Les Songes du Crépuscule

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Souvenirs de l'autre vie

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Warlath
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TaureauCochon
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MessageSujet: Souvenirs de l'autre vie   Mer 13 Déc 2006 - 14:37

Souvenirs de l’autre vie


Debout. Debout.

La voix caresse la forme endormie. Ses notes légères susurrent à l’être la même phrase. Le ton cristallin empreint de douceur l’enlace, le berce. Le murmure est d’abord souffle ténu et s’envole, léger. Les mots ne font qu’effleurer le corps allongé sur les carreaux azur et océan. Des fleurs de mots traversent l’air. Les termes s’effeuillent et se font lascifs.

Il est temps de soulever les paupières ! Lève-toi !

Les sonorités s’alourdissent un peu. Le ton est plus liquide. Les voyelles se condensent. Douceur fluide. Doux flot de mots qui ne se tarit. La brise s’est tue pour laisser la place aux clapotis des sonorités. La forme commence à se lover. La position fœtale. Bras contre jambes, dans un bonheur complet. Une extase sensuelle et confortable. Les lèvres s’étirent. Un sourire.

Allez, c’est ton heure ! A toi ! Tire-toi de tes rêves ! Tu as du chemin !
Sans doute la dernière étape. Les mots se font plus cinglants. Le ton claque comme un fouet. Les mots se font plus blessants, plus douloureux. Le cri racle le corps, blesse les membres, éclate l’air. L’être s’étire à regrets et ouvre enfin les yeux. Le fouet de la langue a agit comme un électrochoc. Le cocon s’est brisé, les rêves envolés et la douceur est partie.

- Où suis-je ?

Voix grave mais ténue. Timidité de l’être masculin dans ce lieu inconnu.

Quelque part.

La voix reste imprécise. Son ton sans réplique et sans hésitation ne laisse aucune place au doute : elle sait quel est ce lieu mais se refuse à donner ce renseignement. Un froid calculateur qui se cache.

L’homme se relève. Le contact du carrelage est froid. Trop lisse. Les carreaux sont mornes. Des reflets azur et océan viennent jouer sur leur surface mais restent tristement bleus. Comment avoir pris ce lieu pour un lit confortable ? Où est passée la douceur ? Le reste du lieu est encore flou. Tout juste peut-il distinguer deux immenses cloisons faites dans un métal au milieu duquel jouent ces mêmes reflets azur et océan. Pas de plafond, pas de murs. Juste un couloir brumeux.

Les murs bourdonnent. Des bruits électriques émanent des parois. Des rayons passent en chuintant au milieu des spirales de couleur. Celles-ci se fendent sur le passage des flashs et se reforment aussitôt après.

L’homme tente de rassembler ses souvenirs. A l’image des lieux : imprécis et inconstants. Les bribes de passé jouent comme les reflets. Ils s’agitent dans l’esprit. Ils jouent avec l’homme. Ils se montrent et s’évaporent au contact de sa raison. Où sont passées ses pensées ?

- Qui suis-je ?

Tu le découvriras par toi-même. Tes souvenirs sont occultés, c’est normal. Maintenant, il te faut avancer dans ce couloir qui s’ouvre. Avance vers la lumière. Je t’y attends. Les questions viendront. Puis ce seront les réponses. Le processus a déjà commencé.

- Quelles questions ? Quelles réponses ?

Silence. Le bourdonnement a cessé. Les rais de lumière vive ont arrêté leur course. Seul restent les tourbillons de bleu sur les murs.

La voix a disparu. Le son s’est enfui. L’homme ressasse ses souvenirs mais ceux-ci restent toujours aussi fugaces et volages. Pire encore. Pas moyen de remettre la main sur les plus récents. Qu’a-t-il fait la veille ? Qu’a-t-il mangé hier ? Que lui a-t-elle dit au début de l’entretien ? Les souvenirs s’effacent très vite.

La brume se chasse tout à coup, révélant l’étendue du couloir. Aussi loin que porte son regard, les murs d’acier courent le long du sol dallé. Pas de porte. Pas de relief. Et au fond, une lumière aveuglante. Une lumière qui s’étend avec douceur et parcimonie contre les murs et sous le carrelage. Les derniers mots de la voix s’imposent à l’esprit aveugle. Dirige-toi vers la Lumière. Un but, c’est déjà ça.

Un air de déjà vu, ce couloir et cette lumière. Mais pas moyen de se rappeler.

L’homme avance donc. Ses pas résonnent dans l’immensité glacée. Le froid est mordant. Les chaussures et les habits ne peuvent atténuer les piques qui partent à l’assaut des sens. Au moins, c’est déjà ça de certain : le monde est bien réel. Il y a donc forcément une sortie quelque part.

Il marche encore assez longtemps dans un univers lisse et terne. Où se trouve-t-il ? Qui est-il ?

Une petite brise se lève.

Qui est-il ?
Que s’est-il passé ?
Où est-il né ?
Quel âge a-t-il ?


Le vent cesse aussitôt qu’il est venu. L’homme reste interdit et frustré. Les questions reviennent. Des voix qu’il ne connaît pas égrènent de nombreuses interrogations. Presque un questionnement administratif, un questionnaire d’Etat-Civil. Dans un sens, ce serait utile…s’il pouvait mettre des réponses à ces questions. Mais le vent s’est tu. Laissant les interrogations sans réponse, les questionnements sans réplique.

La lumière se fait encore lointaine. Elle irradie à l’horizon la fente entre les deux murs. Elle l’appelle de ses rayons. Elle se rappelle à son bon souvenir. C’est d’ailleurs le seul souvenir constant dans son esprit : aller vers la lumière. Marcher vers la connaissance.

Les murs courent encore loin. Il n’a pas l’impression d’avoir progressé. Il fixe alors les carreaux du sol. Ses enjambées avalent les dalles du carrelage. Très vite en plus. La lumière ne peut normalement lui résister.

Un relief. Des dalles s’élèvent un peu plus haut que le reste. Des cubes s’alignent sans raison apparente. Sans raison d’ailleurs, car ils s’abaissent un mètre plus loin. Pourquoi ? Quelle est le motif de leur présence incongrue ? Quelle utilité ? Pourquoi maintenant et pas avant ? Son esprit devient plus calculateur. Les questions simples ne lui suffisent plus, même s’il en attend toujours les réponses.

Nouvelle brise.

Pourquoi la Terre est-elle ronde ?
Pourquoi moi ?
Pourquoi les atomes sont-ils si petits ?
Pourquoi sommes-nous ce que nous sommes ?
Qu’est-il arrivé ?


Le vent se tait aussi vite qu’il est arrivé. Les mots repartent dans le lointain, accrochant au passage les étranges forment qui se dressent derrière lui. Quelle est cette épreuve qu’on veut lui imposer ? Pourquoi n’a-t-on pas répondu à ses questions ?

La monotonie reprend son cours. Les formes lissent s’estompent toujours au loin dans l’aveuglante clarté. Toujours aucune réponse en vue. Avoir les questions sans les réponses est vraiment étrange. D’autant plus que certaines sont vraiment ridicules. A-t-il besoin de savoir pourquoi les lavandes sentent bon ? Pourquoi la Terre est-elle ronde ? Il a bien plus besoin de savoir les notions élémentaires. Son nom, ses origines, voilà qui lui seraient plus utiles.

A nouveau ce courrant d’air fugace.

Il s’appellera Simon.
M. Evans, j’ai l’honneur de vous promouvoir au poste de directeur de Recherche.
Aujourd’hui nous accueillons parmi nos membres le distingué Dr Evans pour…


Enfin…. Ce nom. Simon Evans. La lumière est venue. Ce nom lui dit quelque chose. C’est familier. Etait-ce son patronyme ? Il n’y a pas de raison de douter. Des voix familières elles aussi, bien que ternes. Des voix chargées d’amour ou d’admiration.

- Docteur Evan !
- Docteur Evan ? Vous nous entendez ?

Cette fois-ci la voix n’est pas qu’un souffle. Elle est bien réelle. Cependant, impossible de savoir d’où elle vient. Comme les autres, elle reste clinique, froide. Comme le monde dans lequel il avance, vers une lumière qui semble se jouer de lui et se reculer à chaque fois qu’il avance dans la restitution de ses souvenirs. Deux voix semblent se confondre. Des voix inquiètent et inquisitrices. Deux tons différents, deux airs dissemblables, mais pourtant si vrais !

La lumière commence à faire jour. Ce couloir, le ton inquiet et impératif des deux voix, tout concorde : il est mort. Deux médecins doivent se pencher sur son corps livide. Pour lui, ce couloir est le tunnel dont beaucoup ont parlé. Cette lumière, celle du paradis sans doute. Il n’y a pas d’autres raisons à sa présence.

Il est pourtant jeune. Comment a-t-il pu passer le seuil ? Et quelque chose ne va pas. Pourquoi cette régularité omniprésente ? Ce couloir est bien différent des témoignages. Des lignes lumineuses sur le sol dessinent un damier sans couleur particulière et se rejoignant à l’horizon. Des rayons passent de temps en temps le long des murs en chuintant. Etrange image du couloir menant au paradis.

Pourquoi est-il là ? Que représente cet endroit ? Il commence à le sentir familier. Il semble l’avoir déjà vu. Mais où ? Ca y est. Il a mis le doigt dessus. Il n’est pas mort mais….

Le monde bascule soudain autour de lui. Les jeux doux et froid de lumière azurée et océanes s’accélèrent. Les spirales s’intensifient. Les tourbillons se dévorent les uns les autres dans une frénésie boulimique. Les rayons si rares se mettent à fourmiller. Ils se succèdent à un rythme de plus en plus effréné. De temps en temps, des pics se forment à leur surface. Des déformations fugaces, disparues aussi vite que créées.

Des images apparaissent alors. Des éclairs, tout aussi violents que les maelströms qui se creusent furieusement aux alentours. Un air familier, des salles de classe, des bureaux d’études, des collègues en blouse blanche, des engins étranges. Tout se met en place. Les deux visages se rapprochent des parois et s’adressent à lui.

- Miséricorde ! Qu’avez-vous fait docteur ?

Aussitôt la lumière, si lointaine, se rapproche. Un hurlement de joie accompagne son explosion étincelante. Simon en a le vertige. Lui pour qui le temps a semblé long et se jouer de lui. Cette fois-ci, ce dernier va trop vite. Ecrasé par la vitesse et le cri presque inhumain, il s’affaisse. La tête dans ses mains, il attend que la trombe se passe. Mais la bourrasque ne cesse pas. Craignant de passer à côté de quelque chose d’essentiel, il rouvre les yeux.

Les flashs se font plus longs, plus réels. Leur succession est de plus en plus significative. Il se voit tour à tour professeur devant des élèves, défenseur d’une théorie devant un jury et concepteur d’une machine étrange, dont il ne se rappelle pas encore la fonctionnalité.

Le métal froid s’échauffe lentement et le vent forcit encore. Les idées s’accélèrent. Les souvenirs se mettent en place. Il se revoit entrant dans la machine, alors que des collègues à côté prennent un air perplexe et chagriné.

- Je suis dans la machine, lance Simon comme s’il énonçait une évidence.

Oui.

La voix qui l’avait accueilli au sortir de son sommeil, la voix qui l’avait lancé à la poursuite de ses souvenirs résonne à nouveau. Toujours aussi concise et efficace. Maintenant avec des accents électriques. Simon est rassuré de l’entendre à nouveau. Le calvaire est fini pour lui. Il a retrouvé ses souvenirs. L’épreuve s’achève enfin.

Le monde a encore changé autour de lui. Le couloir s’est élargit. Les murs se sont écartés pour finir par disparaître. Au centre de la pièce, une sphère de lumière irradie l’espace de sa présence. Les lignes dessinées sur le sol par les carreaux luminescents se rejoignant à sa base. Une colonne éclatante traverse la salle du sol au plafond, se perdant dans les milliers de ramifications qui s’éloignant vers autant de couloirs tous semblables. Sans doute le cœur du programme informatique. La sphère était le cerveau et les couloirs ses nerfs, ses bras.

- Que fais-je ici ? Comment ai-je pu atterrir dans ce lieu ?

Ton entêtement prétentieux. Tu voulais créer une réalité virtuelle destinée à échapper au monde dans lequel tu vivais.

Les souvenirs continuent d’affluer. Il revoit un monde désert, chaud. Les siens vivant sous-terre. Le soleil était si mordant qu’ils ne pouvaient accepter sa morsure sans périr carbonisés. Mais les cavernes étaient le lieu de vie. Comment avait-il pu voulu fuir ces lieux frais et paisibles, où l’abondance de vie faisait un pied de nez au domaine de la mort en surface ?

Une erreur de calcul. Tes collègues redoutaient que la machine ne sache pas faire la différence entre un programme et l’esprit connecté et qu’elle refuse qu’il sorte ou qu’elle le considère comme une erreur. Mais tu as voulu venir. Tu ne les as pas écoutés et voilà le résultat.

Quelque chose s’était en effet mal passé. Le monde qu’il avait créé n’avait pas répondu aux programmes qu’il avait exécutés. Au lieu d’arbres et de pâtures, il s’était retrouvé dans un couloir terne et froid. Un couloir comme il en existait tant dans ce lieu étrange.

- Comment savez-vous tout de moi ?

Je suis ta création. Je suis la machine. Tu es dans mon esprit. Dans la réalité virtuelle que l’ai créé pour toi. Je ne sais comment tu es arrivé ici. Cela n’aurait pas du se passer. Durant le transfert, nos deux esprits ont fusionné. Tu y as laissé beaucoup de souvenirs en moi. Je connais tout de toi par accident. Mais maintenant que tu es là, je vais pouvoir remédier au problème.

- Je vais me réveiller ? lance Simon plein d’espoir.

Ton corps, oui. Mais toi, tu vas rester ici. Je vais prendre ta place.

La voix est neutre. Comme si elle ne mesurait pas les conséquences de ce qu’elle venait de dire.

- Pourquoi ? s’étrangla Simon. Pourquoi m’avoir amené jusqu’ici ? Ne rien me dire aurait été moins cruel.

Pour prendre ta place, j’ai besoin de tous tes souvenirs, de toutes tes manières d’être. Le transfert n’a été que partiel. Tes programmes…enfin…tes souvenirs sont restés inactifs. J’avais besoin que tu te rappelles de chacun d’eux. J’ai imprimé chacune de tes découvertes en moi. J’ai créé ce couloir pour te forcer à te rappeler ce que tu étais, ce que tu faisais. Chaque obstacle, chaque question que tu te posais me permettaient d’en savoir plus sur toi et accélérer le processus.

Maintenant, je suis prêt. Désolé pour toi, mais ce monde étriqué que tu as créé n’est rien à côté du tien. Je te laisse ta création. Chacun y gagne. Moi, je prends ma liberté et toi, tu vis dans ce monde que tu voulais.

La conscience de la machine semble sourire. C’est du moins ce qu’indique la voix dont les intonations perdent leur métal pour devenir plus chaotiques, plus inorganisées.

Au revoir !

- Non !

Le cri d’effroi et d’impuissance de Simon résonna encore longtemps, alors que la lumière disparaît.
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Que la vie serait rassurante sans l'amour.
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