Les Songes du Crépuscule

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Troisième Bad Trip

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Don Lo
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MessageSujet: Troisième Bad Trip   Ven 3 Fév 2006 - 22:07

Ou comment j'ai appris à ne plus m'en faire et soigner mon complexe d'infériorité face aux extraterrestres.
(c'est le sous-titre)


Ils étaient tous venus, attirés par cet appel silencieux qui les baladait d'un bord à l'autre de la planète et leur ravageait les hémisphères. Petite musique, lueur nocturne, silhouette récurrente… chacun suivait son truc, mais tous étaient mus par cette envie de savoir - quoi, on se le demande - qui leur travaillait l'intellect.

Cette fois l'appel convergeait vers une montagne crénelée en pot de yaourt renversé, au cœur pouilleux du Nebraska.
Depuis un an déjà, des apparitions bizarres s'étaient succédées en différents points du globe. Un cargo en plein désert de Gobi, une escadrille complète de P38, disparue depuis quarante ans dans les Bermudes, retrouvée au Sud du Mexique, avec plein de kérosène et pièces de rechange, mais sans pilote. On recensait même une incarnation lumineuse et chantante, peut-être un quelconque avatar de Krishna, au fond du Pendjab.

Une armée d'experts s'était penchée sur le sujet.
Ils ne s'étaient pas encore redressés.

Apparemment, chaque phénomène s'accompagnait d'un cortège de sons et de lumières, histoire de bien marquer l'opinion publique. Alors bien sûr, malgré l'origine indubitablement terrienne, pour ne pas dire humaine, des seuls faits avérés – les ravagés baladeurs – on ne tarda pas à parler de manifestations extraterrestres.

Le reste n'était que perdition en conjectures. A part bien sûr les idées fixes de ceux qu'on appelait déjà les "témoins", bien qu'ils n'aient strictement rien vu de particulier pour l'instant. Rien vu certes, mais beaucoup senti et ressenti. Tels les aiguilles aimantées d'autant de boussoles affolées, ils semblaient connaître la direction à prendre et l'attitude à avoir pour faire face à la suite.

Ce n'était pas encore une réponse, mais une boussole, même sans savoir où l'on va, cela rassure toujours un peu.

Et donc ils arrivèrent au Nebraska, les uns après les autres, par tous les moyens possibles, vague d'humains approximatifs uniquement poussés par un songe collectif. Les alentours de la montagne étaient sillonnés par ces illuminés hagards auxquels se mélangeaient quelques experts en mal d'explicationnite. Et tout le monde se regardait, guettant dans l'œil de l'autre un signe de reconnaissance, les uns confiants dans l'imminence de l'événement, les autres cherchant encore à justifier leur présence et leurs émoluments. De cette mascarade semblait s'élever un chant d'espoir.
Après tout, nous étions là pour assister au grand rendez-vous, à la première manifestation d'allégresse interplanétaire, preuve enfin tangible que l'homme n'était pas seul dans l'univers, et que les autres seraient plutôt moins bêtes que nous. Puisqu'ils arrivaient, eux, et en soucoupe.
Enfin, on espérait.

Une armada scientifique et militaire avait tenté de boucler le secteur pour se déployer à l'abri des regards. A force d'interroger les témoins, de les passer sous toutes sortes de détecteurs barbares, on avait pu déterminer le lieu du contact. Et maintenant on voulait attendre les visiteurs putatifs entre gens de bonne compagnie, c'est à dire sans ces zombies amochés de "témoins", qui battaient la campagne à la poursuite d'étoiles filantes.
Peine perdue, rien n'arrêtait ceux qui suivaient l'appel. Aucun barrage, aucune menace n'avaient pu les retenir. Alerte aux gaz, routes effondrées, tout était bon pour leur faire peur. Mais peine perdue on vous dit.

Pas tout à fait.

Grâce aux menaces fantômes en effet, plus personne n'était là par hasard sur les pentes boisées du yaourt. Résidants et touristes avaient fui à tire d'aile, quittant leurs écrans de télé pour s'engouffrer dans tout ce que la région comptait de véhicules à moteur, à pédale, ou à mouvement perpétuel. La place était donc libre pour l'armée, les charlatans et les allumés sidéraux qui allaient tous pouvoir s'en donner à cœur joie, sans risque de passer publiquement pour ce qu'ils étaient.

Et on attendait.

Certains révisaient leurs mantras, observaient leurs pendules ou traçaient des cercles de sable. D'autres, le nez sur leurs écrans, fouillaient la stratosphère à l'affût du moindre écho radar. A l'écart, et plus dangereux, des hommes verts pas petits du tout nettoyaient leurs armes ou ciraient leurs rangers, dans la grande tradition du "on ne sait jamais".
Enfin, les "témoins" s'étaient rassemblés, caste isolée d'initiés givrés, comparant des expériences que chacun croyait unique.

— Alors je marchais la nuit, j'ai vu une grande lumière et j'ai senti comme une brûlure, sur la nuque...
— Moi aussi !
— Ah non, moi sur le front.
— Alors je me suis retournée, il n'y avait rien...
— Moi j'ai vu une lumière derrière les nuages...
— Moi j'ai eu une rage de dent.
— Et après, plus rien...
— Moi j'ai toujours mal aux dents.
— ...sauf que j'avais des notes qui me trottaient dans la tête...
— Ouais, une petite musique rigolote.
— Moi mon cher, je me suis senti comme attiré, voyez-vous, vers ce lieu étrange où nous nous trouvons rassemblés. Mais c'est en découvrant la montagne à mon grand étonnement, n'est-ce pas, que j'ai vraiment su que...
— ...et j'me suis dit, v'là une belle occase d'échapper à Bobonne, alors j'ai suivi ces p'tites loupiotes, et me v'là...

Ferveur mystique, expérience technologique de pointe, veillée d'arme… seule la montagne se retenait de rire.

Un gloussement lui échappa probablement, puisqu'une secousse modèle sismique, mais d'une version plutôt moelleuse agita la campagne. Une sorte de houle se leva, troublant la cime des arbres. Cette marée semblait d'ailleurs plus venir du ciel que du sol, comme si le plancher des vaches se trouvait attiré par un aimant baladeur. Phénomène des plus étonnants qui ne manqua pas de ravir les témoins et d'irriter ces vilains rationalistes de militaires. Quant aux scientifiques, ils enregistraient : on analyserait plus tard.

Le spectacle ne faisait que commencer.

Le ciel se déchira en deux gros rouleaux de nuages qui copiaient Moïse et sa Mer Rouge, ou comment faire du neuf avec du vieux. Toutes les trompettes d'un orage sec s'en donnaient à cœur joie pour saluer la grandeur de l'événement. De la blessure du ciel se déversa un flot de lumières tournoyantes. L'atmosphère crépitait sous l'assaut des photons en folie tandis que la musique des sphères ébranlait la montagne. Les arrivants, quels qu'ils fussent, voulaient réussir leur entrée.

Et entrée il y eut.

Sous les yeux éblouis de l'humanité, représentée là par son échantillon le plus caractéristique, les nuages éventrés livrèrent passage au vaisseau de lumière.

Imaginez une ville entière, avec gratte-ciel et tours d'horloge, bâtie sur les deux faces d'un trente-trois tours à l'échelle des étoiles, cet ensemble improbable se déplaçant avec toute la majesté due à son rang. Enorme, grandiosissime machin volant, qui s'approchait en chantant de toutes les voix de l'espace profond.

Son, lumière, grandeur sidérale, le public applaudissait la performance.
Le vaisseau s'approcha, contournant la montagne, et amorça une trajectoire d'atterrissage. Courbe superbe, glissement feutré de l'élégante machine dans l'air trépidant. Majesté de la descente finale, léger ralentissement aux abords de la plaine.

Trop léger, d'ailleurs, le ralentissement. Voire nettement insuffisant, eu égard à la masse stellaire du bazar.

Lorsque la première tour inversée toucha le sol et cassa comme du verre, ajoutant sa note cristalline au concert spatial, on entendit le plus fantastique crissement de frein qu'oreille humaine eût jamais perçu. Malgré ce sérieux coup de patin, la ville céleste continua de s'écraser, son explosion irradiant l'atmosphère, vitrifiant le paysage ainsi que les silhouettes affolées qui couraient encore çà et là.

Moralité : après tant d'années lumière de voyage, si vous voulez faire bonne impression à l'arrivée, ne ratez pas votre créneau dans le parking !

Don Lorenjy
février 2006


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