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Don Lo Vénérable

  Age : 42 Inscrit le : 30 Jan 2006 Messages : 536
| Sujet: Storm Riders Mer 15 Aoû - 15:13 | |
| La carlingue se secoue des épaules et des genoux. Dans ma gorge déjà toute spasmée, la Tequila d’hier soir vient bousculer le café du matin. Un atterrissage sans finesse, rien d’autre. À chaque nouveau modèle de navette, notre pilote prend du mou dans les commandes. Malgré les heures de simulateur, il reste tellement anxieux que le premier vol spatial défie toujours vos capacités d’encaissement.
Et voilà, une nuée poisseuse embrase l’écran du cockpit. Entrée dans l’atmosphère. Chez nous, ce caillou nuageux ne ferait même pas un astéroïde de classe C. Mais il est habité et constitue l’intégralité du monde connu pour ses habitants. Qui ne connaissent pas grand chose, probablement. Puisqu’ils n’ont même pas encore appelé à l’aide.
Heureusement, l’Alliance les tenait sous monitoring permanent depuis que leur civilisation avait été détectée. Enfin… civilisation ? D’après mon briefing neuro-implanté, ils n’ont dépassé l’âge des cavernes que pour construire des mottes de terre creuses qu’ils appellent sans doute maison. Bon, d’accord, c’est joliment sculpté. Mais franchement, le vent aurait pu faire pareil sans que personne n’y mette les doigts.
C’est leur chance, d’ailleurs. Ils ont des doigts. Des mains, des bras, des jambes et des pieds. Une tête avec peut-être un cerveau dedans. Mais alors, qu’attendent-ils pour s’en servir ? Enfin… puisque la Fédération les considère comme humanoïdes, acceptons-les dans la grande famille. Et volons à leur secours.
En effet, une force semble tout détruire à la surface de l’astéroïde – pardon, de la planète – sans laisser beaucoup de chances aux locataires. Cela arrive par vagues successives, et nous allons profiter d’un calme relatif entre deux quintes de toux pour organiser le déménagement des survivants.
Une équipe d’intervention comme la nôtre suffira à préparer le terrain. Avec son navigateur, son armurier, son pisteur, son transmetteur, et bien sûr son diplomate : moi-même. Carlos Spingo, Sphinx pour les collègues. J’aime la vie sous toutes ses formes, j’ai un vrai talent pour séduire et convaincre en douceur, je suis formé pour éviter le canardage, voire pour l’abréger. Oui, je suis aussi tireur d’élite. Mais je n’aurais probablement pas à utiliser cette qualification annexe lors de cette mission. Non, il faudra juste persuader les résidents d’abandonner leurs crottes de terre crue avant le prochain coup de tabac. Facile, non ?
Sur l’écran de contrôle, l’embrasement de l’entrée atmosphérique laisse la place à une vision cotonneuse. L’orbiteur qui va nous poser au sol trace en pleine purée de pois. Ce pauvre Bitos de Jean-Paul va-t-il réussir à nous poser sur la place du village ? Vous le saurez après la prochaine série de secousses. Entendons-nous bien : il n’est pas mauvais pilote. Juste un peu… dilettante, avec un rien d’improvisation manche en main, une lecture récréative des instruments. Lui est persuadé de s’en tirer haut la main. Les autres prennent leur mal en patience, sauf quand… ― T’es encore paumé, Bitos ? Ou tu sais réellement dans quelle prairie tu vas poser la brouette… Attends, j’ai une carte du coin, j’vais te guider pour le créneau.
Sauf quand Napo le flingueur sent une légère impatience lui chatouiller les gâchettes. Je vais déjà devoir convoquer toutes les ressources de mon art pour désamorcer cette situation potentiellement explosive.
― Écrase, tu veux ? Tu le laisses piloter dans le calme et la décontraction. Sinon, je raconte ce que ta mère faisait quand elle te surprenait à déguster tes crottes de nez. À toi les commandes, mon petit Jean-Paul, pose-nous donc en fleurette comme tu sais si bien le faire.
Et voilà, douceur, maîtrise et diplomatie. Merci Sphinx ! Napo retourne bouder dans son coin en se caressant les blasters. Tout ragaillardi, le Bitos nous vautre à la hussarde dans un nuage de poussière. Ça disjointe un peu les tôles et nous valse l’estomac. Quelques boulons à resserrer, et le décollage de retour se fera sans problème majeur. Une fois la mission remplie. Qui n’a pas encore vraiment commencé.
— Bingoooo ! Bon, on n’est pas vraiment là où le plan prévoyait, mais je vous ai posés pas loin d’une agglomération. Ouais, tout près… attendez voir : juste dessus, en fait. On a écrabouillé quelque chose… Faudrait peut-être que Carlos sorte présenter des excuses, non ?
Je jette un œil par le hublot latéral. La poussière retombe doucement dans l’air calmé. Nous sommes environnés de hautes structures terreuses posées sur la plaine comme des poils de brosse. Toutes sont travaillées, ciselées, fraisées, chantournées, lissées, telles les œuvres exposées d’une armée d’artistes cyclopéens. L’orbiteur semble osciller en équilibre sur les restes d’une motte effondrée, environné de gravats. Dommage pour le propriétaire : j’espère qu’il est bien assuré. Pour l’instant, nous sommes seuls. Personne pour remplir le constat. Autant la jouer magnanime.
— Ne t’inquiète pas, Bitos. Si tu ne nous foirais pas quelques atterros, le boulot serait tellement simple qu’on n’aurait pas besoin de l’équipe. Ton talent de séducteur suffirait. Là, je vais peut-être avoir l’occasion de me distinguer. Je descends voir s’il y a besoin de sortir le constat amiable, et on se met en chasse du chef des glaiseux. — Si tu vois quelqu’un, laisse un peu parler l’autre, pour une fois. Au moins le temps pour ton traducteur de se paramètrer. Si tu veux comprendre et être compris, bien sûr.
Sacré Svenn. Toujours le mot pour rire. Mais il a raison. La diplomatie sans facilités de langage, c’est un peu la parabole du violon et de la pissotière.
Bison vient se coller au hublot. Son œil plissé fait le tour du terrain de manœuvre. Il enregistre et hoche silencieusement la tête. Dans notre jargon, ça doit vouloir dire que je peux y aller. Mais le coin de sa bouche en trait de scie se pince légèrement. Un avertissement. J’avais compris qu’il faut prendre des précautions. Le rictus de bison en rajoute une couche. Je sais qu’il va me garder en visuel pour réagir à tout ce que je n’aurais pas vu. Et c’est aussi rassurant qu’inquiétant.
J’entre dans le sas en fixant mon respirateur couplé au traducteur. Les données techniques de la planète nous proposent une atmosphère respirable mais puante : autant filtrer. Jean-Paul abat la rampe de descente qui reste suspendue à deux bons mètres du sol. Même patins rentrés, son posage sur tertre nous laisse un peu en altitude. Je m’approche du bord et me lance. Rouler bouler dans la gravasse, je me rétablis sans casse, avec même un soupçon d’élégance. Pour le protocole et la qualité de contact avec des populations frustes impressionnables, ça peut compter.
Est-ce mon saut qui a brusquement déséquilibré l’orbiteur ? Il se met soudain à tressauter puis bascule et glisse sur le reste de boue craquelée jusqu’à buter au sol dans un grincement poussiéreux. Mais non, je n’y suis pour rien. Un gigantesque bras en peluche terreuse apparaît dans les décombres. S’il y a un type au bout, il doit mesurer dans les trois mètres, trois mètres cinquante. Effectivement, une sorte de Yeti à poil gris se dégage de la structure effondrée. Malgré son corps simiesque, il arbore une face de lune glabre et sereine. Beau bébé… J’avais vu des représentations 3D des habitants, mais j’ai dû négliger de vérifier l’échelle. Ces mecs sont des monstres ! Mais des monstres gentils, on dirait. Celui-ci époussette son pelage à petits gestes soigneux. Il regarde benoîtement la masse ferailleuse de l’orbiteur, puis tourne ses doux yeux vers moi. Sa bouche sans lèvre laisse échapper un son flûté, puis une série de sifflements modulés. Il parle !
Je laisse le traducteur analyser ce sabir. Bien sûr, il manque de données. Il lui faudrait une conversation. Et justement, pendant que Yeti numéro un se penche vers moi en s’appuyant sur une paire de genoux qui m’arrivent presque à l’épaule, deux de ses copains apparaissent, de derrière les sculptures environnantes. Ils s’approchent, posent une main qui me semble confraternelle sur le dos courbé de Numéro Un, et entament un trilogue, à mon sujet semble-t-il. Cela sifflote de concert pendant une bonne minute avant que mon traducteur me signale par un voyant vert que je peux me lancer dans la conversation.
Je lève une main amicale, fais un pas vers eux et lance : — Amis de ce monde, nous venons à votre secours.
Le traducteur émet en parallèle une succession de notes filées et soufflantes. Étonnement de mes interlocuteurs. Numéro Un se redresse et semble interroger ses collègues du regard. Tous trois hochent la tête puis se tournent à nouveau vers moi avec ce même air bienveillant. Malgré cela, leurs mots suivants sonnent comme un raclement de gorge ponctué de claquements de langue. Leurs lèvres se gonflent parfois en outres rebondies avant d’éjecter l’air à petites explosions syncopées. Et immédiatement le traducteur vire au rouge. Puis à l’orange, avant de repasser au vert. Sans toutefois me traduire quoi que ce soit puisque les trois peluches se sont tues.
À moi donc de me réinsérer dans le flux interrompu des paroles. — Le danger vous guette. Permettez-nous de vous sauver. Avec nos moyens de transport, votre race peut échapper au sort funeste qui la menace.
J’ai dû y aller un peu fort. Le traducteur crache une série ahurissante de syllabes explosives qui sèment à nouveau la confusion en face de moi. J’ai peur que les gentils yétis ne s’en prennent au modeste éclaireur que je suis. Et j’arme discrètement le pisto-laser intégré à la manche droite de ma combinaison. Inutile de prendre des risques inutiles, comme dirait Napo dans sa langue efficacement répétitive.
Mais non, les gentils monstres conservent leur air perplexe. Sans un regard de connivence cette fois-ci, ils reprennent leur conversation, mais en s’exprimant maintenant par de longs hululements empruntés à une guitare hawaïenne des plus délicates. Évidemment, le traducteur est à nouveau paumé, rouge de honte.
La voix agacée de Svenn résonne alors dans l’oreillette de l’Intercom : — Arrête de te ridiculiser, tu n’y arriveras pas. On dirait que leur langage évolue avec chacune de tes tentatives. Ils ne veulent pas communiquer. Un système de défense, peut-être. Ou juste un réflexe. Quand je t’entends, je comprends un peu leur position. Lâche l’affaire avant de les énerver, et viens nous aider à remettre l’orbiteur en état.
Je me retourne alors, et vois Bison qui me fait signe. Ils sont sortis tous les quatre et tentent de redresser la dérive arrière bâbord sur laquelle notre appareil s’est effondré en heurtant le sol. Je les rejoins, suivi de loin par les sympathiques habitants de ce trou perdu.
— Il suffirait de chauffer un peu pour que ça plie tout seul, lance Napo, la main sur un pulso-blaster. Bison l’écarte sans un mot et son doigt discrètement levé suffit à clore le sujet. — Moi, ce que j’en dis, c’était pour aider… — Viens plutôt soulever par ici, pour dégager l’aileron, grince Svenn dont la carcasse encore puissante sous la mauvaise graisse s’arc-boute sur la queue de l’orbiteur.
Même en s’y mettant à tous, je ne vois pas comment relever l’engin dont seulement deux patins touchent le sol. Les deux autres ont labouré les gravâts dans leur glissade, avant de s’y enfoncer bien profond.
— On aurait les packs anti-grav, ce serait déjà fait… Mais voilà, Môssieur Léon ne sort pas sans une armurerie de rechange, et il a fallu faire de la place. Hé, gras du flingue ! Tu menacerais pas un peu les autochtones avec ton pistolet à bouchon pour qu’ils viennent donner un coup de main ? Comme grue de levage, ils m’ont l’air bien taillés. Mieux que pour la causette, hein Carlito ?
Jean-Paul a un peu raison. Les angoisses de Napo nous font doubler la charge d’armement au détriment du matériel. Et pour expliquer le boulot à la triplette de grands singes, il va falloir s’appuyer sur autre chose que la technique moderne, vue la rougeoyance permanente du traducteur. Un rien de coercition, peut-être…
Mais non, ils ont tout compris tout seuls. Une patte velue vient écarter délicatement le quintal et demi de Svenn. Jean-Paul a fait de la place de lui-même, Léon est reparti bouder, et Bison hume l’air. Bref, on les laisse faire, puisqu’ils le demandent gentiment.
Les trois escogriffes se mettent d’accord en quelques mots qui roulent cette fois comme des baguettes de tambour (traducteur dans le rouge vif). Puis ils se ploient ensemble autour de notre appareil qui doit quand même bien faire le triple de leur poids. Une langue claque, des muscles apparaissent en cordes noueuses sous la fourrure, et l’engin se lève comme soutenu par une bulle d’apesanteur. Nos aimables gaillards se déplacent alors entre les mottes sculptées, prenant bien garde de ne pas les érafler de nos ailes agressives, puis déposent l’orbiteur dans un espace dégagé. Deux d’entre eux se tournent vers nous avec ce qui peut passer pour un sourire d’enfant, pendant que le troisième fait le tour de notre appareil avec un regard critique. L’esthète de la bande, sans doute. Et il a l’œil. Semblant remarquer la dissymétrie qui en dépare le design au niveau des ailerons, il redresse la dérive d’une chiquenaude, puis lisse l’alliage d’une pogne gargantuesque. Je ne sais pas si nous arriverons à les sauver tous, mais nous pourrons au moins repartir.
Bon, si je me remettais au boulot ? Autour de nous, d’autres géants pelucheux sont sortis de derrière les mottes. Ils s’approchent, l’air à peine intéressés. Quel pays ! Ils voient un astronef pour la première fois, découvrent des voyageurs de l’espace qui font la moitié de leur taille, et cela ne fait pas plus débat qu’une morve au nez du petit dernier. Soit ils sont aussi limités qu’ils en ont l’air, soit leur vie est ici suffisamment mouvementée pour que nous passions pour un détail négligeable. Je m’avance, bras écartés et mains ouvertes. Même si je n’avais pas fait d’études, je trouverais ce geste vachement signe de non-agression. Les indigènes aussi, puisqu’ils me regardent sans haine ni curiosité du haut de leur taille de baobab à poil court. Je poursuis donc, en mimant, les mots ne nous étant pas favorables. Un doigt nous désigne, pendant que l’autre main les embrasse tous dans un large mouvement tournant. Un pied qui frappe le sol montre le caillou – pardon, la planète – où nous sommes. Un souffle et une main qui balaye tout les préviennent de la prochaine tempête. Puis je montre le vaisseau orbiteur, signale de deux mains qui s’écartent que nous en avons de plus gros. Plein de plus gros. Enfin, l’index pointé vers le ciel décrit aussi bien la procédure de sauvetage que la direction à prendre. Simple, clair et concis : de la diplomatie comme je l’aime, sans fioritures ni arme à feu. _________________ Aria des Brumes : le clip pub à la très con !
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| Sujet: Re: Storm Riders Mer 15 Aoû - 15:14 | |
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D’ailleurs ils ont compris. Ils sourient. Plusieurs s’approchent de moi et me posent une main lourde mais amicale et probablement reconnaissante sur l’épaule.
— C’est bien beau, tout ça, mais il faudrait qu’ils préviennent leurs petits camarades de nos intentions, lâche Svenn, toujours pragmatique. — Ouais ! Qu’ils se rassemblent un peu… On va pas faire ramassage scolaire dans tous les villages. Napo a raison aussi. C’est même le mobile unique de notre mission de contact, et je suis surpris que Jean-Paul… — Sinon j’vois pas ce qu’on est venu foutre ici ! … en fait non, Jean-Paul vient bien conclure selon l’évidence. — Attendez, je vais tâcher d’expliquer.
Mais je n’ai pas le temps d’expliquer. D’une part, les grands costauds qui me tiennent maintenant fermement par l’épaule me conduisent vers l’orbiteur sans qu’il soit imaginable d’envisager une quelconque alternative. D’autre part, Bison qui flairait le vent depuis tout à l’heure claque des doigts pour attirer notre attention.
Je me démanche le cou pour le suivre des yeux. Notre attentif pisteur nous montre un nuage de poussière qui apparaît à l’horizon et se rue vers nous, visible dans les espaces entre les sculptures de terre. La nouvelle vague, plus tôt que prévu. Les contrôles sat’ avaient noté un raccourcissement des cycles, mais selon toute logique, nous avions au moins deux révolutions locales pour mener à bien l’extraction. Pourtant, la nuit est encore loin. Tout semble aller vite ici, des évolutions du langage à l’accélération des ravages. Il faudrait filer avant que…
Trop tard, la tempête est sur nous. Les géants souriants me lâchent et se tournent face au vent. Je fais bêtement comme eux, alors que le reste du commando applique les consignes d’urgence en se jetant à terre, groupé derrière le monticule le plus proche. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas peur. Et au début, j’ai raison.
Au lieu de l’onde de choc que nous promettait l’ampleur et la vitesse du nuage, je me sens caressé par un air doux, fureteur, qui m’enveloppe avec curiosité. À mes côtés, tous les grands singes ont accueilli ce vent nouveau avec une sorte de révérence. Ils s’accroupissent maintenant et se replient sur eux-mêmes comme des œufs.
Autour de nous, entre nous, l’air passe en sifflant joyeusement. Sa force augmente, mais je n’ai toujours pas peur. Comme si je sentais une présence rassurante dans ce zéphyr un peu rieur. — Planque-toi ! La voix sourde de Bison me parvient à reculons. Je suis dans une bulle de béatitude, un œil de cyclone. Mais il a raison. Ça commence à souffler fort.
Je me jette vers leur tumulus, bousculé par des turbulences. Et cela monte encore en puissance. Le grondement couvre tout le spectre de l’audible. L’air en mouvement, chargé de sable et de gravier, raye, ponce, fraise tout ce qui se dresse sur son chemin. Une machine haute pression qui s’attaque d’abord aux cônes de terre sèche, reprend le travail des habitants pour arracher de la matière, en blocs ou en poudre, ciseler et modeler de nouvelles formes, plus fines, plus fluides.
Malgré ce ponçage en règle, nous sommes raisonnablement à l’abri derrière notre sculpture. Mais les yetis locaux se prennent tout de face, sans protection. Et cela les meule aussi bien que leurs habitations de terre. Giflés par le flux rectiligne, ils semblent s’arrondir encore, puis s’effriter, partir en poussière. Épilés de leur pelage gris, ils sont ensuite épluchés, décharnés, désossés et rejoignent le vent en particules fugueuses.
Cela s’est fait si vite, je ne suis même pas sûr de ce que j’ai vu. Je me retourne pour suivre la course de l’air, et vois notre orbiteur, seul sur la place. Le flux paraît se diviser pour l’éviter, l’enfermer dans un volume préservé. Tant mieux pour nous.
Et puis, contre toute loi physique, le nuage qui poursuivait sa route au loin se rassemble et rebrousse chemin. Sa couleur a changé, passant de l’ocre du sol à un vert lumineux, parcouru d’éclairs silencieux. Il revient, droit vers nous. D’un geste, Bison nous lance vers l’orbiteur. Nous jaillissons de l’abri sans même une objection. Mais le Kärcher pulsant est déjà sur nous. Plongeon synchronisé vers le plus proche tas de terre ciselé. Le vent infléchit sa course et nous poursuit. — Putain, ça nous poursuit ! Toujours observateur, ce Jean-Paul. Nous bondissons à nouveau. Il pourrait faire pisteur, si sa carrière de pilote s’achevait brutalement. En effet, le tourbillon repart dans l’autre sens. — Cette saleté de vent est vivante ! Ouais ! et elle en a après nous. Si j’avais le temps d’y penser, je n’aimerais pas ça du tout. — À plat ventre ! Bison parle peu, mais bien. Tout le monde s’exécute. Et le vent nous écrase.
Mais, au lieu de la mort par dessiccation hurlante qui nous semblait promise, je ne ressens qu’un doux massage. La masse d’air me roule dessus, me palpe, m’envahit. Un léger carillon crépite à mes oreilles. Sans rien voir de précis, je suis sûr, au fond de moi, que le vent me sourit. Quand j’aperçois à nouveau le sol, il est à au moins cinq cents mètres en dessous. Ce qui reste des tumulus géants ressemble à de vagues taupinières. Autour de moi, la nuée calme a soulevé mes collègues et notre vaisseau. Son souffle s’apaise et libère nos oreilles.
— Hé ! Ça pue l’embrouille. On se casse ? Sacré Jean-Paul, qui croit tenir encore les rênes de son destin. — Calme-toi, Bitos, le coupe Svenn. On est vivant, c’est un début. Tâchons de le rester. Toujours raison, le Svenn. C’est vrai que ce flottement altimétrique recèle sa part de casse-gueule. Mais puisqu’on nous a fait cadeau du vaisseau, autant nous en servir. D’ailleurs, Bison nous montre la manœuvre en glissant sur le ventre, à la parachutiste, vers l’écoutille d’accès. Nous le suivons, bien sûr.
Dedans, le paquetage est un peu à la retourne. Le Bitos déblaye son tableau de bord d’une main pressée et empoigne les commandes. La propulsion s’enclenche avec un hoquet qui nous bascule tous vers l’arrière. Le temps que chacun se sangle à son siège, nous sommes repartis vers la stratosphère. Derrière nous, la nuée vivante nous accompagne un moment avant de refluer vers la surface lointaine. Un peu de brume verte pulsée d’éclairs m’encombre encore les yeux. Et avec elle, comme un contact avec nos hôtes. Une empathie discrète. Presque une compréhension. J’y vois une forme de vie que nous avions prise pour humanoïde alors qu’elle suit des cycles complexes. J’y vois des chrysalides confondues avec des sculptures de glaise. J’y vois de grands enfants poilus, juste des larves attendant d’achever leur maturation pour rejoindre leur prochaine phase, le vent des âmes. J’y vois un monde où nous n’avions rien à faire, mais qui ne nous en tient pas rigueur.
— Putain de planète de merde ! Qu’on les laisse crever, les grands singes. S’ils ne veulent pas de notre aide, on ne va pas insister. — Ta gueule, Bitos !
C’est bon d’être tous d’accord. Inutiles, mais vivants, et d’accord.
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