente ans. Depuis, devant le risque que leur publication et même leur collecte fait courir à la population mondiale, une chape de plomb s’est abattue sur le sujet. En revanche, les distributions de Témesta et de Prozac se sont multipliées. Chez nous, ils sont passés en vente libre, comme chacun sait, et pourtant mon père a sauté d’un pont chargé à tout ce qui se fait de plus puissant comme bombe à neurones. Ce qui explique la carence en grand-père de mon fils. Mais c’est ailleurs qu’il faut chercher. Depuis dix ans, les programmes humanitaires ont écoulé dans le monde trois fois plus d’antidépresseurs que d’antibiotiques et trithérapies réunis. Avec un résultat que nombre de décideurs aimerait qualifier d’incertain, s’ils acceptaient d’en discuter.

Le fait crucial à présent : nous – et par nous, j’englobe l’humanité entière – nous sommes même adaptés au bonheur chimique. Il ne nous fait plus d’effet. Les dernières statistiques, celles que je viens de réussir à craquer sur les bases officielles, font état d’un taux suicidaire passé de 48 et 51. Pas si énorme ? Si ! De 48 suicides pour 10 000 à 51 pour 1 000, soit un facteur dix sur une période de trente ans. Et encore, je ne suis pas sûr d’avoir tout compilé.

L’humanité court à sa perte. Comme d’habitude, allez-vous me dire ? Elle a déjà survécu à tout, à l’ère glaciaire du quaternaire, au Christianisme moyenâgeux, aux guerres mondiales, à la dissuasion nucléaire, au réchauffement climatique et aux OGM en folie ? D’accord, mais elle ne survivra pas à son dégoût d’elle-même. Et ça, vous êtes loin d’en prendre conscience.

Il faut que vous sachiez ce que l’on vous cache, ces morts par centaines, pendus, noyés, overdosés, partout et surtout chez ceux qui se battent depuis des siècles dans l’espoir d’une vie meilleure.
Il faut que vous sachiez que vos voisins n’ont pas disparu dans un accident d’avion mais dans le suicide du pilote, que telle famille n’a pas manqué de chance mais manqué d’air quand le père à ouvert le gaz, que toute cette secte n’était pas maladroite avec les allumettes, mais…
Il faut que vous sachiez que cette terre est devenue un asile de fous… Ils vous surveillent d’au-dessus, ils vous comptent, ils vous droguent, mais ils ne feront rien pour vous aider. Révoltez-vous, ne vous adaptez plus, crachez vos pilules…

Quoi !? Vous n’avez pas le droit de me couper, il me reste encore dix minutes de réseau.

Non, lâchez-moi, salauds…

Non, pas la navette… Je m’en fous, si vous me renvoyez en bas, j’inverse les propulseurs et je reviens m’exploser dans votre station spatiale de merde !

Enfoirés, pas de camisole ! Habeas Corpus !



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